The Drone fait son Tour de France @ Metz

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Photos © Damien (Electrophone)

C’est en un lieu consacré, la nef de la chapelle des Trinitaires à Metz, que nous avons dressé nos pieuses oreilles impatientes, tout ouïe, prêts à accueillir avec ferveur le triple sermon dronien proposé le 22 janvier dernier et égrenant dans l’ordre les offices de Jessica93, Peter Kernel et Disappears. Cette date promo inaugurant leurs nouveaux albums respectifs, dont l’écoute préalable nous avait laissés un tantinet sceptiques quant à leur capacité à nous faire lever autre chose que le coude, portait cependant avec elle l’espoir d’un triptyque de débauche sonore assourdissante à nous balancer des acouphènes pendant deux jours. Il y avait de ça, mais pas que. Ambiance hiératique, capillarité erratique.

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Le froid glacial de ce jeudi 22, dont le doublé numérique n’avait aucun rapport avec la température in et outdoor, n’a certes laissé personne indifférent mais n’a pas non plus découragé grand monde, en témoignaient le nombre de mégots sur la chape de la cour intérieure et les engelures chopées dans la file d’attente poussive et larmoyante qui trépignait devant l’entrée de la chapelle en entendant les premiers accords bousillés par Jessica93. Merde, les Trinitaires ont lancé la soirée à l’heure. Ou alors The Drone, mais forcément c’est la faute de quelqu’un et il va falloir courir pour prendre nos bières. Le public est déjà là, un peu disparate mais attentif à la nonchalance désabusée de Geoff Laporte, caché derrière ses cheveux mi-longs mi-sales dans une rigidité néo-grunge périodiquement décomplexée par un petit déhanché balancé en accord intégral avec sa basse dont il arpente chaque centimètre carré comme s’il se découvrait un deuxième sexe. Et un gros. “Ah, Kurt est parmi nous”, me lance ma charmante voisine aux doigts engourdis par un léger syndrome de Raynaud et une pinte bien fraîche. Je ne peux qu’acquiescer, d’autant qu’elle avait déjà vu le bonhomme en live, et de plus près. Elle complète d’un enthousiaste “C’est vraiment pas mal le grunge à réverb”. Chouette, elle vient d’écrire mon report en deux interventions laconiques, j’ai plus qu’à broder. La bière n’empêche pas la stridence de nous désouder les tympans, ça monte, ça descend, dans les enceintes et dans nos bronches. Le beat minimaliste volontairement fake et assoupi se heurte à la violente langueur des riffs tonitruants de guitare ou de basse, c’est fantomatique, répétitif, abscons, ça braille, ça gémit, c’est crade. Ça tient carrément la route. Les premiers acouphènes se distinguent nettement entre deux morceaux, au point qu’on peine à échanger autre chose que des syllabes. On en prend plein la gueule mais la salle se remplit et quand bien même on se sent tous un peu masos, on n’en lâchera pas une miette, jusqu’aux larsens hurlants maîtrisés autant que les temps morts dans une dance party dépressive et hypnotisante à peine perturbée par les interventions inaudibles et mal articulées de Geoff. Blasé, le type, et charismatique. Si nos oreilles n’avaient été sur le point de lâcher, on aurait trouvé ça trop court.

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Pendant que nos conduits auditifs prennent du repos et que nos poumons se consument de quelques nouvelles cellules noircies, Peter Kernel prépare son set. Kernel, c’est les routards du live, le groupe qu’on ne peut rater qu’en le faisant exprès ou à moins d’être complètement hermétique au art-punk. Toujours sur le trimard à faire la promo de PK ou de Camilla Sparksss, le side project électro-clash de Barbara Lehnhoff quand elle consent à troquer sa basse contre un clavier, le duo complète sa formation par un batteur qui change au gré des albums. On est en terrain connu, Aris Bassetti caché quelque part entre sa chemise à carreaux et ses cheveux fous plante les premiers accords, on se pose mentalement et on laisse la complicité musicale du duo nous porter là où ils veulent, mais rapidement ils prennent la mauvaise direction, celle de leur dernier album un peu mollasson. Le public s’échauffe mal, ça râle un chouilla, concertation est faite en live entre Aris et Barbara qui changent la donne en nous offrant le meilleur de leurs précédents albums et concluront sur Panico! This is Love. Parfait. Le vent a tourné, ça scande et ça tressaute sur les voix de faussets désaccordées de Kernel, qui peinent tellement dans les aigus pour notre plus grand bonheur. Ambiance lorraine, deux saucisses montent sur scène se trémousser en un lipsynch quasi parfait avant d’être rudement renvoyées à leurs choucroutes respectives par un videur en mal d’action. L’ambiance devient plus électrique, mais moins que les cheveux de Barbara qui, pour rattraper le fiasco de la sécu, descend de la scène tailler le bout de gras avec le public. Peter Kernel, c’est ça: une prod inégale à figure humaine, des acharnés du live qui s’enferment de temps à autres en studio d’enregistrement.

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On reprend notre souffle et de la bière, on débriefe avec humour et quelques potes tout en guettant discrètement le début du set de Disappears, motivés autant par l’envie de contredire la mollesse du dernier album que par l’inquiétude de perdre nos doigts à chaque inhalation de tabac. On file se mettre au tiède dans la chapelle dès les premiers beats du batteur dont la régularité infernale habillera le set d’une cadence de métronome qui ne fera pas regretter Steve Shelley, et on lève la tête sans la secouer vers Brian Case, seule figure charismatique et douée de mobilité perdue dans un groupe si flegmatique que Darwin leur aurait sans doute concédé une nouvelle classification de gastéropodes vertébrés. Le relais se fait bien, les accords sont dociles, le set est stable, bien campé mais indolent, à l’image de leurs dernières prods et de Jonathan Van Herik, cassé en deux sur sa guitare au point de presque coincer sa longue tignasse dans ses cordes. Attitude. On dodeline de la tête comme des bobbleheads mais sans jamais lever le pied. Les sursauts acoustiques et gymniques de Case — qui s’il on en retient sa capacité à étirer ses mâchoires devrait pouvoir s’enfiler easy le plus gros burrito du monde — peinent à nous sortir de la léthargie qui nous gagne malgré la qualité des morceaux, et c’est avec un soupçon de regrets et la ferme conviction que les psychotropes c’est mal (message préventif à l’intention des jeunes) que nous nous éclipsons un peu avant la fin du set reprendre un peu le froid (et un jus d’orange) pour finalement quitter dévotement le cadre pieux des Trinitaires, qu’on ne saurait trop recommander à quiconque souhaite se rapprocher de la divinité par la musique indé. Deo juvante.