DFH&DGB l’interview

DFHDGB BANNIEREEn moins deux ans d’existence, le collectif DFH&DGB (Des Faux Hipsters & Des Grosses Bites) est passé du statut d’acronyme inconnu à celui de next big thing au sein du petit microcosme rap en France. Une soudaine éclosion qui n’est que le fruit du talent singulier des 3 têtes pensantes du collectif : les rappeurs Hyacinthe, L.O.A.S. et le producteur Krampf. Loin de ressasser les interminables clichés d’un rap souvent mal compris en-dehors des afficionados, le trio s’applique à proposer une musique capable d’un grand écart stylistique jamais forcé. Piochant tout autant dans les derniers développement trap ou électro que dans des incatardes pop bien placées, le rap de DFH&DGB est à la fois hautement actuel et résolument personnel; à tel point qu’il semble impossible aujourd’hui de ne pas y voir la marque d’un projet différent. A l’automne dernier, « Ne Pleurez Pas Mademoiselle », premier véritable disque estampillé DFH&DGB, s’est appliqué à dépeindre fidèlement ces personnages hauts en couleurs, maniant les ambiances street ou brumeuses, volontairement réservées ou électriques, comme pour planter le décor d’un théâtre d’un autre genre, rempli d’égos, d’insultes, de dépression et de punchlines écrites avec soin. A tel point qu’il semble aujourd’hui impossible de ne pas s’attacher au trio et de ne pas voir éclore là une autre idée de ce que peut être le rap, à même de convaincre les puristes comme les nouveaux-arrivants. Sans jamais se prendre la tête, en faisant ce que le crew sait faire le mieux : manier le fond et la forme, en un seul mouvement simple et évident.

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Interview

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Quand on regarde DFH&DGB, on voit que le projet est assez jeune, ça fait moins de deux ans que vous sortez vraiment des morceaux faits ensemble, mais il y a pas mal de mouvement ces derniers temps : les clips, les sorties, les différents projets… Comment vous voyez l’évolution de votre côté ?

Krampf : Disons que les premiers mois on était dans la phase, comme au théâtre, où tu fais la liste des personnages en introduction. Les gens ont compris qui était Hyacinthe, qui était L.O.A.S., et maintenant le spectacle commence vraiment.

L.O.A.S : Ouai, on a un peu goûté à la température de l’eau, on est en structuration, et on se dit qu’on va pouvoir s’y mettre plus sérieusement.

Et l’eau elle est comment pour vous ?

L.O.A.S. : Elle est cool.

Krampf : Il n’y a pas assez de billets qui flottent mais c’est sympa.

Hyacinthe : Esthétiquement on s’est un peu construit. On a déjà trois projets, on commence à savoir un peu où aller. On est surtout en train de s’organiser pour les prochaines sorties, essayer d’être plus carrés. Notre but c’est de sortir des disques, des vidéos, qui ressemblent à ce qu’on a dans la tête, et ça demande du travail.

Krampf : Être moins dans l’urgence, davantage planifier.

L.O.A.S. : Nous aussi on a senti le potentiel de ce projet DFH&DGB, du coup les trucs qu’on enregistre en ce moment sont hyper prometteurs pour nous. Aussi bien les projets solos de Krampf que ce que Hyacinthe a mis en boite récemment.

Krampf : Jusque là on a sorti pas mal de morceaux de manière assez libre, en purs amateurs, on a vu que ça réagissait en rapport avec l’investissement qu’on y avait mis. Logiquement, on s’est dit que si on s’investissait plus, ça réagirait encore davantage et ce serait bénéfique pour le projet dans son ensemble.

L.O.A.S. : Personnellement j’ai aussi envie qu’on garde ce côté amateurs dans ce qu’on fait. Pas dans la forme mais dans l’élan qu’on a. Le côté « on aime ce qu’on fait » et surtout pas se conformer à des manières de faire qu’on pense devoir suivre mais qui ne nous correspondraient pas totalement.

Mais ça demande à calculer les moments où tu dois être dans l’improvisation ou non et c’est assez difficile, non ?

L.O.A.S. : Exactement. Pour illustrer ça : l’un des derniers morceaux qu’on a enregistré, c’est un truc hyper spontané, on a gardé les imperfections du truc pour conserver l’émotion et l’énergie. Calculer et improviser quand il faut, c’est essentiel.

Hyacinthe : Sur tout ce qu’on est en train d’enregistrer en ce moment pour l’EP de L.O.A.S. et un de mes projets qui arrivera après, on fait ce qu’on sait faire mais on se permet de tenter de nouvelles choses. On est un peu en train de passer un cap artistiquement parlant mais aussi sur le reste, les à-côtés, qui évoluent en parallèle de manière positive.

Krampf : Aujourd’hui on arrive à bosser sur les chansons 6 ou 8 mois avant la sortie du disque, comme pour Hyacinthe en ce moment, tout en continuant à sortir des morceaux faits en moins de 10h entre l’enregistrement et la publication sur Internet.

Hyacinthe : Comme pour le remix de ‘Sombre’ de Kaaris. Le morceau est sorti, on a tout de suite eu envie d’en faire un remix, on a chopé la prod et on s’y est mis. Il y a eu moins de 24h entre l’idée de faire le morceau et le fait de le faire tourner partout. Cette spontanéité de la musique qu’on fait est aussi importante à conserver.

En fait, la combinaison entre cette approche amateur dont tu parlais L.O.A.S. et la volonté de travailler plus en amont, c’était aussi ça le sens de ma remarque. Pour bosser avec d’autres musiciens dans d’autres styles, je vois ce qui demande plus de calcul et de réflexion, mais le rap reste un genre plus spontané, quoiqu’on en dise.

Hyacinthe : De notre côté la création d’un morceau reste de toute façon assez spontanée : l’idée arrive, on la pose tout de suite pour garder la substance de base. Une fois que c’est fait, tout le taf autour, on se casse un peu le cul pour que ce soit propre et là on prend le temps de bien faire les choses.

Krampf : Une fois qu’on a enregistré, qu’on a rassemblé les éléments dont on a besoin, une voix, une prod etc, on se dit « Ok, on a tant de pistes, qu’est-ce qu’on en fait ? ». Là on commence vraiment un autre boulot, qui fait aussi partie du processus de création pour nous.

L.O.A.S. : La difficulté c’est de sortir d’un style de rap qui serait constamment en train de flotter, sans trop savoir où il va. Et la structuration c’est aussi ça : préciser nos intentions et se donner les moyens. C’est pour ça qu’on s’est débrouillé pour récupérer un « vrai » studio où on travaille, avec une vraie équipe, pour les clips, les instru…

Hyacinthe : On commence à avoir le petit cercle de personnes talentueuses autour de nous qui nous permettent de donner corps à ce qu’on imagine. Et tout ça il faut le solidifier, continuer à bosser avec eux, que chacun puisse y trouver son compte, pour faire monter tout le monde en même temps.

On le voit dans votre manière de travailler et de sortir des projets ici ou là : il y a une logique de consolidation de ce que vous faites et des gens avec qui vous le faites. A votre niveau, c’est pas si courant, essayer de se structurer assez tôt pour se donner les moyens de continuer longtemps et de défendre une véritable idée du rap que vous aimez.

L.O.A.S. : Surtout que tout le monde en profite. Marcel Samba qui fait pas mal de nos illustrations depuis le début, par exemple, on va essayer de lui offrir une visibilité sur Paris via un évènement prochainement. On n’est pas juste dans la musique non plus, il faut que lui aussi soit mis en avant parce qu’il fait autant parti de l’équipe que Krampf ou Hyacinthe, il a sa place et on doit l’inclure dans ce projet.

Krampf : Souvent les gens bossent avec des prestataires, pas avec de vrais partenaires. « Vas-y, fais moi ça s’il te plaît », et ça s’arrête là. De notre côté, si ce qu’on fait ensemble ça va plus loin qu’une simple prestation, ça amène des niveaux d’interactivité qui enrichissent le projet.

Cette implication de tous, c’est ce qui fait selon vous que les projets sortis à ce jour, ou ce qui va sortir, sont assez personnels et marqués, qu’on aime ou pas ?

Hyacinthe : C’est évident, ouai. Déjà notre style de musique à la base est super personnel : les textes, les façons de rapper, on s’investit à 200% dedans, c’est totalement nous, aucun doute là-dessus. Ca part vraiment de nos tripes.

En parlant de tripes, si je m’adresse d’abord à vous Hyacinthe ou L.O.A.S., c’est quoi le degré de calcul dans les personnages que vous incarnez dans vos morceaux ?

Hyacinthe : En ce qui me concerne, ce sont des bouts de moi à la loupe. Je prends des parties de ce que je suis que j’aggrandis et ça apparaît en gros sur les morceaux, à tel point que ça semble démeusuré par moments, mais c’est ça, un effet grossissant en quelque sorte.

L.O.A.S. : De mon point de vue, le personnage se crée au fur et à mesure des morceaux, avec le recul. Absolument aucun calcul, je crois qu’on fait ça chacun à notre façon parce ce que c’est nous, simplement.

Hyacinthe : Il se trouve que des détails ou des thèmes reviennent mais ça évolue de manière super proche avec ce qu’on vit au quotidien. Je le vois quand je réécoute les premiers morceaux d’il y a deux ans, ça n’a plus rien à voir parce que ça n’est plus du tout ce que je vis aujourd’hui, je suis passé ailleurs et ça a influencé le personnage sur les morceaux.

L.O.A.S. : Cette accumulation d’expérience qui fait une individualité dans la vie, tu la retrouves dans la musique avec l’accumulation des morceaux qui fait qu’un personnage ressort.

Hyacinthe : Le fait que les gens soient marqués par ce qu’on raconte dans les morceaux, je crois que ça tient beaucoup aussi à la manière dont on l’expose. Si je prends mes morceaux, on va dire que je parle de cul la plupart du temps, et c’est souvent basé sur des choses assez personnelles, mais si tu regardes avec un peu de recul, tu te rends compte que ce sont des histoires lambda qui arrivent à tout le monde.

L.O.A.S. : Tu poses cette question parce ce que ce que tu connais de nous tu trouves que ça ne correspond pas à ce que tu entends dans les morceaux ?

Si, aucun soucis là-dessus, mais j’y vois plutôt une forme de caricature, ouai, comme si tous les défauts ou les signes particuliers ressortaient mille fois plus. Du coup je trouve que votre appréciation sur ça est intéressante pour ressentir la musique.

L.O.A.S. : Je pense qu’en fait dans la vie de tous les jours on se lisse mais s’il n’y avait pas tout ce contexte social, de groupe…, je pense que les choses seraient vraiment différentes.
Krampf : Ouai, on serait sûrement tout nu dans la rue en train de prendre de la drogue (rires).

L.O.A.S. : Mais pour moi ça n’est pas caricatural, la normalité est caricaturale.

Mais ce style de rap est aussi construit sur une forme de 2ème ou 3ème degré, ce que beaucoup de gens ont du mal à comprendre. C’est un truc assez présent dans cette musique. En France c’est moins perceptible, les gens se prennent vraiment au sérieux. Mais chez vous, on retrouve vraiment le délire de personnages hauts en couleurs, façon rap US où c’est très marqué là-bas. Ca reste du show.

Hyacinthe : Le show est plus dans la forme pour nous, ouai. Mais pas sur le fond. C’est comme sur mon premier EP : j’ai passé huit morceaux à insulter une fille. Le deuxième, un peu moins et le troisième, plus trop, parce que les choses ont évolué. Mais dans les prochains morceaux je suis parti ailleurs, ça reste très vrai dans le fond même si la forme peut donner l’impression que tout est joué.

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Mais je trouve que le rap pâtit souvent en France de ce trop de sérieux, on oublie que ça reste du jeu au final. J’ai pas trop vu cette réaction avec votre musique, les gens rentrent dans le délire et s’en foutent que Hyacinthe crie « PUTE! » sur les morceaux ou que ça parle de choses super violentes ou insultantes parce que les auditeurs font la part des choses. C’est une volonté d’être dans cette provocation gratuite pour le personnage ou juste un délire que vous entretenez et qui vous fait marrer ?

L.O.A.S. : Je sais pas trop si c’est du second degré, en fait, je m’interroge.

Krampf : C’est une figure de style, pour moi. On est dans l’exagération pour que le mec en fasse se dise « Putain, le salaud, c’est bien trouvé ça ».

Hyacinthe : Mais c’est pas trop une volonté de choquer. Dans la vie de tous les jours, on n’est pas dans cette démarche là. Le côté second degré, on peut y associer un côté un peu drôle, mais c’est rarement écrit dans ce but là.

Krampf : Oui mais tu peux comprendre que ça fasse marrer les gens, quand même.

Hyacinthe : Oui je comprends mais c’est comme pour les films de Tarantino pour moi : le mec a les deux bras découpés, c’est tellement violent qu’au final ça te fait marrer, c’est un peu le délire.

Du coup ça reste une forme de comédie détournée, non ?

Krampf : Le comique ça reste un outil pour nous. Si tu veux qu’une phrase marque les gens, ça va bien mieux fonctionner si c’est drôle plutôt que si c’est fade. Si tu veux faire comprendre que ton ex est une connasse, si tu le dis de manière drôle et que c’est bien rappé, c’est bon c’est gagné. Si c’est triste ça peut aussi fonctionner. Dés que tu veux aller dans des styles lexicaux qui mettent l’emphase sur ce que tu dis, ça fait le taf, c’est bon.

Comment vous pensez que votre musique est perçue du coup, par les auditeurs ? Je pense surtout à ceux qui n’écoutent pas ou très peu de rap.

L.O.A.S. : On voit que ça parle pas mal aux jeunes et aux ados, même si on n’a pas une volonté importante de cibler ce genre de public.

Hyacinthe : Krampf et moi on était ados il y a encore pas si longtemps donc bon…(rires).

Krampf : Moi je suis toujours ado (rires).

Hyacinthe : Mais on a surtout l’impression que ça parle à différents styles de gens. Certains dont je me sens un peu proche : le genre ados de Province, un peu déprimé, qui se reconnaissent grave dans les textes. Comme sur ‘Ubermenscht After All’, tu vois.

Les fans de Fauve, tu veux dire ?

Hyacinthe : Carrément, ouai.

L.O.A.S. : A côté, tu as aussi des Parisiens de trente piges qui kiffent vraiment, qui captent la profondeur dans ce qu’on raconte, et qu’on n’est pas que dans l’insulte de base.

Krampf : Je crois qu’on peut aussi toucher les gros nerds de rap de base, parce que ça reste bien produit, que ça rappe bien, c’est actuel et référencé sans l’être de manière trop relou. Ca reste naturel et donc ça parle aussi à l’auditeur de rap moyen.

L.OA.S. : On peut parler de Gucci Mane dans un texte, les gens vont comprendre.

Hyacinthe : On essaie aussi de faire le meilleur rap possible et je pense que ça marque les gens. On essaie d’avoir des instrus soignées, on se casse les couilles mutuellement, on est très critique les uns envers les autres, « Ah, ta phase est pas super bien posée, là », et au final ça nous permet d’être meilleur.

Krampf : Plein de gens s’en foutent de faire le meilleur rap possible, en fait.

C’est sûr qu’on est dans une période où « bien rapper » n’est plus vraiment une préoccupation, même chez les plus gros noms. L’intérêt de la musique est ailleurs que dans la technicité, plutôt dans l’identité pure, s’affirmer soi-même et son univers.

Hyacinthe : Ouai, pas mal de personnages un peu différents, un peu bancal, émergent ces dernières années, et ça met l’accent sur une autre facette de leur musique.

L.O.A.S. : La vérité c’est que « bien rapper », tout le monde peut le faire ou presque. Tu bosses à fond deux ou trois ans et tu deviendras un mec technique, ça prouve que c’est pas là que se situe l’essentiel du truc.

Krampf : Est-ce que « bien rapper », c’est pas juste savoir faire de bonnes chansons de rap ? On s’en fout de rapper dans les temps.

La grande force de ce que vous faites, c’est justement qu’il y a une forte identité. Quand on lance un morceau, on sait que c’est vous, on reconnaît les codes, le style et l’univers global. Je pense à « Ne Pleurez Pas Mademoiselle » qui concrètement est plus une sorte de compilation faite dans le temps qu’un véritable album fait en 3 mois, dans une même logique. Mais au final c’est super cohérent.

L.O.A.S. : Disons qu’il y a une idée globale, qu’on essaie de faire varier et de diversifier entre les styles des morceaux.

Hyacinthe : Au niveau musical pur, c’est aussi parce que Krampf repasse pas mal derrière tous les morceaux, même quand on utilise des prods d’autres mecs. Ca crée une homogénéité globale, on reconnaît sa patte tout le long du projet qui donne aussi la couleur globale au truc.

L.O.A.S. : Krampf c’est un peu notre identité sonore pure. Il est toujours là à mettre un veto sur tel ou tel morceau.

Krampf : Si je leur faisais confiance, ce serait le bordel (rires).

L.O.A.S. : Il arrive à cadrer les trucs et personnellement je suis vachement en demande de ça, c’est essentiel même. Un peu tendance à s’éparpiller, ça nous permet de rester un peu organisés dans ce qu’on fait.

Hyacinthe : En ce qui me concerne c’est surtout que je suis toujours là « Vas-y, je fais un morceau dessus », à l’arrache, et on fonce. Il suffit qu’un mec nous sollicite pour une collaboration et on y va, on réfléchit pas tout le temps, instinctif, alors que c’est pas toujours la meilleure chose à faire.

Krampf : On essaie d’identifier ce qui n’est pas au niveau, selon nous, ou les trucs pour lesquels c’est pas le moment.

L.O.A.S. : Ca arrive aussi qu’on ne l’écoute pas, on fait le truc et au final il valide, comme le dernier morceau qu’on a enregistré.

Vous faites bien le pont entre le côté « street rap », bien délirant et extraverti, et une forme de sérieux et de gravité, en fonction des situations. Et vous maniez très bien ces allers-retours, ce qui fait que la musique reste assez ouverte.

Hyacinthe : C’est un peu ce qu’on essaie de faire depuis le début : ok on veut bien être dans Télérama mais on veut être sur N-Da-Hood aussi. Comme ‘Troisième Cime’ qui se retrouve sur N-Da-Hood et sur le site des Inrocks, quand le clip est sorti. On essaie de manier les deux. C’est pour ça qu’on arrive à parler à des gens différents, on collabore avec des artistes d’horizons différents : on va autant faire un feat avec Jok’air de la MZ qu’avec Paulie Jan, chacun dans un univers propre, mais il y a toujours des ponts. Si on ne faisait que des morceaux avec des rappeurs chelous qui parlent que d’étoiles, ce serait quand même compliqué.

Krampf : On est content de pouvoir les faire, ces ponts. Entre Kuedo, Jok’air ou d’autres mecs, pour nous les liens sont évidents et on a envie d’essayer de combiner tout ça à notre manière.

C’est aussi lié à vos backgrounds différents, musicalement parlant vous êtes assez ouverts, au final. L.O.A.S. très branché électro, Hyacinthe plutôt branché Boys II Men, ça joue (rires).
Hyacinthe : Ouai moi personnellement j’écoutais que du rap français, j’ai passé mon adolescence à n’écouter que Nessbeal et c’est Krampf qui m’a fait découvrir certains de ces mecs, qui m’ont permis d’aller voir ailleurs.

L.O.A.S. : Les gens se sont un peu détendus niveau musique aussi, par rapport à une époque plus lointaine où c’était beaucoup plus clivant, chacun était dans sa tribu. Mais on a pas mal de mecs qui nous écoutent et qui viennent des publics fans de métal, avec des piercings partout, c’est toujours assez surprenant mais aussi satisfaisant pour nous.

Hyacinthe : Je pense que c’est le côté technicité dans le flow du rappeur, qui renvoie peut-être aux solos de guitare, je ne sais pas, il y a un lien…

Krampf : Woh, cette image là, je ne suis pas certain qu’on doive la conserver (rires)…

Instant débat de société : vous pouvez me donner une définition des « zoulous », selon vous ?

L.O.A.S. : Dans la manière dont on l’utilise au sein du collectif, c’est pas trop un mot qu’on utilise dans sa définition originelle. C’est plutôt pour désigner un puriste qui nous casse les couilles sur « la musique doit être comme ci ou come ça ». C’est le mec intolérant qui pense que le bon goût c’est ça et pas autre chose. Il y en a des caisses entières dans le rap.

Hyacinthe : Tout ceux qui arrivent avec leur école en te disant « le rap c’est ça », ceux qui vont dire « le rap après 98 c’est de la merde, c’est quoi ces trucs de 808 moisis ?”, autant que ceux qui n’écoutent que Gucci Mane et qui disent qu’Eminem c’est de la merde ou Nas ne sait pas rapper. C’est la même chose pour moi. Et il y en a partout, sur Internet etc.

Krampf : Nous on les rencontre pas mal dans des organisations de concert, dans des squats à Bagnolet, aussi.

Ah, anecdote ?

Hyacinthe : Une histoire légendaire où on a failli perdre Krampf et il a empêché un meurtre ce soir là. Ca s’est passé dans la période entre « Des Hauts Des Bas Et Des Strings » et « Sur La Route de l’Ammour ».

Krampf : C’était un type qu’on connaissait à ce moment là, qui a un peu quitté l’entourage, mais qui nous avait trouvé une petite scène dans un squat à Bagnolet, donc. Il voulait organiser quelques concerts avec des mecs, dont Hyacinthe.

Hyacinthe : A l’époque on n’avait pas trop de plans de concerts, du coup le mec nous propose ça, ok on se dit on y va, on est motivé.

Krampf : On arrive sur place deux heures avant pour faire les balances, on voit huit mecs allongés sur un canapé en train de fumer du schitt et de boire de l’Oasis Tropical. On s’approche, on se dit bonjour, on essaie d’organiser les balances, les mecs nous disent « Pas de soucis, on attend l’autre groupe, tranquillement ». On comprend au bout d’un moment qu’on attend aussi le matos, il n’y a rien dans la salle mais le concert doit commencer dans 1h30. Du coup, on se met à attendre tout ça. Le crew des rappeurs cas soc’ sur le canapé grossit de plus en plus, l’heure du concert arrive et toujours aucun matos sur la scène. Les mecs arrivent avec le camion, les gars sur le canapé commencent à charger le matos sur scène mais les gars voient d’un seul coup qu’il y a de la merde de chien partout sur scène, tu vois. Le mec nous fait « Oh les gars, vous allez nettoyer ». Du coup tout le monde s’y met mais comme Hyacinthe c’est un mec qui se croit supérieur, tout le monde se met à nettoyer sauf lui. Pendant ce temps, un groupe de bossa nova arrive, qui était aussi programmé ce soir là. Tu vois la nana du groupe qui arrive, super bonne, avec les musiciens, le manager et tout. Les mecs s’attendaient à trouver des loges pour se poser. Quand ils voient que je suis la seule personne un peu compétente et qui a été à l’école dans la salle, ils commencent à me parler et ils me demandet ce qu’il se passe. Je leur raconte l’histoire du nettoyage et du matos qui n’est toujours pas sur scène.

Hyacinthe : Du coup le mec le plus pro de l’assemblée, c’est Krampf, avec ses 16 piges, et il est le seul à pouvoir installer le matos parce que les autres sont des bons à rien.

Krampf : On se met à installer les trucs sur scène et je me rends compte qu’il n’y a pas d’électricité. On cherche mais il n’y a aucune prise pour brancher. Les mecs nous disent « Il y a eu une grosse soirée hier et on a perdu la prise électrique »… Entre temps arrive un de nos potes, tout cramé, accompagné d’un Bourguignon et d’un petit malfrat style racketteur à la sortie du lycée agricole. Du coup, cas soc’ appellent cas soc’, ça commence à s’embrouiller avec le crew des rappeurs bidons sur le canapé. Ils leur piquent leurs sandwichs, leur bedo… Pendant ce temps moi j’essaie de trouver de l’électricité et de gérer la chanteuse de bossa nova en train de pleurer au vu de la situation. Là, un célèbre journaliste de rap arrive et le mec essaie de comprendre ce qu’il se passe dans cette putain de baraque. Et là apparemment, notre pote a chopé des bières aux punks qui gèrent l’endroit, ça commence à s’embrouiller. Les punks disent « Vas-y, on va chercher la barre de fer », les gars essaient de choper des objets contondants de toute sorte, tu vois. Ca s’échauffe, moi je m’approche, je commence à leur dire « allez, hip hop les gars », je fais deux ou trois pas de breakdance pour tranquiliser le truc, je leur dis « Afrika Bambaataa n’aurait jamais voulu qu’on se tape ici, c’est la grande fête du hip hop, zoulou et tout ». On évite l’escalade de violence grâce à l’esprit hip hop, tu vois. Pendant ce temps, un mec a enfin trouvé l’électricité. Du coup on finit par s’installer. L’un des rappeurs cas soc’ s’approche et nous dit « Hé les gars, vous avez pas un petit câble MP3 pour brancher notre lecteur ? Nous on a nos face B sur nos iPod et nos téléphones, on en a besoin pour le concert ». Moi j’avais juste mon ordi, j’étais arrivé avec fly case, ordi, contrôleur, normal, quoi. Du coup les mecs veulent prendre notre ordi alors que dessus on a juste de la trance, de la techno et de la trap. On commence à balancer ça, vu qu’eux n’ont rien à part leurs lecteurs qu’ils ne peuvent pas brancher. Les gars sont outrés, nous disent « Balancez pas du Booba, c’est pas dans l’esprit du truc ». Les mecs commencent à nous expliquer qu’il ne faut pas qu’on fasse notre concert, qu’on doit juste balancer des prods et que tout le monde rappe, à l’ancienne, open mic.

Hyacinthe : On avait une seule prod boom bap, de Jee Van Cleef.

Krampf : Hyacinthe était déjà parti pleurer avec la nana avec qui il était arrivé, au vu de la situation. Moi j’étais sur scène et je me prenais un mélange de sucage de bite et de coup de pression par 16 rappeurs sous shit. Les mecs étaient en mode » C’est cool mec, reste, vas-y », parce qu’en fait tout le matos était à moi. Même la multiprise que tout le monde utilisait, je l’avais ramenée, ils avaient que dalle. Les mecs me saoulent, me disent « Hé, t’as pas telle face B de Big L ? », etc.

Hyacinthe : Déjà, on ne sait pas qui c’est Big L.

Krampf : Du coup ça se finit en open mic, mono-prod boom bap pendant 2 heures. A un moment, un mec a fini par trouver un câble MP3, ils ont pu brancher leurs lecteurs et ont mis des face B de la Scred Connexion pendant 8 heures, voila. Le fin mot de l’histoire, c’est qu’on a fini par se casser devant ce désastre. Et des jeunes de Bagnolet sont descendus là-bas et ont piqué tout le matos du squatt, à la fin de la soirée, dont ma multiprise mais je trouve que c’est pas trop cher payé, au final.

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D’accord, oui. Donc je vous demande une définition et vous me faites une anecdote de dix minutes, quoi. Mais je comprends le message (rires). Pour redevenir sérieux, vous parliez tout à l’heure du travail dans la durée, c’est ce dans quoi vous êtes engagés aujourd’hui, avec le studio, la plannification des projets à venir… ?

Hyacinthe : Travailler dans la durée, c’est ce qu’on veut faire depuis le début, en fait. On n’a jamais commencé en disant « On fait ces 2 morceaux et on verra ». Parce qu’avant de sortir le premier EP, j’en avais fait 50 avant qui n’étaient pas bons mais qui m’ont poussé à continuer de bosser.

L.O.A.S. : Sauf qu’aujourd’hui, on se donne vraiment le moyen de concrétiser cet engagement.

Vous avez déjà des choses finalisés ou prévues sur vos projets respectifs ?

Hyacinthe : L’EP de L.O.A.S. avance bien, on a commencé à taffer sur les clips. Et je prépare mon prochain projet aussi, qui sortira un peu après le sien.

L.O.A.S. : Krampf va continuer à faire des morceaux, devenir célèbre et faire du clic.

Pour toi L.O.A.S., c’est plus récent, au final. Il y a juste trois morceaux solos de toi uniquement qui existent, pour l’instant. Tu vas te lancer véritablement avec cet EP.

L.O.A.S. : Ouai, je franchis le pas. J’ai plusieurs morceaux de finis à ce jour, ils sont très prometteurs. Je suis déjà en train de voir pour des clips associés à ça. C’est un style plus personnel qu’avec Hyacinthe, même si ça reste dans les mêmes codes. Pas boom bap, ça va être très grimy, ça va bien rapper. Un peu pour les kids, en fait.

Krampf : Si les jeunes s’en battent les couilles de ta musique, ça ne sert à rien. On ne veut pas faire ça pour le voisin de 50 piges qui écoute sa radio, pépèrement chez lui. On s’en fout de ça.

L.O.A.S. : J’ai pas une cible en tête mais je sais que ça va parler à cette génération là, tu vois.

Hyaincthe : Les nanas aussi, c’est important (rires).

Pour toi Hyacinthe, j’imagine que c’est un prolongement de tes précédents EPs qui ont déjà pas mal marché, surtout « Sur La Route de l’Ammour » ?

Hyacinthe : Oui, tout à fait. Je continue à progresser mais je tente des choses nouvelles, pour jamais m’endormir.

Krampf : Un morceau reggae ou reggaeton, ouai.

L.O.A.S. : Mais c’est le truc à faire en ce moment, du reggae, ouai, j’y pense. Ca ou du gabber, je sais pas.

Hyacinthe : Du reggaebber, faut voir.

Krampf, tu fais pas mal de choses à droite à gauche, plutôt des one shots sur Cosmonostro ou autres. Tu as des projets de matérialiser un peu ça sur un long format ?

Krampf : J’aimerais bien sortir un EP Cosmonostro. C’est l’ancien fondateur de Soulection, gros netlabel français, qui a monté ça. Le mec a quitté Soulection pour créer ce nouveau projet. J’ai rejoint le truc tout de suite, dés le début. Ca a commencé à pas mal tourner; aujourd’hui c’est assez gros et visible. Et il y a une belle richesse dans les collaborations proposées par le collectif. Les cercles se mélangent pas mal. On a reçu un beat d’Akeda pour le prochain EP de L.O.A.S., c’est assez dynamique. Vu que ça commence à devenir assez sérieux, le label va se concentrer sur des longs formats. Et ça m’intéresserait bien de sortir un projet estampillé Cosmonostro dans cette veine, ouai.

Mais ta priorité ça reste DFH&DGB ?

Krampf : Non pas vraiment, c’est en parallèle. Je travaille sans réfléchir toujours à la finalité d’un beat. Si ça convient à DFH&DGB, on l’utilise, sinon je le garde pour moi, comme pour le remix de Gucci Mane que j’avais fait.

L.O.A.S. : De toute façon pour nous, c’est très positif. Ca nous permet de rencontrer pas mal de nouveaux beatmakers, il nous présente des mecs intéressants, un vrai rôle de rabatteur de prods.

Krampf : C’est comme ça qu’on pourrait avoir des prods de TwinzTracks ou ce genre de trucs. Mais le but aussi ce serait de vraiment devenir un DJ. Mon modèle ça reste vraiment Dj Mehdi. Le mec a su se développer sous tous les plans, c’est inspirant.

Justement, j’allais en venir à ça : aujourd’hui vous êtes surtout des « musiciens du web », si on peut dire ça comme ça. Vous avez la tentation d’aller vers davantage de « physique », dans ce que vous faites ?

L.O.A.S. : Notre vrai blocage, ce sont les scènes. On a besoin de quelqu’un pour faire nous tourner. Signer sur un label ou négocier avec un distributeur, on s’en fout, mais on a vraiment besoin de jouer.

Hyacinthe : Tous les concerts qu’on a fait, se sont plutôt bien passés, le public a bien répondu présent. Mais il y a un côté frustrant dans le fait de ne pas pouvoir être plus régulièrement en live. Pas mal de gens nous demandent quand est-ce qu’on vient à Toulouse, à Lyon, les gens nous disent qu’ils sont prêts à prendre le train et faire des bornes pour nous voir en concert.

L.O.A.S. : Le truc compliqué c’est qu’il nous reste très peu de temps pour démarcher les lives. Entre l’enregistrement, les clips, nos vies à côté, c’est pas simple. On pourrait essayer de trouver quelques dates ici ou là mais on pense que ça n’est pas vraiment notre rôle, qu’on n’est pas fait pour ça et que ce qu’on fait de mieux, c’est écrire, enregistrer, être en studio. C’est pour ça qu’on cherche quelqu’un qui pourrait nous aider sur ce plan là, parce qu’il y a pas mal de choses intéressantes à faire.

Hyacinthe : Mais on fait une musique assez particulière. C’est pas comme si on était un groupe de pop, tu nous fous n’importe où et ça marche à peu près. Nous on a besoin de gens un peu sensibilisés, pour pouvoir apprécier le live. On ne peut pas faire la première partie de plein de groupes parce que ça ne collera pas.

J’en suis pas sûr, honnêtement. Pour vour avoir vu à L’International, ça me semble plus ouvert que ça et les gens sont prêts à rentrer dans le délire, même ceux qui ne connaissent pas ce que vous faites.

Hyacinthe : On ne fait pas de rap jazzy qui parlent des problèmes du monde, tu vois ce que je veux dire. Mais il y a de l’argent à faire avec nous, venez nous voir (rires). On n’y arrivera vraiment que lorsqu’on commencera à rentrer un peu d’argent de cette musique. C’est notre véritable projet, il faut qu’on y arrive. Personnellement, je ne sais pas ce que je pourrais faire d’autre si ça foire. On sait que ce qu’on fait arrive aux oreilles de pas mal de gens intéressants. Pas des Booba & co mais les rappeurs juste en-dessous, on sait qu’on commence à être un peu écouté, en passant, tu vois.

Qu’est-ce qui manque alors pour passer à l’étage supérieur ?

L.O.A.S. : Je pense qu’il faut juste qu’on continue sur notre lancée, avec l’exigence et la qualité. Les choses vont se faire naturellement, on n’est pas trop inquiets. On continue les morceaux, les projets, les vidéos. Si on arrive à garder le rythme, on est assez confiants.

Hyacinthe : La dynamique est bonne, les morceaux progressent vite, les clips aussi. On continue à faire ce qu’on aime et à amener ce truc différent qui correspond bien à DFH&DGB. On est quand même le boys band le plus frais de l’histoire du rap en France.

Pour finir, vous écoutez quoi en ce moment, tous genres confondus ?

Hyacinthe : Personellement j’écoute que du Lana Del Rey. Et Lino. Et les albums Nessbeal de mon adolescence.

Krampf : Moi plutôt Metroplex, Aphex Twin (rires), Machinedrum.

L.O.A.S. : Moi j’ai adoré le nouveau Mondkopf, ça me lave le cerveau, c’est fabuleux. Je mets ça sur les oreilles, je marche dans Paris, ça fonctionne grave. Le Lil Herb aussi est bien, « Welcome To Fazoland ».

Krampf : En rap, surtout Shy Glizzy, j’aime beaucoup. Le YG, « My Niggaz Life », est très bien aussi, je l’écoute pas mal. Dans un autre genre, beaucoup Arnaud Florent Didier. Un peu Vincent Delerm avec du talent.

Hyacinthe : Ah si, aussi, l’album de Justin Bieber, il est trop bien. Je crois que mon iTunes me disait que j’avais écouté 300 fois le morceau avec Future. Sinon j’écoute les morceaux de L.O.A.S. A priori c’est le meilleur EP de l’année 2014. Et de l’année 2013 aussi.

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