Coma Cinema – Blue Suicide

Une ombre oblongue et mouvante se projette sur le quai vide du métro. Une lumière jaunâtre, distillée par un aréopage de néons décatis, l’invite à la danse mutine, aguichant mon regard d’une profusion de courbes insensées. Il est tard. Le froid sec engonce la nuit d’un silence crépitant au rythme de machines automatisées quand l’immense souffle de l’humanité se tarit et se fige dans un immobilisme forcené. Je suis seul, mise à part cette silhouette sans sujet, trouble reflet d’une âme endolorie et cabossée, la mienne, renâclant l’absente au parfum pénétrant. Mes rétines ne pouvant s’y soustraire, ses circonvolutions noctambules subjuguent l’affliction lascive s’éprenant de mes yeux embués, en surimpression d’un visage balayé de douceur. Quelques mots d’adieu sonnant telle une fébrile redondance. La trouble inconséquence de n’être que soi, emmitouflé d’un doute à l’épaisseur saumâtre. A deux doigts du sentiment délétère. Mais il y a une beauté au spleen que la plus tourbe des mélancolies n’est en mesure d’effeuiller. L’immixtion d’un sourire esquissé et d’une ecchymose encore violacée, l’évidence du vide et de ses fastueuses possibilités. Une empathie pour la galère contemplative, auréolée d’une musique atemporelle. Un ami est là. Mat me tape sur l’épaule et m’emmène en balade. J’écrase ma joue contre la vitre du wagon. La station désertique s’éloigne et rapetisse à vue d’œil. Je me laisse faire, béatement désemparé, entre ombre et lumière, sévices du cœur et bourrade amicale. Le casque audio intimement chevillé aux oreilles. Blue Suicide.

Presque plus d’un an que la rengaine tourne à plein. Et pourtant l’hyperactivité ou la surexposition peuvent parfois coûter cher. Le talent, l’inspiration, la sincérité. Une sainte trinité artistique en péril sous les coup de boutoir de la toile omnisciente. Pas une semaine ne s’écoule sans que le prodige lo-fi, Mat Cothran, et son one man band, Coma Cinema, fassent feu de tout bois. Arnaché à une blogosphère qu’il tarabuste lui-même depuis son label-blog Summertime In Hell – hébergeant entre autres Kiss Kiss Fantastic de son amie Rachel Levy (lire) ou encore le duo shoegaze Ghost Animal (lire) – Mat Cothran excelle d’une productivité sans égale – son dernier album, Stoned Alone (lire), n’ayant pas six mois et depuis lors émietté à satiété en vidéo (Blissed, In Lieu of Flowers, Only, Sucker Punch) – quand il ne butine pas ailleurs, seul, comme par ici avec l’inédit At Night The Sun Comes Out, ou accompagné, trouvant refuge avec Rachel Levy sur Amdiscs pour leur projet commun, Teen Porn (lire). Que dire encore de sa façon toute particulière de dépecer Blue Suicide, à paraître en janvier en cassette et vinyle, respectivement via Wonder Beard Tapes et Fork and Spoon Records, histoire de remercier tour à tour ses amis de l’internationale blogueuse, offrant un voire deux morceaux dudit album. On pense à feu Delicious Scopitone avec Caroline, Please Kill Me et Tour All Winter, à Life Aquatic avec Desolation’s Plan, ou encore récemment à Head Underwater avec Eva Angelina. Faut-il ne pas ainsi craindre d’éventer la haute teneur en émotion de ces instantanés pop, tout en ne se fourvoyant pas une agitation intempestive pouvant lasser, voir heurter l’attention du tout un chacun ? Mais non, définitivement non, rien n’y fait. L’homme, à l’image de sa musique, se fait attachant, pire même, obsédant. Véritable incarnation satanique pour l’industrie musicale, n’attendant rien d’autre qu’un succès d’estime comme rétribution palpable de ses albums, Mat Cothran est considéré à juste titre par ses pairs tel un génie de l’indie-pop contemporaine, un héros musical. Que ce soit Michael Avishay ou Rachel Levy qui nous l’affirment. Et ce n’est pas Blue Suicide et sa pochette canine qui donneront de quoi battre en brèche une telle aura. Bien au contraire.

Dès la première écoute, on devine que la visée est toute autre que les deux précédents, Baby Prayers et Stoned Alone. Si la résonance lo-fi reste intacte, les moyens n’étouffant pas une production minimaliste mais juste, le format change : les morceaux sont parfois plus longs et étoffés quand la cohérence globale de l’album est soignée, chaque titre se trouvant à sa bonne place. Comment, en effet, ne pas s’enticher des merveilleuses jointures entre Greater Vultures et Lindsey ou Crystal Ball Broken et Gentlewoman sans s’apercevoir de la hauteur du palier franchi en une seule enjambée ? Mat Cothran nous extirpe de ses recueils d’idées brutes et balancées à la volée, sorte de carrières entre ciel et terre scintillant de diamants non polis auxquelles il nous avait habitués sans trop nous forcer la main, afin de nous convier dans l’ambiance feutrée et intimiste d’une joaillerie pop ne sacrifiant aucunement l’efficacité des compositions sur l’autel d’arguties d’orfèvre. Business As Usual imprime d’entrée le ton, par son dualisme en clair-obscur, d’un Blue Suicide aux climats ouatés, balayés de saillies affûtées et dispensant de profondes thématiques (les faiblesses humaines et artistiques, la souffrance intérieure…) sous un vernis feignant l’enjouement. On navigue dès lors au firmament d’une inspiration débordante et renversante, jonglant sans trop d’artifices entre comptines à la beauté gracieuse et évanescente (Hell, Desolation’s Plan, Wondering, Wrecker), ritournelles échevelées (Lindsey, Caroline, Please Kill Me, Whatevering) et délicates mélopées aux entournures instrumentées saisissantes (Greater Vultures, Her Sinking Sun, Eva Angelina, Blue Suicide). Et si ces dernières subjuguent par leur classicisme magnifié, d’autres, telle la conclusive Tour All Winter, invite à un ailleurs plus éthéré et synthétique, sur les rivages d’une dream-pop panoramique, suspendue aux divagations d’une guitare luminescente. Lorsque l’on sait en sous-main qu’une suite – au-delà de fantasmagories juvéniles assouvies (lire) – s’écrira presqu’en suivant du côté d’Amdiscs, on a tôt fait de replonger dans sa torpeur maladive. Le bon Mat rôde, prêt à nous sortir du guet.

Retrouvez l’interview de Mat Cothran par ici même.

Audio

Coma Cinema – Caroline, please kill me
Coma Cinema – Eva Angelina
Coma Cinema – Her Sinking Sun (Teen Porn Remix)

Vidéos

Tracklist

Coma Cinema (2010, Wonder Beard Tapes (tapes), Fork and Spoon Records (vinyl), Summertime In Hell)

1. Business As Usual
2. Hell
3. Greater Vultures
4. Lindsey
5. Desolation’s Plan
6. Caroline, Please Kill Me
7. Wondering
8. Her Sinking Sun
9. Crystal Ball Broken
10. Gentlewoman
11. Whatevering
12. Eva Angelina
13. Wrecker
14. Blue Suicide
15. Tour All Winter