Cheveu l’interview

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Trois ans que l’on attendait fébrilement, les joues encore rouges, une suite à l’énorme claque que nous avait mis 1000, le détonnant précédent album de Cheveu. Et puis enfin la délivrance avec la sortie de Bum en début du mois. Fidèle à ses habitudes, le trio n’aime pas faire ce qu’on attend de lui, et nous fait une nouvelle fois perdre le peu de repères qui nous restaient. Exit le son sale et lo-fi, bourré de réverb : le titre d’ouverture, Pirate Bay, est une chanson légère, aux guitares claires et à la sonorité presque propre (sacrilège). Malgré tout, cette production plus poussée ne fait pas pour autant abandonner au groupe son côté foutraque, ce sens du chaos si caractéristique, à l’image de la montée chevaleresque de l’incroyable single Polonia ou du tube en puissance Albinos. Cheveu, définitivement un groupe à écouter en boucle.

Alors, quoi de neuf depuis trois ans et la sortie de 1000 ?

Olivier : On a pas mal tourné pendant une année, en faisant plus de 120 concerts en Europe, aux États-Unis et beaucoup en France. Étienne : Au bout d’un an, on avait plus du tout de morceaux en stock, donc est reparti de zéro, avec quand même deux albums derrière. Le rythme intensif de tournée a pas mal influencé l’écriture des morceaux. C’est plus mid-tempo, plus aéré, plus lent qu’avant.

David : Ça respire plus. On rentre de tournée, on se pose dans un studio confortable. Ajouté à l’envie de passer à autre chose.

Olivier : Oui c’est moins du montage et des découpages qu’avant. On est allé en studio pour la première fois et on a enregistré les morceaux en condition live, vraiment du début à la fin. Ce qui est un gros changement par rapport à avant.

David : C’est ce qui donne un côté très tenu, très bloc. Les morceaux sont plus liés alors qu’avant on avait tendance à les sortir en 45 tours avant, de faire bout par bout. Là c’est la grosse livraison.

Le passage en studio était vraiment une grosse nouveauté ?

Étienne : Complètement. On avait eu une expérience qui n’avait pas été hyper concluante. Là on a rencontré des mecs d’un studio qui s’appelle OneTwoPassit à Montreuil avec qui on continue de travailler et ça s’est hyper bien passé.

Olivier : Du coup on a beaucoup échangé avec eux pour préparer le mixage final, qu’on a fait en studio sur une vieille console Neve comme Rage Against The Machine ou Nirvana, tous ces trucs-là. On a dépassé le côté numérique à l’arrache avec un son plus studio, plus classique.

Étienne : C’est marrant parce qu’on bossait avec des mecs qui sont des gros fans de hip-hop et de funk fin 70, début 80, presque minimaliste et ils nous ont vraiment influencés sur le travail des boîtes à rythme.

Olivier : C’était vraiment des gros tarés du kick et de la snare.

Étienne : Ça nous a emmenés sur un truc dix fois plus précis.

David : Et dix fois plus vaste aussi. Il y a des morceaux épiques sur lesquels t’as l’impression d’avoir un horizon hyper large.

Olivier : Avant c’était des projets à 10 pistes et là sur Polonia, il y en avait quelque chose comme 220.

Cheveu

Oui, ça sonne beaucoup plus produit que les albums précédents.

Étienne : Ça aussi c’est grâce au label qui nous a bien soutenus, a lâché le pognon pour produire le disque. Ce qui est une chance.

David : C’est marrant parce qu’on fait notre chemin côte à côte avec le label. On avait lancé notre premier disque en même temps que lui et on grossit ensemble. En plus il est seul JB (fondateur de Born Bad Records, ndlr). Même si là il construit une guitoune dans son jardin où il va probablement mettre ses stagiaires. L’industrie Born Bad est en route ! Le prochain disque sera vraiment industriel, c’est le dernier stade restant ! (rires)

Vous gardez malgré tout toujours ce côté DIY qui vous colle à la peau.

Olivier : Ça tient beaucoup à l’écriture qui est la même depuis le début. C’est pas quelqu’un qui va écrire un morceau de son côté. On écrit toujours tous les trois ensembles. Ce qu’on voulait montrer avec ce disque c’est que l’on pouvait s’affranchir du lo-fi et garder notre identité de par cette agglomération de choses. Même si nous quand on le fait on a l’impression de faire des trucs très simples.

David : Ça fait des disques pour les gourmands ! Il y a un côté construction étrange, il y en a vraiment dans tous les sens. Pour le coup c’est un de nos premiers disques qu’on peut écouter de bout en bout sans avoir une sensation d’avoir quelque chose de trop riche. Je trouve qu’il s’écoute bien dans la voiture. Étienne : Même deux fois à la suite !

Olivier : Faut dire que la prod dégueulasse des albums précédents fatiguait bien les oreilles. Du coup sur Bum, il y a peut être un aspect un peu froid au premier abord. Un peu sec. On a fait le choix de ne pas tomber dans la séduction immédiate que procure la chaleur d’une réverb, pour tourner un peu la page du son garage.

David : C’est une habitude, consciente ou pas, de prendre le contre-pied. Il y a des modes de mix comme il y a des modes de style. Sans vouloir se la péter, c’est un disque hors mode.

Olivier : Ça tient beaucoup au boulot qu’on a fait avec les mecs du studio. On a fait un compromis entre ce qu’on aime dans les trucs sales et leur précision et leur rigueur de fasciste, de nazi de technicien. (rires)

Étienne : On s’est fait avoir ! (rires)

Olivier : Du coup il y a un aspect moins bourrin qui ennuie certains qui nous aimaient avant.

David : C’est clair que le saut d’un album à l’autre est assez chaud. J’espère qu’on va pas se rater en termes de réception parce qu’il y a plein de gens qui ne suivent pas. En même temps, on en chope d’autres au passage.

Étienne : En live ça reste toujours aussi intense en tout cas. Mais on n’est pas des bourrins !

David : On est des mecs hyper raffinés ! (rires)

Olivier : On a mis des violons, des chœurs. Bientôt on fera du jazz symphonique au Japon. On aime bien faire tous les trucs du groupe de rock comme dans Spinal Tap.

La perte du son lo-fi, ça vient exclusivement du passage en studio ou c’est vraiment un choix délibéré ?

David : On en est un peu sorti.

Étienne : Le truc lo-fi c’est aussi souvent une question de moyens. Mais il y avait aussi une esthétique qu’on revendiquait auparavant.

David : Ça nous faisait marrer de ne plus être là-dedans et de voir si on arrivait à tenir l’identité du groupe au-delà du son.

Olivier : En fait il y avait aussi un truc dans notre production lo-fi qui marchait bien entre notre ancienne boîte à rythme et la guitare. Avec juste quelques pistes et beaucoup d’aigus dégueulasses, tout se mélangeait super bien avec juste un peu de compression sur le tout. Là on s’est retrouvé avec plein d’étages. Et en sortant de studio, la première fois qu’on a eu les démos, on s’est dit : « Ah c’est froid, il se passe rien ». On était un peu tétanisé. Et il a fallu taffer encore six mois pour reconstruire, pour que ce soit vivant et pêchu. On a peur du vide en général. En concert c’est la même chose, on a tous tendance à vouloir jouer en même temps et remplir le plus possible. Et là sur le disque, pour une fois il a fallu réfléchir pour équilibrer les morceaux et le chant.

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Justement en parlant du chant, il y a beaucoup moins d’effets dessus. C’est un désir de le mettre plus en avant, plus de confiance dans la voix ?

David : Je pense qu’une des conséquences heureuses du travail technique c’est que t’entends tout bien, le chant y compris. Il y a également le fait que ça chante en français, donc on y prête un peu plus attention. C’est plus net et du coup le sens des paroles saute un peu plus à la gueule, c’est cool. On voulait vraiment faire du 100% français et au final on n’y arrive pas tout fait mais presque. On rompt un peu notre affiliation avec les Ricains dans une espèce d’underground garage qu’on partageait avec eux. Là on est plus dans un truc très européen voire français. Pour le coup, ça s’affranchit bien du reste, c’est plus dur de nous situer.

Sinon,  j’ai vu que vous aviez réalisé une BO pour un film.

Étienne : Ça nous est tombé dessus pendant qu’on faisait le disque. C’est le réalisateur des Apaches, Thierry de Peretti, qui aimait un de nos titres, C’est ça l’amour, qui était sorti sur un 45 tours en face B de Like a Dear in the Headlights, en 2009. Au début il voulait le mettre dans le film et finalement non. Ça a commencé comme ça.

David : On a beaucoup bossé pour ce truc. Au début on pensait qu’il allait faire un film fleuve dans lequel on allait avoir des heures de musique.

Étienne : On avait fait un thème qu’on avait décliné à la James Bond. (rires) Au final on a un truc super ramassé de neuf minutes de musique.

David : Mais on a pu aller à Cannes pendant le festival, jouer dans un club échangiste !

Olivier : Et c’était hyper intéressant comme boulot. On a suivi le film avec le réalisateur du début jusqu’à la fin. On a assisté à l’apparition des bruitages, comme les claquements de portes. C’est hallucinant les dessous du truc. À un moment il y a des images d’une forêt corse et limite le mec il te met des cris de singes par dessus.

Étienne : D’ailleurs ce qu’on ne savait pas, c’est que les mecs qui s’occupent du son des films tiennent vraiment à avoir leur partie création sonore. Et toi si tu fous de la musique, ça les fait chier. C’est un peu la guéguerre ! « Ouais c’est pas mal ton morceau, mais je préfère mes bruits de singe. » (rires)

Et vous avez créé la musique devant les images du film que vous regardiez en même temps ? 

David : On n’a pas fait l’exercice en direct à la Ascenseur pour l’Échafaud, même si ça aurait été marrant.

Étienne : En fait il y a eu plein de montages différents. Au début le film durait deux heures et il a fait un montage radical de 1h20. Du coup toutes les parties propices à une musique un peu aérienne, paysagée ont dégagé. Enfoiré ! (rires)

Olivier : Mais ce qui est cool, c’est qu’il y a un morceau en entier, qui est sur Bum d’ailleurs. C’était une première version de Madame Pompidou qui marche pas mal et se retrouve dans une scène importante du film.

On retrouve d’ailleurs beaucoup de références cinématographiques dans vos chansons.

David : Dans les textes, ça arrive souvent qu’on pique, sans prévenir d’ailleurs, des bouts de dialogues ou de machins comme ça. On avait pris Happiness de Todd Solondz avant, là y’a Buffet froid dans Polonia, une traduction un peu libre d’un monologue de Gummo d’Harmony Korine sur Albinos et plein d’autres références un peu moins évidentes à retrouver. On te laisse chercher ! (rires)

Olivier : Il y a aussi autre chose, ça va faire un peu prétentieux mais on n’a pas beaucoup écouté de musique quand on a fait le disque.

Étienne : On était en autarcie musicale.

Olivier : Au final, on a plus maté de films qu’écouté des disques, ça nous a sûrement influencés inconsciemment.

David : Justement par rapport au chant, vu que c’est piqué à des dialogues, ça arrive que je reprenne les intonations qui sont dans les films et ça fait un truc qui n’est pas une référence de chant. Ce n’est pas vraiment du théâtre non plus, ça résonne bizarrement avec la musique et ça donne une ambiance un peu chelou qui est marrante.

Et faire une BO c’était une envie de longue date ?

Étienne : Carrément ! On a vraiment envie de remettre ça.

David (se rapprochant du micro) : Réal, si tu nous écoutes… ahem !

Étienne : On veut faire une grosse prod quoi ! (rires)

David : Un truc avec pas mal de moyens.

Pourquoi pas Star Wars 7 ?

David : Cheveu dans l’hyper espace !

Olivier : On va avoir un clip SF à fond d’ailleurs, pour Polonia, qu’on a tourné dans une soucoupe volante, véritable bien sûr. Il va y avoir plein d’animations 3D, ça va être chouette ! Ça devrait sortir en avril. On a plein de clips en préparation. On va avoir un dessin animé pour Pirate Bay, avec des images tropicales un peu naïves, influencées par Topor ou Moebius.

David : On a de quoi tenir jusqu’à l’été là, avec presque un clip par morceau On s’est fait aidé par Olga, une pote à nous qui a une petite boîte de prod de films d’artiste qui s’appelle Red Shoes. Elle nous a produits de manière beaucoup moins DIY que ce qu’on avait l’habitude de faire. On a déjà fait cinq clips mais il y en a un qui a sauté parce qu’après l’avoir tourné avec de gros moyens, on s’est dit que ce n’était pas à la hauteur de ce qu’on voulait. On en est rendu à un haut niveau complètement inédit pour nous !  C’est ce qui est principalement cool sur cet album c’est qu’on a été super bien entouré. À la fois par la prod de Born Bad, par les ingés sons, par Olga qui nous fait des clips…

Olivier : C’est bon, on n’est pas aux Victoires de la musique hein ! (rires)

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