Dum Dum Girls – I Will Be

dumdumOn aurait tôt fait de ranger I Will Be des Dum Dum Girls sur la même étagère que les innombrables singles de Best Coast parus depuis l’année dernière. A savoir, coincé entre une édition vieillotte d’Ask the Dust de John Fante et une anthologie époussetée de la surf music des années cinquante. A dire vrai, c’est ce que j’ai fait, rapprochant sans une once de doute les saturations sourdes de Bethany Cosentino à celles éraillées du combo de Kristin Gundred, élégante brune à la peau diaphane, se faisant désormais appeler Dee Dee. Toutes deux citoyennes de la Cité des Anges, je me figurais, en fermant les yeux, cette ville fournaise que le désert tente de coloniser, ce Los Angeles flétri d’Arturo Bandini et de son Bunker Hill poussiéreux où « le long des bicoques en bois mangées par la suie, les palmiers sont étouffés par le sable, le pétrole et la crasse, ces palmiers si futiles qui se tiennent là comme des prisonniers moribonds, enchaînés à leur petit bout de terrain, les pieds dans le goudron. » A l’instar de la branleuse invétérée de Best Coast, désireuse d’écrire encore et encore « des chansons sur l’été, le soleil et l’océan”, et de leurs turbulents amis Wavves et No Age, je m’imaginais les Dum Dum Girls, et leur premier LP sorti le 06 avril dernier sur le label Sub Pop, comme les derniers avatars d’une résistance toute Pacific à Big Apple et à son incandescent rayonnement culturel. A tort.

C’était sans compter l’attrait de Dee Dee pour la nuit new-yorkaise et son underground obnubilant : “I Will Be n’est pas totalement à l’image de Los Angeles, parce que je ne suis pas moi-même à l’image de cette ville. (…) J’aime quand il fait gris, qu’il pleut, quand les choses changent du jour au lendemain, qu’il faut s’adapter. Là-bas, il fait beau tout le temps et il suffit de se laisser porter.” Exit donc le soleil et son groupe d’alors, Grand Ole Party, au sein duquel elle chantait en jouant de la batterie, et première rencontre loin de sa terre natale : Mike Sniper, increvable activiste aux mille projets parmi lesquels Blank Dogs, caverneux groupe de synth-pop et Captured Tracks, effervescent label basé à Brooklyn. De cette collision de talents naît une éphémère collaboration, The Mayfair Set, où les guitares de Dee Dee se refroidissent au contact des claviers nauséeux de Sniper. Malgré un lot non négligeable de bons morceaux (Junked, Dark House, Three For Me), l’EP Young One passe quasiment inaperçu en novembre 2009, à l’heure des bilans et de la consécration des hippies hypes collectifs. Mais l’insatiable Kristen avait déjà embrayé la seconde avec Frankie Rose, autre connaissance new-yorkaise, qui n’est autre que la batteuse des Crystal Stilts et la cofondatrice des Vivian Girls. Forte d’une myriade de chansons aux réverbs crasses et à l’électricité moite, Dee Dee la débauche en plus d’une amie de son musicien de mari, Brandon Welchez, chanteur-programmeur des Crocodiles. Les Dum Dum Girls prennent alors rapidement leur envol autour d’une relecture itérative de morceaux déjà composés dont Blissed Out, cassette sortie en début d’année via le label Art Flag, en est l’émanation. Pas franchement renversante, cette collection hétéroclite de chansons bancales et distordues contient cependant quelques pépites noise dont le saignant Catholiced et le naïf Mercury Mary. La reprise Throw Aggi Off the Bridge, scelle par ailleurs une communauté d’esprit rêvée entre elles et les Black Tambourine, groupe shoegaze du début des années 90 parmi les premiers à avoir signé sur le légendaire label Slumberland Records (Velocity Girl, Stereolab, St. Christopher).

En enrôlant sans coups férir les demoiselles, au nom en forme d’hommage à The Vaselines et leur album Dum Dum sorti en 1989 sur Sub Pop, ledit label se doutait fort bien qu’en plus de perpétuer un certain héritage maison, il s’offrait l’un des groupes féminins capable de conjuguer avec le plus de justesse romantisme twee-pop et fièvre shoegaze. Évoquant par leurs guitares abrasives le défunt mouvement riot grrrrrl, les Dum Dum Girls ne se démarquent pas moins du punk féministe tant par la teneur émotive de leurs morceaux que par une recherche constante d’harmonies et de mélodies faisant d’I Will Be un disque à l’efficacité pop et à la production lo-fi hautement réfléchie. C’est en ce sens que Kristin Gundred s’est entourée de Richard Gottehre (Blondie, The Go-Go’s), lui assignant la difficile mission « d’associer le côté noisy des guitares à une certaine clarté du chant« . Ne s’embarrassant que de l’essentiel, entre couplets, ponts, refrains et crépitements, le pari est dans sa globalité tenu sur les trente-deux minutes pour onze chansons que compte l’album. Débutant sur les chapeaux de roues avec It Only Takes One Night et son rythme binaire échevelé, on se laisse très vite engrener jusqu’au trépident single Jai La La et ce malgré une faute de parcours évidente – le pénible Bhang Bhang, I’m a Burnout. Si Jai La La et Yours Alone font figures de tubes garage en puissance, entre grammaire rock minimale et refrains entêtants, Blank Girl constitue le véritable sommet de l’album. Chanté en duo avec son mari, la grâce romantique qui s’en dégage fait inévitablement penser aux canons sixties d’une surf music au son vaporeux. S’ensuit I Will Be qui, de la même manière qu’Everybody’s Out un peu plus loin, enroule de frémissantes guitares à l’impureté chaleureuse autour d’une rythmique galopante quand la voix chaloupe l’oreille d’une beauté savamment réverbérée. La volubile ballade dénuée de batterie, et assurée seule par Dee Dee, clôt I Will Be sur une touche mélancolique gravement magnifiée de cordes à peine effleurées. Qu’on ne s’y trompe pas, malgré sa brièveté et son dépouillement un tant soit peu clinique, il faut rendre à Dee Dee ce qui est à Kristin : un excellent disque et une route toute tracée dans cette fascinante Amérique. La belle a d’ailleurs créée son label : Zoo Music. I Will Be porte bien son nom.

Audio

Dum Dum Girls – Blank Girl
Dum Dum Girls – Throw Aggi (Black Tambourine cover)
Mayfair Set – Three for Me

Video

Tracklist

Dum Dum Girls – I Will Be (Sub Pop, 2010)

1. It Only Takes One Night
2. Bhang Bhang, I’m a Burnout
3. Oh Mein M
4. Jail La La
5. Rest of Our Lives
6. Yours Alone
7. Blank Girl
8. I Will Be
9. Lines Her Eyes
10. Everybody’s Out
11. Baby Don’t Go

Dum Dum Girls – Blissed Out (Art Flag, 2010)

01. Ship Of Love
02. Hey Sis
03. Throw Aggi
04. Catholicked
05. Let It Be Me
06. Mercury Mary
07. Brite Futures
08. Put A Sock In It
09. M.Y.O.B.
10. Longhair
11. Dream Away Life

The Mayfair Set – Young One (Captured Tracks, 2009)

1. Junked
2. Let it Melt
3. Dark House
4. Three for Me
5. I’ve Been Watching You
6. Cease to Be