De graciles volutes de piano introduisent dans l’alcôve de notre nuit la splendeur déroutante de Double Feature, split vinyle réunissant deux amis inspirés, Alex Zhang Hungtai, ou Dirty Beaches selon son nom de scène, et Ela Orleans, exilée pour quelques mois encore à New-York. S’agissant de leur rencontre, Alex lève le voile : « J’ai contacté Ela après avoir découvert sa musique sur MySpace. Je l’ai invitée à jouer avec moi lors d’un concert à New-York au cours d’une tournée américaine. Elle nous a hébergés, nous préparant le meilleur des petits-déjeuners. (…) Ela était déjà chez la Station Radar, et Fleur et Jérôme ont eu la gentillesse de me demander si je ne voulais pas sortir quelque chose pour eux. C’est à ce moment que Shawn a découvert la musique d’Ela, et que nous sommes tous devenus amis. » Une amitié gravée dans le sillon sous les hospices donc d’une bienveillante co-production réunissant les labels français La Station Radar et Atelier Ciseaux, en plus de Night People, Shawn Reed, son fondateur, par ailleurs membre de Wet Hair, étant à l’origine de l’artwork soigné, sur papier recyclé. Et si deux morceaux, I Know et Don’t Let the Devil Find You, grappillés sur chacune des faces, furent éventés en début d’année via la compilation Double Deluxe Fold – à télécharger par ici – l’ensemble laisse coi, tant par l’originalité diffuse de son contenu au sein même de la discographie de ses prolixes géniteurs, que par l’indicible cohérence émanant de cette sémillante collaboration.

Aux confins d’une impénétrable obscurité, l’onirisme serein et enivrant déployé par celle, récemment responsable d’une cassette, NEO PI-R (lire) parue sur Clan Destine Records, se projette sans effort en contre-point de la besogne, intense et charnelle, de son double antithétique, auteur il y a peu de Badlands (Zoo Music) et incarnant, dans l’acier de ses pérégrinations, le phantasme éveillé de l’exilé détroussé, sans cesse en quête d’un ailleurs qui ne lui appartiendra jamais. Tous deux déracinés – Alex est de Taïwan, Ela d’Auschwitz – on devine à quel point la fuite, le temps d’une évanescence noctambule pour l’une, d’une voie ferrée subjuguée pour l’autre, se pare d’un commun attrait, d’une fascination fondamentale, se lovant, sans acrimonie aucune, aux entournures d’une nostalgie évocatrice et créatrice, indissociable de leur musique. Si prompte à convoquer les spectres angoissants de ses entrelacs psychiques, Ela révèle ici, paradoxalement, une demi-douzaine de cartes postales, jaunies et écornées, dont la douceur et la quiétude s’affranchissent des oboles séculières. De leur beauté insomniaque, où la voix profonde et androgyne d’Ela s’exécute au rythme d’un clavier à la parcimonie jubilatoire et de quelques notes de guitares savamment samplées, Neverend et I Know occupent les deux cimes d’un continuum entamé par le mirifique instrumental Tides and Shadows, à la nudité confondante. Entre, Somewhere et In the Night, telle une réponse de l’une à l’autre, cerclent Vertigo, cinématique rêverie dénuée de chant, selon quelques aphorismes et mesures empruntées au jazz, transmuant d’un spleen anthracite à l’enchantement mélancolique. A peine effacé d’un sable brûlant l’empreinte d’un tel océan vespéral, Dirty Beaches entonne pied au plancher God Speed, étourdissante course-poursuite d’un horizon inexorable sur l’asphalte rectiligne de la grande Amérique. L’essoufflement gagne, le soleil nauséeux plombe l’espoir famélique et l’enfer se fait terrestre, épousant les contours d’un chant du cygne désabusé, rossé de réalité, avec Crosses puis Death Valley, chaotique chemin de croix instrumental. Sur Don’t Let the Devil Find You, la voix d’Alex, toujours aussi proche de celle d’un Alan Vega croquignolant, fleure l’impossible rédemption dans l’acétone de guitares revêches, tandis que le diptyque L Train / A Train laisse présager, à l’orée d’un crépuscule délétère et la poussière de rails interminables, l’éternel recommencement guettant le migrant. Double Feature ou la caresse de l’ombre virant à l’infamie criblée de feu.

Portrait, interview et mixtape d’Ela Orleans, ici.
Portrait, interview et mixtape de Dirty Beaches, ici.

Audio

01. Ela Orleans – Somewhere
02. Ela Orleans – Neverend
03. Ela Orleans – I Know

01. Dirty Beaches – Don’t Let the Devil Find You
02. Dirty Beaches – God Speed

Vidéo

Tracklist

Double Feature w/ Ela Orleans & Dirty Beaches (La Station Radar / Atelier Ciseaux / Night People, 2011)

Side A – Ela Orleans

01. Tides and Shadows
02. Neverend
03. Somewhere
04. Vertigo
05. In the Night
06. I know

Side B – Dirty Beaches

07. God Speed
08. Crosses
09. Death Valley
10. Don’t Let the Devil Find You
11. L train
12. A train