El Madhy Jr – Ghost Tapes

Le collage sonore est une pratique qui remonte au temps des avant-gardes. Pêle-mêle on peut citer Charles Ives, Luigi Russolo, Dada, les futuristes, et plus tardivement le GRM notamment avec Pierre Henry, Michel Chion et Pierre Schaeffer à qui l’on doit, pour grossir le trait, l’invention de la musique concrète, électroacoustique et acousmatique . Le collage est aussi une des bases du travail du hip-hop, notamment à travers l’usage du sample. La musique électronique, en usant à foison des boucles et des couches superposées, peut aussi être considérée comme un genre utilisant cette technique. C’est à la fois une technique qui fait référence à la scène DIY et à la scène expérimentale, ce qui parfois n’est pas vraiment très loin. Une fois ces petites bases posées, on peut quand même distinguer le collage affirmé comme forme, et comme pièce sonore, et le collage inséré, pour le dire rapidement, dans la rythmique ou dans la mélodie, il s’agit là finalement plutôt d’un collage fondu, parfois imperceptible. Ghost Tapes fonctionne sur le principe d’un collage affirmé et audible. À ce titre, il rentre plutôt dans le cadre d’une expérimentation, même si le collage est au cœur de la pratique d’El Madhy JR. Peut-être d’ailleurs que l’ensemble ressemble plus à une mixtape qu’à un LP.

Alors est-ce qu’on peut parler de dub expérimental? Ou de dub bruitiste? Ou de field-dub? Apparemment oui avec le Ghost Tapes d’El Madhy Jr qui avait signé il y a quelque temps un EP remarqué sur Danse Noire. Même si les sonorités dub sont ici d’avantage évoquées que pratiquées. Ghost Tapes qui sort cette fois-ci sur l’excellent Discrepant Records, à qui l’on doit notamment les sorties de Kink Gong, se compose de deux pistes, comme deux faces d’une cassette on pouvait s’en douter.

Le tout est très narratif, et plutôt très malin, c’est vraiment assez habile et ça ressemble peut-être davantage à une mixtape qu’à un album. Les faces sont composées de plusieurs pistes, on retrouve toujours les matériaux qui font la singularité de la production d’El Madhy Jr, chants en arabe, des enregistrements d’émissions de radio, ou de voix, des boucles plutôt à résonance dubstep, une certaine lenteur, quelques percussions et instruments traditionnels et des boites à rythmes. Ça donne quelque chose d’une très grande richesse musicale, c’est à la fois lent, et très sensuel, parfois même un peu trop. C’est également plutôt très dense, on trouve à la fois du collage et de la composition, le tout sur un rythme général hyper travaillé. Les matières sont complexes, ça brasse pas mal de genre, on est parfois sur quelque chose à la limite de l’ambient un peu noise, quelque fois sur des moments plutôt très dubstep, d’autres fois encore sur des sonorités plus tournées vers la musique traditionnelle, parfois plutôt sur quelque chose qui à avoir avec les trois ensemble. Peut-être aussi qu’on peut écouter Ghost Tapes comme une bande son narrative, une sorte de fiction sonore, faite de collages, de surimpressions, de voix, d’enregistrements, et de rythmiques.

En tout cas, c’est plutôt, encore, une sortie brillante, loin de la soupe électro-chaabi dont Télérama aime tant nous parler pour nous faire « danser » tout l’été. Pas d’exotisme déplacé dans Ghost Tapes, juste de la musique, et un travail de composition vraiment super fin. Un truc assez impressionnant quoi.

Audio

Tracklist

El Mahdy Jr – Ghost Tapes (Discrepant Records, 2015)

1. Ghost Tapes A side
2. Ghost Tapes B side