Duns Scott l’interview

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Les nouvelles technologies de communication et la démocratisation du home studio ont porté la profusion des sorties musicales à un paroxysme tel que le mythe de l’auditeur exhaustif n’est plus aujourd’hui qu’un lointain souvenir. Alors certes, il est plus facile pour un artiste de se produire de façon autonome et avec peu de moyens, mais il est aussi beaucoup plus courant pour lui de glisser entre les mailles du filets des défricheurs 2.0. Et pourtant, ce sont parfois de véritables perles qui jaillissent du bac infini des soundcloud et autres bandcamp. C’est le cas de Duns Scott, jeune producteur amiénois issu de la nébuleuse parisienne montante des Sweet Electronic Music Lovers. Fort d’une électronica raffinée où les nappes homériques charrient avec élégance l’obsédant carillon des cloches dominicales, Duns Scott nous offre un EP de quatre titres qui pourrait bien subir l’affront des comparaisons les plus prestigieuses. En effet, la finesse de la production et le soin apporté aux motifs rythmiques n’est pas sans évoquer le dernier album de Forests Swords ou certaines intuitions du célèbre duo écossais de Boards of Canada.
Susciter aussi jeune pareilles associations méritait bien une petite causerie.

Question classique, peux-tu te présenter ?

À question classique, réponse classique : je m’appelle Paul, j’ai 22 ans, j’habite Amiens et suis un petit producteur de musique électronique.

Comment est né le projet Duns Scott ?

En décembre dernier, une amie m’a demandé de composer un titre, pour la présentation d’un projet d’étude, à partir de photos prises dans une usine désaffectée. En est sorti une série de morceaux, beaucoup plus sombres que ce que je faisais alors jusque là sous le nom de Kanada. Le nom Duns Scott est arrivé plus tard, un peu par hasard. Sa sonorité, moins « positive » et « colorée » que celle de Kanada m’a alors parue plus adaptée à cette musique.

En l’espace d’un an, tu as déjà sorti une douzaine de titres sur le net. Est-ce que tu te considères comme un producteur hyperactif ?

Hyperactif je ne pense pas, parfois impatient et pressé certainement. J’imagine que tout producteur de musique travaillant régulièrement possède dans ses tiroirs de nombreux morceaux ou ébauches de morceaux, la différence résidant dans le fait qu’il choisisse de les exposer sur l’espace public ou non. Certains des morceaux postés sur internet sont des ébauches, retrouvées quelques mois après leur création.

À ce propos, peux-tu nous en dire un peu plus sur ta méthode de composition ? Es-tu plutôt un adepte de la création « spontanée » ou du travail d’orfèvre ? D’un point de vue technique, quels sont tes matériaux sonores ? Travailles-tu plus avec des instruments et des machines ou des banques de fichier MIDI ?

Je crois que c’est un croisement entre la création spontanée et, si ce n’est un travail d’orfèvre, un travail plus « précis » et « appliqué ». La création des morceaux présents sur mon EP a débutée un peu avant janvier dernier, et s’est terminée courant septembre, avant sa sortie sur le net. La composition se fait de manière assez spontanée, intuitive, je travaille ensuite progressivement la structure et les sons. C’est parfois totalement différent pour d’autres morceaux, ça dépend… Ne pouvant passer que très rarement des journées ou demi journées complètes à faire de la musique, je travaille beaucoup par petits laps de temps. Tout ceci essentiellement sur ordinateur, mais aussi avec des instruments, des sons enregistrés à l’extérieur… J’espère cependant un jour pouvoir sortir mon nez de l’écran, et travailler quasiment exclusivement avec de l’analogique. Que l’ordinateur ne soit utile qu’à l’enregistrement et au mixage.

 À l’écoute de ton soundcloud, on sent clairement émerger une identité artistique qui, à mon avis, se réalise véritablement dans ton dernier EP. Est-ce que tu penses avoir mis le doigt sur un « style » Duns Scott ? Comment tu te positionnes aujourd’hui par rapport à des productions plus anciennes telles que Look Back into the Sun ou 333 ?

Ce n’est pas la première fois que l’on me parle de ça. Pour être très franc je ne sais pas du tout si je possède une identité artistique, encore moins un « style » Duns Scott. Si c’est le cas, c’est une bonne chose.
Depuis 333, une collaboration avec Amour Mutant et Look Back into the Sun, avec Julsy, du temps s’est en effet écoulé, et de nombreuses influences et découvertes ont, si l’on peut dire, défilé. J’écoute depuis seulement quelques mois de la techno et de la house, et de manière plus générale de la musique électronique depuis peut-être deux ans. Tout a commencé avec Boards of Canada puis, entre autres, Aphex Twin et Bogdan Raczynski… Je ne vais pas tous les énumérer ici, j’imagine que, comme pour tout le monde, l’écoute d’un artiste ouvre vers un autre artiste. Avant l’électronique, j’étais un grand amateur à la fois de musique post-rock et également de musique islandaise. Pour en revenir à la question, je ne suis au final pas aussi éloigné que ça de mes premières productions, j’ai juste le sentiment que ce que je fais et recherche aujourd’hui est infiniment plus complexe. Enfin, ces deux morceaux étaient des collaborations, je pense que l’approche n’est pas tout à fait la même que lorsque l’on est seul.

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Plus anecdotique, dans ton dernier EP, tu as recours aux sons de cloches dans deux morceaux sur quatre… C’est ton côté moine franciscain qui prend le pas sur Paul ?

Je ne m’en étais pas pleinement rendu compte avant cette question… Tu as fait surgir quelque chose d’inconscient.

Tu as été programmé en live au Translucid début octobre et en DJ-set aux Vers Solidaires en août. Comme beaucoup de producteurs de musique électronique, tu es confronté au port de la double casquette. Comment envisages-tu cette ambivalence presque inhérente au statut de producteur aujourd’hui ? Un producteur doit-il être DJ et inversement, ou doit-il se concentrer sur l’un des deux exercices ? Dans un futur proche, souhaites-tu te concentrer sur tes lives ou au contraire continuer à mener ces deux activités ?

Je ne pense pas qu’un producteur doive être DJ ou inversement… Si l’un a envie de produire ou le second de mixer, libre à lui. Comme dirait Arvo Pärt, en art, tout est possible et rien n’est nécessaire.
J’ai réellement découvert cette année l’art du « DJing ». Ce qui est formidable c’est de pouvoir mixer entre eux des morceaux qui initialement n’avaient rien à voir. Un DJ-set doit raconter une histoire, avoir une progression. Le début de celui de RØDHÅD‬ à la Boiler Room est en cela énormissime. ‬
Pour ma part je n’ai jamais vraiment fait de DJ-set, ou quand je dis que j’en fais un, je truande, car je le constitue sur ableton et ne mixe pas vraiment en direct, je ne suis absolument pas DJ. J’ai cependant une collection grandissante de vinyles et une fois que j’aurai le matériel adéquat, je m’y mettrai sérieusement, pour les raisons invoquées précédemment, pour l’aspect créatif que cela implique.

On t’a vu plusieurs fois aux côtés du crew Sweet Electronic Music Lovers, que ce soit dans l’émission Carnet de Bal de Radio Marais ou dans le line up de la soirée de lancement de leur deuxième compile. Est-ce que tu peux nous en dire un peu plus sur tes rapports avec le collectif ?

Ma rencontre avec SEML est le fruit du hasard. Elle s’est d’abord faite via leur page Facebook, qui permet de découvrir énormément de choses chaque jour. J’y ai partagé quelques unes de mes musiques, ce qui m’a permis de rentrer en contact avec Vincent notamment. Ils m’ont alors proposé de venir jouer, comme tu l’as dit, à leur soirée de lancement. C’était par ailleurs une excellente soirée, organisée par des passionnés, pour des passionnés, j’ai pu rencontrer pas mal de monde. On est en train de travailler ensemble en ce moment pour organiser quelque chose, si ça se goupille bien vous devriez en entendre parler en temps voulu.

Tout le monde parle de la nouvelle scène électronique française, et plus particulièrement de l’effervescence qui règne autour des soirées parisiennes depuis environ deux ans. En tant que producteur amiénois, comment tu perçois cette « nouvelle vague » musicale et événementielle ?

Pour être totalement franc je n’ai jamais mis les pieds dans une de ces soirées (ce n’est pourtant pas l’envie qui manque), et ayant débarqué depuis peu dans le monde de la musique électronique et de l’EDM, je ne pense pas être le mieux placé pour traiter ce genre de sujet. Cependant, il est vrai que d’Amiens, cette effervescence semble un peu lointaine. À Amiens beaucoup de personnes se bougent pour fournir à la ville une programmation musicale riche, mais, je pense trop peu souvent consacré aux musiques électroniques. J’ai rejoint il y a quelque temps l’association d’un ami, Mixtape, avec laquelle on cherche à organiser quelques petites soirées à Amiens. C’est assez difficile parce qu’on n’a absolument aucun budget, mais bizarrement on s’en sort toujours assez bien. Le but cette année c’est de proposer des soirées mêlant cuisine et musique électronique : pouvoir permettre aux gens d’assister à un live ou de profiter d’un DJ-set tout en mangeant bien, des choses originales, le tout gratuitement. Ou proposer des cours de cuisine baignant dans une house tranquille. On y travaille.

Plus généralement, peux-tu nous parler un peu de ta vision du rapport Paris/province ? Être producteur de musique électronique en province c’est quoi ? Comment gérez-vous la tension entre exigence créative et volonté d’attirer du public ?

Je pense que ce qui attire un vrai public, c’est l’exigence créative. Après il est vrai qu’une soirée à Paris attire toujours beaucoup plus de monde qu’une soirée à Amiens (pour ce que j’en sais), mais je ne pense pas que le public, et ce pour tout type d’événement, soit seulement parisien. Pour ce qui est d’être producteur en « province », je ne sais pas trop, je n’ai pas le sentiment de manquer de quoique ce soit, si ce n’est peut être de rencontres… et d’une boutique de vinyles orientée électro.

Tu as fait le choix de mettre ton EP en téléchargement libre. En tant que musicien de la génération internet, quel est ton rapport aux problématiques liées au téléchargement et aux nouveaux modèles économiques de la musique ?

Je suis un fervent défenseur du disque et du vinyle. Tout comme une bibliothèque, une « discothèque », si l’on peut dire, ne peut être purement numérique. Mais l’un ne peut exclure l’autre. Le téléchargement permet de nombreuses découvertes et énormément de partage. Je n’arriverai probablement jamais à faire la démarche d’acheter un album au format MP3. Le format numérique, immatériel, se télécharge et se partage. C’est l’objet réel qui s’achète.

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Quels sont tes projets pour le futur (live, productions, label…) ?

Je viens de terminer un petit EP, qui est sorti début novembre. Je pense tout doucement à construire un nouveau live, avec des amis musiciens. En ce qui concerne un label, j’aimerais beaucoup pouvoir sortir mes productions sur un support matériel. Ça devait se faire avec Kanada, et puis finalement je n’ai plus eu de nouvelles… Pour le projet Duns Scott, j’essaye de me concentrer exclusivement sur la musique, et plus vraiment sur la recherche de label ou de concerts. « Tout vient à point à qui sait attendre ».

Quelque chose à ajouter ?

Peut-être un petit mot concernant la photo utilisée pour la pochette de mon EP. Elle a été prise par Eudes Quittelier, un photographe amiénois. Son travail est, je crois, à suivre de très près. Et sinon, merci beaucoup pour cette interview.

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