Phoenician Drive

Bruxelles brasse depuis toujours de la bière et de la diversité. Pheonician Drive ne dira pas le contraire, pack de six musiciens venus de partout et d'ailleurs, et dont les vibes nous parviennent de loin, aux confins des continents européens, asiatiques et africains. Les rythmes envoûtent, les sons dépaysent, le psychédélisme enivre. Leur premier album éponyme est sorti le mois dernier, sur les labels EXAG' Records et SK Records. Enregistré au studio belge Koko par John Roo, déjà aux manettes sûres des dernières productions de La Jungle et It It Anita, Phoenician Drive réintègre tous ces éléments à grand renfort de plages étirées et volontiers désorientantes. Un cocktail plutôt bien stylé, à boire cul sec accompagné de sa mixtape des familles. Ce qui se lit et s'écoute ici, tout de suite.

D’où venez-vous ?

Belgique, Chili, Espagne, France d'un couple mono parental.

Où allez-vous ?

Loin, très loin, autant que faire se peut.

Pourquoi la musique ?

Pour évitez de parler.

Et si vous n’aviez pas fait de musique ?

Du chocolat.

Une épiphanie personnelle ?

Une assurance bris de glace suite à une tournée mouvementée.

Une révélation artistique ?

Direction Survet.

Le revers de la médaille ?

Les chocs des cultures latino vs sudiste vs ch'ti vs bout de zob'.

Y a t-il une vie après la mort artistique ?

La Romance.

Un rituel de scène ?

Génuflextion.

Avec qui aimeriez-vous travailler (musique et hors musique) ?

Mike Patton, Michel Gondry, Hofesh Shechter, Direction Survet, le Philharmonique de Bruxelles.

Quel serait le climax de votre carrière artistique ?

Jouer sur la lune après avoir fait le tour de la planète.

Retour à l’enfance, quel conseil vous donnez–vous ?

De ne pas vivre de la musique.

Comment vous voyez-vous dans trente ans ?

Continuer la musique en étant sourd et communiquer par le langage des signes.

Comment voyez-vous évoluer votre musique ?

Explorer tout les recoins, tous les tiroirs, ne pas avoir peur d'être mégalomane.

Un plaisir coupable ou un trésor caché ? (musique ou hors musique)

Spice Girls.

Ecoute exclusive

Audio

Tracklist

Phoenician Drive - Phoenician Drive (EXAG' Records/SK Records, 12 octobre 2018)

01. Almadraba
02. Paradise In My Veins
03. Kraken Doesn't Crack A Crocodile
04. Musselove
05. Aguas Del Olvido
06. Onoubo Twist
07. Bicky Beach
08. Slowfish


Sylvain Darrifourcq l’interview, part 2

Deuxième partie de l'interview avec le batteur et compositeur Sylvain Darrifourcq. Coïtus Interruptus, le second album de son trio In Love With, est disponible chez Gigantonium. Pour fêter ça, le groupe sera en concert le 29 octobre à la Dynamo de Pantin, dans le cadre du festival Banlieues Bleues.

Le disque sonne de façon très directe, brute. Qu’as-tu voulu faire à ce niveau-là ?

Alors j’avais des zones d’ombre, quelques certitudes que j’espérais rendre… et des angoisses, beaucoup d’angoisses. La première, ça a été : est-ce qu’on va pouvoir rendre l’intensité, l’engagement physique qu’on met ? Comment les micros vont capter ça ? Je pense que tous les gens qui font de la musique acoustique sont confrontés à ça : le micro filtre énormément l’énergie et en studio on se retrouve à devoir donner deux fois plus qu’en live ; je suis assez satisfait du résultat à ce niveau-là. Il y a une très légère compression qu’on entend sur les cymbales et sur les fûts, ça donne un effet de craquement, d’une énergie qui pousse les murs. Ce que je savais, c’est qu’à la prise de son il fallait absolument qu’il y ait tous les éléments que je voulais : cette intensité-là, la précision du son, la précision de l’émission, du jouage, etc. il fallait qu’il y ait tout ça ! Je me disais qu'après j’y verrai plus clair.

Donc quelque chose de proche du réel, du son live.

Un contre-exemple, c'est le morceau qui s’appelle Prologue et qui est une sorte de mécanique, de musique électronique jouée acoustiquement. Celle-là, c’est une vraie composition électronique. J’ai demandé à chacun de me jouer des petits bouts pendant vingt secondes : telle note, telle vitesse, de telle façon. Après j’ai fait tous mes sons, tous mes bols, tous mes moteurs dans mes bols... j’avais plus qu’à composer avec ça et c’était très clair, j’avais une idée assez claire de ce que je voulais.

J’ai vraiment fait une composition de musique électronique, cette partie-là c’était le défi : comment trouver l’équilibre entre un truc pas trop produit, parce qu’il ne fallait pas que ça soit incohérent par rapport aux autres parties, et en même temps qu’il y ait une cohérence interne entre tous ces sons qui sont assez disparates ? Des sons de clochette, de moteurs de sextoys qui résonnent dans des bols, des pizzicati de violoncelle et de violon, c’était pas évident. Et finalement cette partie est restée assez brute, elle a été peu produite, si ce n’est des histoires de niveaux, des égalisations très légères. Il n’y a pas eu de gros travail de post-production, et sur le disque non plus finalement.

Tu parles de musique électronique acoustique. Est-ce qu’il y a des projets, des artistes dans ce domaine dont tu te sentirais proche ?

Non, pas vraiment. En fait, cette façon de faire de la musique est plutôt liée à ce qu’on a trouvé avec MILESDAVISQUINTET! qu’avec ce que j’aurais pu écouter. Ça n’a rien à voir au niveau sonore mais je me sens très proche d’artistes comme Rioji Ikeda, Raster Noton... même si la production n’est pas du tout la même, il y a une forme de minimalisme, une façon d’aller chercher la fréquence. C’est la fréquence qui va faire le rythme. L’idée est de désintrumentaliser les instruments, qu’ils ne soient plus des instruments mais des générateurs de fréquences.

On s’éloigne du jazz, là.

Je ne sais pas, c’est là où je touche au paradoxe de ma pratique. Du jazz, j’en écoute pas, je ne vais pas voir de concerts, et je ne peux pas dire que ça m’intéresse, ça ne m’intéresse plus vraiment.

En même temps, tu as dans ton actualité un trio comme Fakebook.

Oui, tout à fait, c’est très paradoxal mais cela n’est pas une contradiction ; c’est là où j’en suis avec le jazz. Je le vis comme une musique du plaisir, comme avec Fakebook. Il y a une jouissance de l’instant, de la fabrication instantanée et les quelques groupes de jazz que j’ai encore se situent là.

Le plaisir sans intellectualisation ?

D’une certaine façon, oui... ou moins intellectualisé, ou avec une intellectualisation très spontanée. Par exemple, avec Fakebook, on pratique beaucoup ça : la composition, trente minutes avant ! On va parler d’une forme, d’une façon de faire trente secondes avant. Le groupe n’a pas assez de vécu pour pouvoir prouver ça, mais je crois qu’on est très dépendant des conditions dans lesquelles on va se produire, là ou des groupes comme In love With ou MILESDAVISQUINTET!, qui sont des groupes très composés, vont résister au contexte. Le concept de la musique est presque plus fort que l’interaction entre les musiciens, l’interaction avec un lieu, l’interaction avec un moment, l’interaction avec un public. Je dis ça mais j’ai déjà des contre-arguments, je peux très bien me contredire. C’est pas mon truc, les étendards. La preuve ! (rires)

Vers quel public veux-tu le porter, ce disque ?

Je ne saurais pas le dire, c’est un peu le problème. C’est comme si je venais de tuer le projet avec ce répertoire, et j’en ai tout à fait conscience. Je ne sais plus où on va jouer, le groupe va s’arrêter à cause de ça, et je le sais déjà... dans deux ans, le groupe est fini parce que personne n’en veut, de ce disque, c’est sûr, personne ne voudra de ça. (rires)

Sur le premier disque, il y avait encore des morceaux que je qualifierais d'efficaces, très funky, et d’autres qui sont plus mélodiques. Là c’est un peu plus hors-norme.

Écoute, ça me fait plaisir que tu me dises ça. À partir du moment où je vais investir un projet très fort, et c’est le cas d’In love With ou MILESDAVISQUINTET! - de façon différente parce que MILESDAVISQUINTET! est plus collectif qu’In love With. Pour moi, le souci, c’est d’arriver à une singularité. D’arriver, par l’appropriation du concept, à se dégager de toute esthétique.

Et de finir par en mourir ?

Pas en mourir ! L’ambition est tellement de chercher son propre espace de vie que ça va isoler le projet dans un monde où il n’y a pas la place pour faire exister ce genre de choses. Pour moi, le but est de rincer une idée, de tout lui enlever. Ça ne fait que trois ou quatre ans que je suis engagé dans ce genre de démarche, mais j’ai l’impression que c’est la seule façon que j’ai trouvé pour pouvoir ne pas passer à autre chose.

Mais, si je comprends bien, bientôt, à force de raffiner le concept, tu atteindras tôt ou tard une limite, une sorte de discours incommunicable, et tu seras quand même obligé de passer à autre chose.

Oui, c’est à la fois ce qui me fait peur et ce qui m’excite. C’est l'un des paradoxes de ma pratique ; parfois je me formule les choses d’un point de vue psychanalytique : est-ce que je peux être aimé en faisant la pire horreur ? Ce serait quelque chose comme ça... jusqu’à quel point on peut être aimé en s’excluant du monde ?

C'est pas non plus l'horreur ce disque.

Non, non ! Mais la question c’est ça, jusqu’à quel point on peut être accepté pour ce qu’on fait tout en cherchant une singularité, tout en s’excluant du monde finalement.

Tu cherches l’inouï, d’accord, mais pas l’inaudible ! L'inouï, c'est peut-être prendre le risque d’être inaudible... Mais tu as des armes pour ça : il y a beaucoup de travail dans ce que tu fais, beaucoup de technique. C’est quand même un moyen d’amener les gens vers ton projet, non ? Tu n’es pas là, tout seul, à taper comme une brute.

(rires) Oui, effectivement, tu as raison de nuancer, je pense que la dimension physique, l’intensité physique, c’est un médium.

... ça reste toujours très contrôlé, très clair, il y a cette recherche du beau geste qui aide les gens à recevoir des propositions même radicales.

Oui, je sais qu’en live ça fait cet effet-là. Je pense que c’est ce qui va me rattacher au jazz, ce souci du son bien émis, en tout cas de l’extrême précision de l’émission. Ça, c’est un travail qui se fait via la technique, c’est une sorte de perfectionnisme technique qui nous amène à ça. Je pense que les musiciens de jazz ont ce souci-là, et peut-être qu’en ce sens ça rattache le projet à du jazz.

L’isolement n’est pas irrémédiable...

Oui, voilà, ça crée un vrai lien. Après, la question c’est le disque. C’est pour ça que j’étais très attaché à rendre cette dimension physique. Et ça, est-ce que ça va être perçu ? La question de la mort de ce projet sur scène, c’est ça. Je sais que tous les programmateurs auxquels j’ai affaire, s’ils n’ont pas un lien affectif avec moi, ils ne programmeront pas ce projet. C’est une sorte de gâchis parce que je sais l’effet que ça fait sur le public, je sais que ça marche sur le public. Je sais que malgré la complexité, l’aridité conceptuelle de la musique qui est peut-être plus forte sur le disque, malgré ça je sais qu’en live il y a cette dimension de technicité qui crée un lien avec les gens.

Photo : Sylvain Gripoix


Silly Boy Blue

On a découvert Silly Boy Blue il y a quelques temps, un peu par hasard, au détour d'un trackCecilia, dont la douce mélancolie urbaine, soutenue par un chant en apesanteur et vaporeux à souhait, nous a évoqué instantanément un joyeux cocktail de quelques-unes de nos marottes, Molly Nilsson et Carla Dal Forno en tête - pour ne citer que ce couple évoquant un mélange exquis entre feu et glace, pôles nord et sud. Programmé le 28 septembre dernier au nouveau festival malouin Baisers Volés, aux côtés des têtes de gondoles de la dite nouvelle scène française, l'occasion était trop belle de soumettre à Silly Boy Blue notre questionnaire OOTB.

C'est donc quelques minutes après sa sortie de scène qu'on s'entretiendra avec elle, plutôt satisfaite de son show mais aussi de la bienveillance du public à l'égard d'un projet et d'une identité encore neufs pour elle. Ana Benabdelkarim - son nom à la ville - ne fait pourtant pas figure de rookie complète... elle qui est déjà la moitié de Pegase depuis la sortie d'Another World, second LP du groupe, daté de 2016. À en juger par ses titres aux racines domestiques mais aux velléités intersidérales, à la sensibilité exacerbée mais jamais pompière, cela fait sans doute un moment déjà que la jeune femme s'est émancipée d'un cadre pop trop petit pour elle. Nous parlant avec enthousiasme de la mixtape concoctée spécialement pour Hartzine et qu'elle a intitulé You Go Girls : "Toutes ces nanas m'ont inspiré, j'ai commencé à jouer de la guitare en reprenant Warpaint, découvert la scène nantaise en allant voir Mansfield TYA. Elles m'inspirent musicalement mais aussi dans leur manière de s'affirmer, de prendre les rênes de leur carrière, souvent toutes seules d'ailleurs". Silly Boy Blue se prête avec attention au jeu de nos interrogations bigarrées et en profite pour nous parler tant de son attachement à l'esthétique DIY que de ses envies d'évolution plus collégiale, tant de sa passion pour David Bowie que de celle vouée à Mylène Farmer, preuve qu'aucun grand écart ne lui fait peur à l'heure de sortir son premier EP But You Will, qui paraîtra le 26 octobre prochain. Et on s'en délecte déjà.

D’où viens-tu ?

De Nantes, j'ai déménagé à Paris il y a quatre ans.

Où vas-tu ?

Je vais là où ce projet me mènera, où les gens voudront me voir, où j'aurai ma place - c'est quelque chose que je cherche encore. C'est le début du projet et aussi le début d'une nouvelle identité, un personnage que je peux être, que j'ai le droit d'être. Je me construis en même temps que le projet se construit.

Pourquoi la musique ?

C'est quelque chose qui a toujours été là pour moi, qui m'a aidé à dire des choses que je ne sais pas dire clairement avec des mots. C'est un langage avec lequel je me sens beaucoup plus libre. Elle me permet de m'affirmer d'une autre manière, d'oser. Écouter ou faire de la musique, c'est quelque chose qui m'est indispensable.

Et si tu n’avais pas fait de musique ?

Je serais journaliste, ce que je suis déjà. Un métier plus rêvé : hôtesse de l'air - le décalage, la solitude...

Une épiphanie personnelle ?

Laissez-moi y réfléchir...

Une révélation artistique ?

(elle regarde sa mixtape pour Hartzine, ndlr) Ca pourrait se trouver dans cette liste, il y a tellement de femmes qui m'ont inspirées, mais en fait la première vraie révélation artistique c'est David Bowie. C'est en écoutant Space Oddity que j'ai compris qu'on pouvait faire deux voix, en le voyant que j'ai compris qu'on pouvait être badass un jour et androgyne le lendemain. Chaque fois que je découvre quelque chose de Bowie, c'est une révélation.

Le revers de la médaille ?

J'aimerais dire qu'il n'y a pas de revers de la médaille. Britney, au bout de sa vie, s'est rasé la tête en 2007 et maintenant elle est redevenue super cool, à peindre des choses en chemise sur son balcon... J'aime espérer qu'il n'y a pas de revers de la médaille, qu'on peut toujours rebondir et faire de quelque chose de tout pourri quelque chose de beau.

Y a t-il une vie après la mort artistique ?

Oui, je pense. Rien à voir avec ma musique mais l'exemple de Ricky Martin me vient à l'esprit : après sa carrière, il est devenu un porte parole LGBT, expliquant comment on l'avait empêché de faire savoir qu'il était gay. Il n'est plus musicien mais est devenu par la suite quelqu'un d'aussi utile.

Un rituel avant de monter sur scène ?

Juste en arrivant sur le coté de la scène, je suis bien stressée... avant j'aime beaucoup m'isoler et écouter de la musique. Par exemple, tout à l'heure, j'ai écouté Lana Del Rey, ça aurait pu être Joan Jett, ça dépend de mon mood. C'est toujours plaisant d'écouter des personnes qui te mettent la patate avant de monter sur scène.

Avec qui aimerais-tu travailler ?

Avec énormément de gens, je viens de commencer une collaboration avec une réalisatrice, Jeanne Lula Chauveau : on a fait un clip qui sortira mi-octobre. J'ai adoré bosser avec elle. Sinon mon rêve de tous les temps aurait été de travailler avec Bowie mais ça va être compliqué... Si on pense featuring, dans mes rêves les plus fous, ça serait avec Lady Gaga ou Cat Power. Les deux n'ont aucun rapport mais ça serait un clin d'œil à moi-même quand j'étais petite et que je les écoutais dans ma chambre.

Quel serait l'apogée de ta carrière artistique ?

Il y a tellement de gens que j'admire et avec lesquels j'adorerais travailler. Faire un morceau avec Grimes, bosser avec Jeanne Added - quand je suis arrivée à Paris en 2015, c'est son concert que j'ai vu en premier. Il y a tellement de gens qui m'inspirent dans les scènes française et anglo-saxonne. J'aimerais aussi faire une BO pour un film de Xavier Dolan ou de Gaspard Noé, ou encore bosser dans le crew de voguing de Kiddy Smile.

Retour à l’enfance, quel conseil te donnes–tu ?

N'écoute pas tes grands frères - je le précise, j'aime beaucoup mes frères - qui te disent gentiment que tu es nulle mais qui te charrient bien là-dessus. Et sinon, je dirais à ma prof de musique de cinquième, qui m'avait mis 06/20 quand j'avais chanté devant toute la classe et qui m'avait dit que je n'arriverais jamais à chanter juste, "hey, t'as vu ?".

Comment te vois-tu dans trente ans ?

J'aurai cinquante-deux ans et plein, plein de chats. Je ne sais même pas où j'en serai dans six mois... tout est tellement instable. J'espère juste que je serai okay avec moi-même, avec ce que j'ai fait et qui je suis devenue, que je pourrai être fière de ce que j'ai accompli, que j'aurai réglé mes comptes avec tout ce que je n'arrive pas à dire autrement que dans mes morceaux, et que je serai apaisée.

Comment vois-tu évoluer ta musique ?

J'espère rester toujours dans un esprit DIY, j'aime beaucoup composer seule dans ma chambre, la nuit. J'espère garder cette part de solitude qui me permet de sortir les textes dont j'ai besoin dans ces moments-là. Mais j'aimerais bien aussi voir ce que ça donne avec des musiciens, écouter les conseils de gens capables de me faire évoluer, qui m'inspirent et peuvent m'apprendre tellement. J'ai encore énormément de choses à apprendre, je ne sais pas comment ça évoluera. J'ai à la fois envie de garder cette chose assez brute qui sort de ma chambre et de faire évoluer ma musique avec d'autres personnes.

Un plaisir coupable ou un trésor caché ?

Plutôt un trésor caché parce que j'essaye de ne pas culpabiliser avec mes plaisirs. C'est okay d'aimer des trucs complètement ringards. En ce moment, j'écoute à fond Mylène Farmer. Ca pourrait être vu comme un plaisir coupable mais tous ses clips de douze minutes, certains de ses titres sont surtout pour moi des trésors cachés.

Photo : Marie Baudouin

Ecoute exclusive

Tracklist

01. Angel Olsen - Intern
02. U.S. Girls - M.A.H
03. Warpaint - Disco/Very
04. Madge - Fight Or Flight Club
05. Maud Geffrey - Ice Teens
06. Sophie - Is It Cold In The Water?
07. Jeanne Added - Before The Sun
08. Anhoni - 4 Degrees
09. Mansfield T.Y.A - Logic Coco (Scratch Massive remix)
10-. Christine And The Queens - Machin-Chose
11. Cat Power - Color And The Kids
12. Clara Luciani - Monstre D'Amour
13. Molly Nilsson - A Song They Won't Be Playin' In The Radio
14. Vive La Fête - As-Tu Déjà Aimé ?
15. Princess Nokia - Tomboy
16. Charli XCX - Lucky
17. King Princess - Talia
18. Lana Del Rey - Cherry
19. Fever Ray - Red Trails
20. St Vincent - Fast Slow Disco
21. Mitski - Two Slow Dancers

Vidéo


Sylvain Darrifourcq l'interview, part 1

On a discuté un moment avec le batteur et compositeur Sylvain Darrifourcq, à l'occasion de la sortie chez Gigantonium, de Coïtus Interruptus, le second album de son trio In Love With. La conversation, qui s'est tenue l'été dernier sur une terrasse ombragée de Montreuil, ayant duré un peu plus longtemps que prévu, nous publions l'entretien en deux parties.

Est-ce que tu peux nous parler un peu de cet album, Coitus Interruptus ?

On travaille ce nouveau répertoire depuis novembre 2016. L’idée était assez claire depuis le départ : faire une musique très segmentée, compartimentée, à l’image d’une certaine littérature...

In Love With n’est pas ton seul trio mais c’est l'un de ceux dans lequel tu t’impliques le plus.

Ça fait partie de ces groupes que j’appelle ma chair, vraiment. C’est mon groupe au sens où j’écris la musique, je dessine une esthétique. Ne serait-ce que faire le casting (cf. Valentin et Théo Ceccaldi), ça a déjà été un choix esthétique.

Pourquoi avoir choisi ces musiciens-là ?

Ça s’est fait en deux temps. En premier, c’est le lien exceptionnellement fort que j’ai dans ma vie, et je pense dans ma carrière, avec Valentin (Ceccaldi, violoncelle) qui est quasiment devenu... c’est peut-être péjoratif de présenter les choses comme ça mais qui est quasiment un prolongement de moi.

Ce n’est pas votre seul trio, tous les deux.

Je crois que c’est ce que j’ai toujours cherché, quelqu’un qui serait un peu mon complément. Il me sent, c’est physique ! C’est une vraie relation physique. On a développé une chose très particulière au sein du MILESDAVISQUINTET!, qui était déjà en amorce ailleurs mais qui a pris toute sa plénitude dans ce projet-là : c’est cette façon de jouer de la percussion "polymétrée". Ce qui est peut-être assez exceptionnel chez lui, c’est qu’il joue du violoncelle. Il a vraiment transformé son violoncelle en instrument de percussion.

Et, pour les avoir vus plusieurs fois, je voulais faire jouer Valentin et Théo ensemble avec mon trio. Théo, j’adore l’intensité qu’il est capable de mettre avec son instrument. C’est quelque chose que j’ai avec Valentin, cette capacité à s’user physiquement, et j’avais l’intuition que Théo était capable de ça, avec un son très fort, à 2 cordes. Je voulais profiter de l’osmose qu’ils ont tous les deux, et d’arriver à quelque chose de très fusionnel.

Comment est-ce que tu situes ce disque par rapport au premier, Axel Erotic ?

Dans un monde idéal, le premier n’aurait pas existé.

Tu n’en étais pas satisfait ?

Je voulais éviter la musique narrative et j’ai fait un album de musique narrative. (rires) Peut-être par manque de temps, par désir de jouer avant tout et d’éprouver le groupe sur scène. Il fallait fabriquer le son, les automatismes... et pour fabriquer tout ça, j’ai vite bricolé ce répertoire dans lequel j’ai commencé à amener de nouvelles choses. Ce disque est comme une loupe sur les deux ou trois morceaux du premier qui sont à mon sens aboutis.

Lesquels ?

Ça serait Sexy Champagne et Le Bousier, ces choses déjà très découpées, géométriques. Une des matières premières de ce disque, ça a été mes anciennes compositions. J’ai étalé tout ça par terre et je me suis dit : tout ça, c’est ma vie, ça a eu un sens quelque part, à un moment donné, mais c’est aussi une matière première. C’est comme des morceaux de temps, je vais en extraire des microsecondes ; une seconde et demie ici, deux secondes là, et ainsi de suite. J’ai tout découpé et j’ai commencé à recoller les choses de façon anarchique. Ça a fait une sorte de canevas à partir duquel j’ai recommencé à écrire de la musique

Boulez considérait ces œuvres, je crois - mais il ne doit pas être le seul - comme des ensembles d'idées fixées temporairement, à un moment donné, qu’il pouvait être amené à développer, reprendre, amplifier selon ses besoins.

Oui, ça a été vraiment cette façon de jouer. Tu sais que ce sont des idées chères à Antonin (Tri Hoang), l’idée du souvenir, du delay, de ce qui revient sous une autre forme. Et il y a une autre idée. C’est que, contrairement au premier répertoire où j’ai échoué, j’ai essayé de me tenir à cette idée de non-narrativité, et pour ça il a fallu faire s’entrechoquer toutes les matières de façon très monolithique. J’ai exclu, enfin pas totalement, j’ai enlevé tout ce qui pouvait être un peu courbe, rond, de l’ordre de l’évolution. J’ai plutôt voulu des frontalités, les différences se font par entrechoquement plus que par évolution des matières. Une des autres idées très importantes ça a été l’intensité physique ; tout doit être joué avec une intensité très forte.

Et ça, Valentin et Théo, ça devait leur parler ?

C’est quelque chose qui s’est mis en place dans le premier répertoire au-delà de ces insatisfactions compositionnelles. La réussite, ça a été de jouer de manière extrêmement engagée, intense.

Tu parles aussi d’une musique qui ne veut jamais finir.

Ça fait partie de mes obsessions. La narrativité suppose toujours un début, une fin, et pour éviter de tomber là-dedans, la solution que j’ai trouvée, c’est faire que chaque fragment qui va être joué soit joué comme s’il avait été découpé dans un temps infini. La première expérience que j’ai eu de cette musique, je l’eue en écoutant de la techno quand j’étais ado. Mais je crois que je l’ai intellectualisée à partir de la musique de Coltrane, notamment d’un morceau qui s’appelle Chasin' the Trane, sur le Live at the Village Vanguard. Quand ça commence, c’est déjà d’une intensité incroyable, et puis ça s’arrête n’importe comment, comme ça, il faut que ça s’arrête donc ça s’arrête. Ça donne l’impression d’avoir été taillé à la serpe dans un morceau infini qui pourrait durer, je ne sais pas... et paf, ils en ont coupés quinze minutes qu’ils ont foutues là !

C’est quelque chose qui m’a marqué, très fort, mais dont je ne me suis pas forcément servi, enfin pas consciemment. J’ai fait des expériences comme ça, quand j’ai découvert le free jazz, et puis après avec d’autres musiciens. J’avais un groupe qui s’appelait Nux, avec Julien Desprez, Eve Risser et Benjamin Dousteyssier. On faisait des murs de son d’une heure mais passé la satisfaction de l’expérience, il y avait ce manque de composition, de structure, ce manque d’idées finalement ! C’était juste de l’énergie brute, l’énergie brute ne se suffit pas par elle-même. Ça peut avoir quelque chose de très jouissif mais c’est une jouissance partielle, qui touche au corps mais qui n’englobe pas l’esprit, enfin à mon goût il me manque une dimension.

Quand tu dis "intellectualiser", allier cette démarche très segmentée, réfléchie, mesurée, et une recherche d’infini, ça peut être contradictoire, non ?

Je ne sais pas quoi répondre, je ne vois pas la contradiction. Tu voudrais dire qu’il y aurait comme une exclusion entre l’idée d’énergie infinie et l’intellectualisation ?

Tu parlais de Coltrane, qui avait un rapport très spirituel à sa musique qui est devenu peut-être de plus en plus perceptible au fil des disques. Il y a d’abord un jeu très technique, et puis, au fur et à mesure, comme un renoncement partiel à cette perfection, à ce contrôle absolu qui laisse de la place à un souffle plus free. On voit aussi qu'il ouvre son groupe à des musiciens de passage, certains qui reviennent, d'autres non. Aller vers l’infini, ça pourrait être accepter de céder le contrôle face à quelque chose qui est plus grand que soi.

C’est là où la fragmentation et la composition viennent faire contrepoids à cette idée d’infini tout droit, justement. Il y a des choses qui reviennent à dessein, qui font des jeux d’allers-retours. On s’engage dans le disque pendant, je ne sais plus, quelques minutes, dans une illusion d‘infini, en se disant "putain, on va bouffer ça pendant combien de temps ?". Et en fait non, pas du tout ! Ça va s’arrêter très brutalement, on va passer dans un autre infini, qui est une matière plus percussive, polyrythmique, et d’un coup tout le temps va s’accélérer, on va partir dans toutes les directions jusqu’à arriver à un autre point, etc. L’idée ça serait plutôt de juxtaposer des possibilités d’infini, qui vont toutes être traversées par une tension mais il n’y en a aucune qui serait la référence absolue.

Chacune de ces possibilités représente un monde, une façon de penser une énergie infinie, toutes avec un caractère différent. Ça va être une avec une énergie très brutale, très forte, très rock, une autre beaucoup plus détendue, machinique, une autre plus statique ou plus en mouvement. C’est en ça que ça ne s’exclut pas forcément, la conceptualisation et cette idée de l’infini, c’est juste qu’on pourrait jouer entre plusieurs idées de l’infini.

Photo : Sylvain Gripoix

Audio


The Soft Rider

Il est des raccourcis qui fonctionnent toujours, et depuis un sacré bail. C'est le cas du palmier qui, lorsqu'évoqué dans le domaine des arts, rappelle inlassablement Mulholland Drive - le film tout autant que le lieu. L'image intemporelle se glisse ici dans le bleu du ciel et illustre la dance cramée de The Soft Rider qui, depuis un cabriolet blanc crème au kitsch désuet, sort un EP très cool chez Atomic Bongos ce vendredi : The Pool. Un bac de flotte qui ferait s'entasser une population superficielle biberonnée d'ennuie et de poudre chère à Bret Easton Ellis, l'insoluble attraction du divertissement et la transpiration shiny des synthés italo disco sur une même piste de danse. Encore une histoire de soleil, tiens. Les lignes saccadées de The Pool sont autant l'attrait d'une fête infinie que le vide du retour à la réalité. West coast le jour, partout la nuit. Avant de pouvoir s'y plonger, la chevauchée du duo The Soft Rider fait un stop ici bas avec sa mixtape exclusive intitulée Metal Field. Et il faut l'écouter pour apercevoir les palmiers.

D’où viens-tu ?

De la classe moyenne, importée d'Algérie, d'Espagne, d'Alsace et des Alpes.

Où vas-tu ?

The Passenger d'Iggy Pop est un de mes morceaux favoris.

Pourquoi la musique ?

Apparement, à deux ans j'écoutais Wuthering Heights de Kate Bush en boucle et la même année le père Noël m'a offert un accordéon. Alors est-ce une inclination naturelle ou la conséquence de MTV ? Je ne sais pas.

Et si tu n’avais pas fait de musique ?

Marin, aventurier : partir à la découverte du monde. J'aurais aussi aimé faire de la danse et du cinéma. Tellement de choses. Je suis du type dilettante/touche à tout, je fais des arts plastiques en parallèle et souvent je change de médium, en fonction du propos et des possibilités. Pendant longtemps, je n'ai fait de la musique qu'avec des instruments empruntés. C'est d'ailleurs comme ça que j'ai enregistré The Pool.

Une épiphanie personnelle ?

Je parlerais plutôt d'une série d'expériences et de rencontres qui, petit à petit, modifient profondément ma relation au monde. Dernièrement, j'ai fait une retraite silencieuse de dix jours dans le désert de Joshua Tree, ça m'a fait découvrir pas mal de choses.

Une révélation artistique ?

À treize ans, chez mon chef de dix ans mon aîné. Cette nuit-là, il m'a fait découvrir le hash, Dali, Coil et les Virgin Prunes.

Le revers de la médaille ?

Ce n'est pas un concours, mais un moyen de libération personnelle. Malheureusement, ceci n'est pas compris par une grande partie des gens qui gravitent dans ce milieu.

Y a t-il une vie après la mort artistique ?

Je crois en la réincarnation.

Un rituel de scène ?

Pendant longtemps l'alcool, aujourd'hui respirer l'air frais.

Avec qui aimerais-tu travailler (musique et hors musique) ?

Tellement de gens ! J'aimerais bien faire quelque chose avec Taraka Larson. J'adorerais aussi faire de la musique de films, je suis un grand fan de Uli M Schueppel et Jim Jarmusch.

Quel serait le climax de ta carrière artistique ?

Je ne pense pas qu'il y ait une montagne à gravir, mais une infinité de lieux à explorer. J'espère pouvoir faire exister tous les projets que j'ai en tête et multiplier les collaborations.

Retour à l’enfance, quel conseil te donnes–tu ?

Suis ton intuition.

Comment te vois-tu dans trente ans ?

Tu connais Eddy Barclay ?

Comment vois-tu évoluer ta musique ?

J'ai beaucoup de projets différents... Je dirais donc variée, avec une tendance à être plus brute, minimale.

Un plaisir coupable ou un trésor caché ?

Je n'aime pas la notion de plaisir coupable. Elle est basée sur la peur du regard de l'autre et cela reflète la structure pyramidale de la société française, où la notion d'éducation et de bon goût est prétexte à renforcer l'emprise de la bourgeoisie. J'ai autant de plaisir à aller à un concert de Steve Reich qu'à danser dans une soirée italo-disco ou qu'à écouter un accordéoniste dans le métro. À ce sujet, il y a un super documentaire sur les créateurs de la danse des canards, Marcel Superstar je crois. Dans le même temps, notre rapport à la culture est similaire à notre rapport à la nourriture : on peut cuisiner à la maison ou acheter un plat sous vide au supermarché, tout dépend du niveau d'intoxication et des choix politiques de chacun. Personnellement, j'ai remarqué que le plat préparé me remplit d'une joie fugace puis me donne la nausée, mais tel un zombie j'oublie et quelque temps plus tard j'en rachète... Ceci étant dit, les derniers trucs qui m'ont donné la chair de poule étaient un chanteur de karaoké jamaïcain, un groupe d'adolescents reprenant du Jefferson Airplane et le ciel étoilé du désert.

Ecoute exclusive

Tracklist

Foster The People - Helena Beat (Com Truise remix)
Kid 606 - Wherweleftoff
Michael Mayer - Amanda
Throbbing Gristles - Hot On The Heels Of Love (The Soft Rider edit)
Death In June - Rain Of Despair (The Soft Rider edit)
New Order - Blue Monday
Front 242 - Hey Poor
SPK - Metal Field
Kiko & S. Deschezeaux - Sado Disco
Le Syndicat Electronique - Herr Geldmann
Radioactive Man - Do The Radio
Daniel Avery - Naive Response
Chicks On Speed - Kaltes Klares Wasser
Liaisons Dangereuses - Los Ninos Del Parque
Jimmy Edgar - Strike
Weltklang - Veb Heimat
Factory Floor - Dial Me In (The Soft Rider edit)
Pelada - No Hay
Beau Wanzer - Two Orders
Kraftwerk - Numbers
Marc Houle - Bay Of Figs
Tzusing - 4 Floors Of Whores
Sprung Aud Der Wolken - Que Pa

Audio


DJ Raff

Maintenant basé à Londres mais originaire des régions les plus éloignées de l’Amérique du Sud, le DJ chilien Raff a beaucoup progressé depuis ses premières excursions dans le hip-hop et la musique électronique. Après des années de rencontre et de travail, DJ Raff a contribué à semer les graines de ce qui est maintenant considéré comme l’une des scènes les plus importantes du hip-hop en Amérique latine. Depuis 2014, Raff a créé Pirotecnia. Bien plus qu'un simple label, Pirotecnia est une plateforme pour promouvoir d'autres activités, toujours liées à la musique. DJ Raff et Pirotencia seront présent au Marché des Labels Indépendants. Le soir même il jouera avec Puma Squat (Panico, Compadre) au Hasard Ludique pr une soirée 100% chilienne. Afin de vous mettre en jambe pour samedi, découvrez sa mixtape exclusive. Enjoy !

D’où viens-tu ?
Where do you come from?

Je viens d'Amérique du Sud.

I come from South America.

Où vas-tu ?
Where are you headed?

Vers une plage cachée.

To some hidden beach.

Pourquoi la musique ?
Why music?

Je ne l'ai pas choisi, c'est juste quelque chose que je dois faire depuis toujours.

I didn't choose it, is just something that I need to do since ever.

Et si tu n’avais pas fait de musique ?
And if music wasn’t your thing?

Je pense que la photographie pourrait être une bonne chose à faire.

I think photography could be a nice thing to do.

Une épiphanie personnelle ?
An epiphany of yours?

À 13 ans, j'ai réalisé que je n'avais pas besoin d'instruments de musique pour faire de la musique. J'ai commencé à créer des boucles avec un lecteur double cassettes et à ajouter des couches de sons avec une platine disque et un piano et micro jouets.

At 13, I realized that I didn't need proper musical instruments to make music. I started to make loops with a double cassette player and add layers of sounds with my fader's turntable, a toy keyboard and a toy mic.

Une révélation artistique ?
Your artistic breakthrough?

En 2006, j'ai sorti mon premier album solo. Avant, je faisais toujours partie d'un groupe. Je pense que d'avoir produit, mixé et masterisé mon premier album solo, ce fut le vrai début de ma "carrière".

Back in 2006, I released my first solo album, before that, I always was part of a band. I think to have produced, mixed and mastered my first solo album, was the real beginning of my "career".

Le revers de la médaille ?
Any downside?

Je déteste toujours me plaindre de ne pas avoir assez de temps pour faire ce que je veux.

I hate to always complain about don't have enough time to do what I want.

Y a t-il une vie après la mort artistique ?
Is there life after artistic death?

L'art vit pour toujours, c'st cheesy, mais c'est vrai. La mort artistique... je n'y ai jamais pensé, ça a l'air profond.

Art lives forever, cheese, but true. Artistic death... never thought about it, it sounds deep.

Un rituel avant de monter sur scène ?
Your pre-stage ritual?

M'étirer et respirer, capter l'ambiance du public.

Stretch and breathe and catch the vibe of the audience.

Avec qui aimerais-tu travailler ?
Who would you work with?

Un moine bouddhiste.

A Buddhist monk.

Quel serait l'apogée de ta carrière artistique ?
What would be the climax of your career?

Produire un album pour Bjork.

Produce a Bjork album.

Retour à l’enfance, quel conseil te donnes–tu ?
Back to your childhood, what piece of advice would you give your young self?

Ne jette pas ta collection de cassettes, elle te manquera beaucoup un jour.

Don't throw away your cassette collection, you will miss it a lot one day.

Comment te vois-tu dans trente ans ?
How do you see yourself thirty years from now?

Vivre dans les bois près d'un grand lac.

Living in the woods near to a big lake.

Comment vois-tu évoluer ta musique ?
How do you see your music evolve?

Ma musique devient plus personnelle chaque année, et je pense avoir trouvé le son qui me représente le mieux, au moins aujourd'hui, et demain peut-être.

Is becoming more personal every year, and I think I just found the sound that represents me the best, at least today, and tomorrow maybe.

Un plaisir coupable ou un trésor caché ?
Your guilty pleasure or hidden treasure?

Les disques de Fun FunBandoleroHit HouseTechnotronic et Magazine 60.

Fun FunBandoleroHit HouseTechnotronic, and Magazine 60.

Photo : Caról Mckenzy Mcloud

Ecoute exclusive

Tracklist

01. Pua ft. Penya - Dengue Dengue Dengue
2. Oyelo (unreleased) - DJ Raff
3. Lakan Ha - Meca Meca
4. Killing It (Digital Version) - Panda Lassow
5. Cristobal - Airhead
6 Completed (revisited) - DJ Raff
7. Alala - Populous
8. Feel That Way - Get Face
9. Inversions feat. Uji - Nicola Cruz
10. Mantis (DJ Raff Remix) - Nicola Cruz
11. Connection (I_Cube Rework) - Future Four
12. 1988 - DJ Raff
13. Mycetozoa - rRoxymore
14. Chabala - Hwulu
15. Lovin You is a Pleasure - Ponty Mython


Pete Buckenham

Pete Buckenham est un explorateur de sons et journaliste musical. Il a lancé son label On The Corner Records après des années de digging et d'investigation des différentes scènes. Une passion pour l’exploration des cultures musicales qui a conduit Pete Buckenham à s'embarquer pour une aventure à travers les capitales africaines, découvrant à travers les sons de la rue toute une nouvelle scène contemporaine. Son label est réputé pour ses connexions personnelles avec le monde de l'électro, du jazz spirituel et de la house music percussive. Inspiré par les soirées iconiques du Loft, ses sélections voyagent à travers les grooves du monde entier. Cette année d'ailleurs, Pete Buckenham a joué dans de nombreux festivals européens et africains, et son label On The Corner Records a gagné le prix du label de l'année aux Worldwide Awards de Gilles Peterson.

Pete Buckenham sera présent au Marché des Labels Indépendants le 06 octobre prochain à la Halle des Blancs-Manteaux, à Paris, et jouera le soir même à l'Alimentation Générale, aux côtés de Cheb Gero du label Akuphone. On vous fait gagner 2x2 places pour la soirée - envoyez nous un mail à hartzine.concours@gmail.com, les gagnants seront tirés au sort et prévenus par mail la veille de la soirée.

En attendant, découvrez les réponses de Pete Buckenham à notre interview Out Of The Blue et découvrez en exclusivité le titre Who's Out On Quaoar de Planet Battagon, issu du Battagon Symphony EP, à paraitre le 20 octobre prochain sur On The Corner Records évidemment. Enjoy !

D’où viens-tu ?
Where do you come from?

Je viens du centre d'un pays qui, dans les années 1980, souffrait d'une crise d'identité post-coloniale sur fond de lutte des classes menée par son "leader". Je suis Londonien depuis vingt ans (du sud de Londres) mais j'ai aussi passé de précieuses années dans le grand désert du Sahara, à voyager et à travailler en Afrique de l'Est. Et puis j'ai fait des études au Pays de Galles pendant quatre ans.

The middle of a country during the 1980s that was suffering with a post-colonial identity crisis and a class war being waged by it's "leader". Partially from twenty years a Londoner (mostly South) and from precious years cobbled together in the mighty Sahara, travels and work in East Africa and four years study in South Wales.

Où vas-tu ?
Where are you headed?

L'Europe. Le monde.

Europe. The World.

Pourquoi la musique ?
Why music?

La musique a toujours été là. Son influence a varié au fil du temps, tout comme les différentes scènes. Elle a parfois dominé mais les possibilités de l'ère du numérique m'ont réellement permis de m'y plonger en immersion totale.

It's always been there. As with scenes in time and space it's influence has ebbed and flowed. At times it has dominated and the digital age has offered up opportunities that have let me in for full emersion.

Et si tu n’avais pas fait de musique ?
And if music wasn’t your thing?

Les droits civiques, l'engagement politique, l'anthropologie et les voyages sont des choses que j'ai eu en tête à un moment donné dans mon passé. Je pense que ces thèmes sont aussi présents dans la musique. Il faut que je me mette à écrire mon premier roman.

Civil rights, anthropology, travel and campaigning have all been prescient at some point in my past. I believe they're all in the music too. I need to get cracking on my first novel.

Une épiphanie personnelle ?
An epiphany of yours?

Après sept ans de carrière mal adaptée, je me suis rendu compte que j'étais trop vieux, ou peut-être un peu fou, pour être un stagiaire. Partir seul et apprendre de mes erreurs en étant au plus bas, c'était pas facile, mais c'était apparemment le seul moyen d'y arriver.

After seven years pursuing an ill-fitting career I realised I was too old, senior or perhaps senile to be an intern. Starting out on my own and learning from mistakes down at the bottom was tough but seemingly the only way.

Une révélation artistique ?
Your artistic breakthrough?

Bientôt.

Coming soon.

Le revers de la médaille ?
Any downside?

Pas de temps libre. Tu es le seul responsable quand il t'arrive une merde, et puis il y a personne pour te dire comment faire.

No real time off. There's no one else to blame when shit goes wrong and there's also no one else really to tell you how to do it.

Y a t-il une vie après la mort artistique ?
Is there life after artistic death?

Il y a la vie après la création, et l'art dans la mort. Les vrais artistes arrivent à maturité une fois qu'ils ont appris leur métier. La mort du soi précédent est nécessaire pour pouvoir en arriver là.

There's life after creativity is born and art in death. True artists are formed once they've learned their craft. Reaching that point requires a death of the previous self.

Un rituel avant de monter sur scène ?
Your pre-stage ritual?

J'aime bien le dj-booth. Je n'aime pas trop les DJs sur scène ou même être ce genre de DJ. Avant de commencer, j'aime bien faire mon sac en y classant les disques par ambiance. Si j'utilise des WAV, j'en teste quelques-uns et je réinitialise la console de mixage. J'essaye différents trucs pour faire danser les gens et me faire une idée de l'ambiance du lieu.

I prefer a booth, I'm not into DJs on stages or being that DJ. Before starting I like to organise my bag and cluster the records by vibe. If using WAVs- test a few and get the mixer and tone arms reset. Have a little boogie to catch a vibe of what's being already being played.

Avec qui aimerais-tu travailler ?
Who would you work with?

Ici on a la chance d’avoir une grande écurie d’artistes qui font avancer la musique et un vrai réseau de professionnels qui les comprennent. Des collaborations avec Thom Yorke, Group Doueh, Kate Tempest, le Smithsonian / Tate, Moodymann, Susan Miller, Theo Parrish, Shane Meadows et Paddy Considine seraient géniales.

We're lucky to have a strong stable of artists pushing music forwards and a strong support network of professionals that get it. Collaborations with Thom Yorke, Group Doueh,  Kate Tempest,  Smithsonian/Tate, Moodymann, Susan Miller, Theo Parrish, Shane Meadows and Paddy Considine would be super.

Quel serait l'apogée de ta carrière artistique ?
What would be the climax of your career?

En tant que DJ, difficile de faire mieux qu'une tournée mondiale d'un an. En tant que label, il y a un enregistrement live que je veux faire, documenter et sortir, mais je ne peux pas vous en dire plus pour le moment.

As a DJ, a year long global tour would be hard to beat. As a label, there's a live recording I want to make happen, document and release though I can't say too much about that.

Retour à l’enfance, quel conseil te donnes–tu ?
Back to your childhood, what piece of advice would you give your young self?

Achète ces platines.

Buy those turn tables.

Comment te vois-tu dans trente ans ?
How do you see yourself thirty years from now?

Enfin prêt à basculer totalement dans le numérique. Nos âmes seront codées en données binaires de 0 et de 1 d'ici là.

About ready to go purely digital. Our souls will be coded into the binary data of noughts and ones by then.

Comment vois-tu évoluer ta musique ?
How do you see your music evolve?

Si tout va bien, continuer On The Corner Records. La nécessité de prendre des risques et d'aller de l'avant sera toujours là. En tant que DJ, je ferai probablement plus de 4x4. Un peu comme ces idéalistes de gauche qui ont juré de se battre pour leur cause et qui finissent par sombrer dans le conservatisme.

Hopefully, keeping it On The Corner. The need to take risks and strive forwards will not abate. As a DJ, probably more towards the 4x4. It's the same as how lefty idealist vow to fight the cause and then drift into conservatism.

Un plaisir coupable ou un trésor caché ?
Your guilty pleasure or hidden treasure?

Queen.

Ecoute exclusive


Motorama - Many Nights

Il arrivera peut-être un moment où écrire sur Motorama dans ces pages s'avèrera particulièrement complexe, tant le groupe a été l'objet de notre attention depuis leurs débuts: taper "Motorama+Hartzine" dans un moteur de recherche suffit pour s'en rendre compte. De chroniques de leurs albums en interviews, en passant par des reports de leurs concerts, on pourrait penser que tout a déjà été dit tant sur leur musique que sur notre indéfectible affection pour celle-ci. Et pourtant, elle a cela d'incroyable qu'elle provoque toujours le même enthousiasme malgré les années inexorablement écoulées, comme seule une histoire d'amour idéale peut le faire. Il faut dire que la première rencontre avec la bande de Vladimir Parshin tient du coup de foudre, de ceux qui provoquent un tourbillon émotionnel sans équivalent: quand Alps, premier LP du groupe est apparu (lire), c'est ce fantasme un peu fou de voir se matérialiser la synthèse entre Factory et Sarah qui se concrétisait en partie. Un choc entre cold wave martiale et arpèges twee, qui ouvrait alors une voie vers la félicité à peine entrevue jusqu'alors, au travers d'un album à la profondeur folle. La suite tiendra du miracle: accueillis à bras ouverts par l'écurie Bordelaise Talitres, les russes démontreront avec Calendar (lire) une virtuosité et une maturité artistique proprement hallucinantes, dépassant tout complexe pop pour dérouler une œuvre à la fois puissante et implacable, mais aussi délicate et fragile. Et si chaque album penchera d'un côté de la balance (coldwave pour le premier, twee pop pour le second), Motorama réussira, avec Poverty (lire) puis Dialogues, a trouver la formule parfaite, symbiose entre Alps et Calendar, tout en renforçant sa propre identité, en inventant son propre style. Rythmiques parfaites, mélodies addictives et fibre émotionnelle fissurant n'importe quel cœur de pierre, une recette qui ne cessera d'entretenir notre romance avec le groupe de Rostov.
C'est donc sans une once d'appréhension qu'on accueille ce cinquième effort du quintette certes devenu trio, mais pas dépossédé de ses forces pour autant. Enregistré en six mois dans l'appartement de Vlad puis dans le studio du groupe, Many Nights est une nouvelle preuve du talent sans limite de la formation, qui confirme ce don unique pour sembler reprendre les choses exactement où ils les avaient laissées tout en démontrant à l'auditeur que le voyage continue, que toute stagnation est exclue. Empreint d'une légèreté, d'un détachement davantage à l'œuvre que dans les précédents albums, Many Nights ouvre une partie des volets de la maison Motorama, mais n'allume toujours pas la chaudière: si les lunettes de soleils sont de sortie, la doudoune reste de mise, tant le feu le dispute encore à la glace. Certes, Parshin chante moins grave, délaisse une partie de sa tension narrative habituelle, et les percussions sont de sortie. Mais ces changements ne suffisent pas à en faire un disque solaire pour autant: traversé par une urgence sans baisse de régime, baigné dans des nappes de synthés omniprésentes et verglaçantes (coucou The Wake), c'est finalement dans un tiraillement constant mais jamais néfaste que le disque trace sa route, soutenu par ce jeu de guitare si particulier et des lignes de basses à la profondeur et à la sophistication d'une dimension nouvelle. Tiraillement entre part d'ombre et de lumière d'abord, et si de trompeurs oripeaux comme Second Part et Voice From The Choir, tubes en puissance, habillent Many Nights et peuvent laisser croire dans un premier temps à un emballement pop rassurant, la mélancolie froide, à la fois pernicieuse et libératrice de la musique de Motorama  rattrape très vite l'auditeur, comme le rappellent les redoutables Kissing The Ground, This Night ou encore la plus synthétique et voluptueuse He Will Disappear. Tension aussi entre passé ( le bien nommé Homewards ou You And The Others, qui auraient pu trouver place dans les deux premiers LP du groupe)  et un futur toujours aussi incertain et excitant, comme le laisse entrevoir le trompeur Devoid Of Color, que chante Vladimir Pershin en conclusion de ce cinquième album. Devoid Of Color? C'est sans compter sur l'infinité de nuances présentes sur la palette de Motorama, qui avec cet album, nouvelle invitation au voyage d'une petite demi-heure, continue d' écrire une histoire éminemment singulière: celle d'un groupe à la classe et à l'humilité rares, en perpétuelle évolution, et transcendant nos références les plus chères, ne nous laissant ainsi d'autre choix que de continuer à les regarder avec les yeux de l'amour, comme au premier matin.

Tracklist

Motorama - Many Nights (Talitres, sortie le 21/09/18)
1 - Second Part
2 - Kissing The Ground
3 - Homewards
4 - Voice From The Choir
5 - No More Time
6 - This Night
7 - He Will Disappear
8 - You & The Others
9 - Bering Island
10 - Devoid Of Color

Vidéo

https://youtu.be/x6h7SiYnsNE


Antoine Kogut

Antoine Kogut. Ce nom ne vous dit peut-être pas grand-chose, et pourtant. Il est l'homme derrière de nombreux projets musicaux, le dernier en date étant Syracuse, dont le LP Liquid Silver Dream, sorti sur le label Antinote, révélait une musique pop-électro aqueuse baignée de claviers analogiques hypnotiques et de boîtes à rythmes sexy. Cette fois-ci, Antoine revient en solo avec un premier album qui sortira chez le label de Gilb'r, Versatile. Sphere Of Existence est un voyage composé de sept escales où se mêlent chansons au crooning sexy, pop rêveuse et ambiance cosmique. Découvrez les réponses d'Antoine à notre interview Out Of The Blue et regardez le vidéoclip de Sphere Of Existence. L'album sort le 29 septembre et se précommande sur le site de Versatile.

D’où viens-tu ?

Mes ancêtres viennent d’Italie et d’Allemagne (côté maternel), d’Egypte et Pologne (côté paternel). Un beau mix ! J’ai poussé mon premier cri à la maternité des Lilas dans le 93, célèbre depuis les années 1960 pour ses techniques d’accouchement alternatives et qui a vu naître des générations d’artistes et de saltimbanques. Ma mère est passionnée de théâtre, mon père de musique. J’ai été au lycée chez les Oratoriens. Bien que non-baptisé, ça ne m’empêche pas d’être intéressé par la chose spirituelle.

J’ai étudié le saxophone au conservatoire du dix-huitième arrondissement, duquel j’ai été renvoyé après mon diplôme de deuxième cycle (petit problèmes avec les cours de solfège). J’ai eu mon premier sampleur à treize ans, et j’ai chopé la maladie du collectionneur de disques et suis devenu digger. J’ai alors commencé à jouer avec divers groupes de punk, jazz, puis de musique électronique. J’ai un temps accompagné Adrien Durand dans son projet Les Aeroplanes/Bon Voyage Organisation, puis j’ai fondé mon groupe, Syracuse. Le big band disco de sept musiciens s’est transformé en duo, mis en pause aujourd'hui. J’ai aussi participé à la conception et à l’interprétation de la musique d’une pièce de théâtre avec Marcial Di Fonzo Bo et me suis  lancé dans l’illustration sonore, notamment en collaborant avec le réalisateur Ugo Bienvenu (réalisateur du premier clip de mon nouveau disque) avec lequel nous avons travaillé pour les rencontres photographiques d’Arles, ainsi que la marque de vêtement Edwin. Voilà, rapidement exposé, mon background…

Où vas-tu ?

L’idée la plus motivante dans la vie est d’avoir un but inatteignable car ce sont les routes qu’on emprunte qui importent. Comme le chante Gérard Manset : « Y'a une route. Tu la longes ou tu la coupes. (…) Y'a une route. C'est mieux que rien. Sous tes semelles c'est dur et ça tient ».

Pourquoi la musique ?

C’est l’art qui se rapproche le plus de l’émotion pure. Les théories divergent à ce sujet mais, a priori, il n’y a pas besoin d’apprentissage pour comprendre le rythme ou l’harmonie. En ce sens, je me rapproche de la théorie pythagoricienne de l’harmonie des sphères qui explique que les règles mathématiques de l’harmonie musicale peuvent tout à fait interpréter le monde dans son entièreté.

Et si tu n’avais pas fait de musique ?

J’aurai sans doute été jardinier, pour la relation au temps (rythme des saisons, météorologie, etc.) et à l’espace (vital d’une plante, de sa croissance, etc.) que donne ce métier. Ou cuisinier pour l’aspect méticuleux et organisé de ce métier. Cuisiner un plat ou produire une chanson, le processus est assez similaire. Une bonne idée, de bons produits, de bons instruments, beaucoup de préparation, une certaine science du timing...

Une épiphanie personnelle ?

Avoir joué dix soirs de suite à guichets fermés sur la scène du théâtre de Chaillot, la musique (que j’ai aussi co-composée) de « Dans la République du bonheur » de Martin Crimp, mis en scène par Marcial Di Fonzo Bo. Et le concert de Syracuse aux Siestes Électroniques à Toulouse, en plein orage, était aussi pas mal rempli d’électricité et d’émotions.

Une révélation artistique ?

« Koyaanisqatsi », film de Godfrey Reggio, ou « My Favorite Things » de Coltrane. Je pense que si l’on est humain, on ne peut être insensible à ces œuvres majeures du XXe siècle.

Le revers de la médaille ?

Comme musicien, on entraîne énormément sa sensibilité afin de créer des émotions. Cette nature « à fleur de peau » peut jouer des tours dans notre société.

Y a t-il une vie après la mort artistique ?

Le plus souvent, ce sont les œuvres qui survivent à la mort de leur créateur. La durée de vie matérielle d’un disque vinyle est de cent-cinquante ans, mes disques pourront donc être dans les bacs longtemps après ma disparition.

Un rituel de scène ?

Il faut chasser les superstitions donc non, pas de rituel. C’est la foi qui est importante, pas le dogme.

Avec qui aimerais-tu travailler ?

J’aimerais beaucoup faire la musique d’un film de Brian de Palma avec Pino Donagio.

Quel serait le climax de ta carrière artistique ?

Comme je l’expliquais plus haut, je souhaite ne jamais l’atteindre car ce sont les chemins empruntés qui sont importants, pas le sommet de la montagne.

Retour à l’enfance, quel conseil te donnes–tu ?

C’est marrant, ça me fait penser à une scène de « La Danza de la Realidad », de Jodorovski. Le personnage de lui enfant est dans une grande détresse émotionnelle et d’un coin du plan, lui, adulte et réalisateur du film de son enfance, arrive doucement, habillé en costard noir, pose la main sur son épaule et lui/se dit de ne pas s’inquiéter, que tout va bien se passer. Je pense que je ferais quelque chose comme ça.

Comment te vois-tu dans trente ans ?

J’espère juste ne plus habiter à Paris, mais au bord de la mer. Avec la montée des eaux, qui sait ? Peut-être que ça sera possible à Paris...

Comment vois-tu évoluer ta musique ?

J’espère qu’elle continuera d’évoluer, que je continuerai de progresser techniquement, émotionnellement et humainement.

Un plaisir coupable ou un trésor caché ?

Les friands légumes-cheddar de Sue Quinn.

Photo : Rebekka Beuner

Vidéo


Dena l'interview

Six ans après la sortie d'une ode aux plaisirs aquatiques, Dena revient avec If It’s Written, un album franc qui vient encore agrémenter l’éclectisme singulier de la scène musicale indépendante de Berlin. Enfant éternelle de la débrouille et de l'expérimentation qu’on sait fâchée contre les amitiés branchées et l'opportunisme latent de certains de ses pairs, elle revient avec un album où pistes mélancoliques se succèdent pour former le filtre de ses bouillonnements enfouis. Dena nous a livré sa démarche au saut du lit.

Quelle est la toute dernière chose que tu aies faite avant cette interview ?
What was the last thing you've done before taking this interview?

J'ai pris mon petit-déjeuner : un sandwich à l’oeuf au plat et un thé noir.

I had breakfast: a fried egg sandwich and a black tea.

Comment es-tu passée des études en sociologie des médias à la musique ?
How did you move from Medias Studies to making music?

En fait, c'était un processus assez parallèle. J'écrivais et étais déjà dans le bain pendant que j'étudiais, j'ai juste attendu d'être diplômée pour me lancer complètement dans la musique.

Actually, it was a parallel process. I was already writing and working on music while studying, so when I graduated I just stayed in music.

Quel bagage musical préalable t'a forgée avant que tu t'y consacres totalement ?
What was your musical background before putting a feet into this?

J'ai grandi en chantant dans la chorale de mon école dans ma ville natale, en Bulgarie. Lorsque j'ai emménagé à Berlin en 2005, j'ai rencontré un groupe de musiciens et une Canadienne qui, elle, m'a proposé de monter un groupe. On a officié sous le nom "Tschikabumm" pendant à peu près deux ans : je jouais du synthé, j'écrivais, je composais, et ma partenaire était batteuse. Après ça, j'ai commencé les études tout en commençant à écrire mes premières chansons et à programmer mes propres beats et j'ai eu la chance de collaborer avec des amis talentueux de la scène musicale berlinoise sur tout ça.

I grew up singing in the school choir in my hometown in Bulgaria. When I moved to Berlin in 2005, I met a bunch of musicians and a canadian girl who asked me if I wanted to start a band with her. We existed for about two years under the name "Tschikabumm" where I played synth and did some first songwriting, and she was on drums. After this, I studied but then started to write my own songs and programming beats that I was lucky enough to work on and engineer with a bunch of talented friends from the music scene in Berlin.

Berlin est un univers foisonnant de cultures, d'arts et de singularités, comment tout cela nourrit ton propre travail ?
Berlin is an entire universe of culture, arts and idiosyncrasies, how does all of that feed your own work?

Le fait qu'il y ait toutes sortes de communautés et de cercles d'artistes à Berlin est très inspirant. C'est vraiment génial que des artistes ou des gens avec qui j'ai travaillé sur l'album vivent ici-même ou soient en mesure de me rendre visite.

It's pretty inspiring that there are so many different circles and creative communities in Berlin. For me, it's a great thing that a bunch of artists and friends I worked with on my new record were visiting or live in town.

Pourrais-tu décrire ta manière d'écrire et de composer ?
Could you describe your creative process?

Ça part généralement d'émotions ou de sentiments puissants à l'égard de quelqu'un, en rapport au monde, ou en général. Une fois que j'ai trouvé l'inspiration et que ça commence à pétiller, soit j'enregistre une note vocale sur mon téléphone soit je plaque des accords au piano. Ensuite, je programme un beat et je produis le tout.

It's usually connected to feeling intensively in a way towards someone, the world or in general. Once I'm inspired and that the sparkle is in the air, I record a voice memo on my phone or play chords on the piano. Afterward, I make a beat and produce the track.

Tes chansons évoquent souvent ton rapport aux autres et tous les questionnements auxquels cela peut mener : ce processus d'écriture n'était pas légèrement intimidant au début ?
Your songs often treat about your relationship with others and all the concerns it can lead to, wasn't this kind of writing a bit intimidating at the beginning?

Je pense à tout ça dans un second temps, lorsque la chanson est achevée et dévoilée au public. C'est pour moi une façon indubitable de faire part de mes sentiments, parce que ça peut être un peu compliqué sans. La franchise dans la communication humaine parfois ça me manque car dans la vraie vie je pense que le silence et le mystère me contentent également. Du coup, écrire est pour moi une façon de me confronter à tous les non-dits. Aussi, je soutiens la théorie selon laquelle une fois que la chanson est sortie, son message n’est plus personnel. Ça sert l’intérêt public et toute personne qui s’est déjà trouvée dans le même état d’esprit. Je prie toujours pour que les gens de mon entourage ne détestent pas les paroles dans lesquelles ils se retrouvent ou s’identifient.

I reflect on this more afterwards, when the song is done and out there. It certainly is a way for me to communicate my feelings, because in life outside songs it can be a bit hard. I miss that straightforwardness sometimes in human communication, because in real life I guess I am also thrilled by silence and mystery. So songwriting is a way for me to cope with all that is being otherwise unsaid. Also, I have a theory that once a song is out, the message is not personal anymore. It becomes like public service and out there for everyone who has felt similar ways. I do always pray that people from my life who can find and identify themselves in those writings do not hate them.

Dans ton dossier de presse, on comprend que l’autoproduction de l’album est allée de pair avec un gain de maturité et de confiance en toi : est-ce aussi la raison pour laquelle l’album sonne plus « apaisé » que les deux premiers ?
Your press kit lets us know that this self-production process went along with a considerable gain in self-confidence and maturity : is this also the reason why the album sounds a bit more « soothed » than the two others?

Peut-être ! C’est aussi une question de style, les chansons de mon premier album se basaient aussi sur des démos mélancoliques comme celles-ci. Là, c’est davantage lié à mon souhait de ne pas alterner les démos et de faire en sorte qu’elles soient très concrètement les chansons de l’album.

Maybe! It’s also a style thing, even the songs from my first album were mellow demos like those once. It was more the decision this time to not alternate the demos but to make them BE the songs.

Quand Cash; Diamond Rings; Swimmingpools est sortie, les gens te comparaient beaucoup à MIA. N’est-ce pas un peu pénible qu’un travail soit constamment comparé à celui d’autres, même quand c’est bien intentionné ?
When Cash; Diamond Rings; Swimmingpools came out, people were comparing you to MIA a lot. Isn’t it a bit boring when your work is constantly compared to other creations, even when the words are well intentioned?

Je pense que c’est juste une habitude des médias en phase avec internet et les hashtags. J’aime aussi beaucoup MIA donc je pense que je suis assez flattée que les gens aient fait ce rapprochement à l’époque.

Yeah, I guess it’s just a media thing out there for the internet and hashtags. Also, I love MIA so I’m flattered people felt that way I guess, at that time back then.

Peux-tu nous parler de ta rencontre avec Sean Nicholas Savage ?
Could you tell us about how you met Sean Nicholas Savage?

On s’est rencontrés à un festival auquel on a joué à Lodz en Pologne il y a quelques années. Je savais qu’il était basé à Berlin et qu’on avait quelques amis en commun. J’écrivais So Wrong à l’époque donc je lui ai naturellement demandé si chanter dessus l’intéressait, puis j’ai été ravie qu’il accepte et qu’il joue le jeu.

We met at a festival we played in Lodz, in Poland, some years ago. I knew he was based in Berlin and that we had a bunch of mutual friends. It was at the time I wrote So Wrong, so I naturally thought to ask him if he was feeling like singing on the track, and felt so happy he felt it and did it.

Ces quelques collaborations avec Erlend Øye (King Of Convenience, The Whitest Boy Alive), Eyedress et Sean se fondent dans un album qui semble suivre un fil cohérent (chants apaisants, instrumentales éthérées, etc.) : savais-tu déjà comment allait sonner If It’s Written avant de contacter tout le monde ?

These few collaborations with Erlend Øye (King Of Convenience, The Whitest Boy Alive) Eyedress and Sean built themselves into an album which seems to follow a thread of consistency (soothing choruses, ethereal instrumental parts, etc.) : did you already know what you wanted If It’s Written to sound like before reaching everyone?

Bien sûr, j’ai écrit ces chansons plus ou moins à ce moment-là l’année dernière et je savais que j’avais envie d’enregistrer sur Garage Band avec des micros intégrés. Je savais que If It's Written serait une série de chansons très personnelles et je voulais me rapprocher le plus possible de l'aspect obtenu pendant l'enregistrement.

Sure, I wrote all those songs more or less at the same time of my life last year and I knew I wanted to record a lot with Garage Band and built-in mics. I definitely knew If It's Written would be a very personal collection of songs and I knew I wanted to be as close and intimate to the recording process as I could.

As-tu déjà songé à chanter en bulgare dans tes chansons ?
Have you ever considered singing in Bulgarian in a few songs?

J'adorerais faire ça et j'ai déjà même quelques idées en tête, on verra où ça nous mène.

Actually, I would love to do it and even had some ideas already, let's see where it leads.

Quel serait ton métier si tu n'étais pas musicienne et productrice ?
What would your job be it you weren't a musician/producer?

Prof de tennis.

A tennis teacher.

Parle nous de ton obsession musicale actuelle.
Tell us about your current musical obsession.

J'aime beaucoup Tirzah. Le tout est incroyable : sa voix, son album, la prod'. Je l'ai découverte par son album Devotion dont j'adore les chansons et j'aime aussi beaucoup ses EP précédents. J'adore aussi BEA1991.

I really love Tirzah. What an incredible voice and album and production, I just discovered her through Devotion and really love the songs and her previous EPs. Also, I love BEA1991.

Tracklist

Dena - If It's Written (Mansions and Millions/Normal Surround, 14 septembre 2018)

01. If (intro)
02. So Wrong (ft. Sean Nicholas Savage)
03. Imaginary Friends
04. HMU
05. Things That Mean A Lot (ft. Eyedress and Rhxanders)
06. Speculations (ft. Erlend Øye)
07. Freaking Out
08. The Promise
09. Fuck It
10. Forever Whatever
11. Easy Luv
12. If It's Written (outro)


On y était : Vieilles Charrues 2018

Cette édition 2018 des Vieilles Charrues, on s'en souviendra un moment. Comment oublier en effet un festival - écourté - dont on repart avec des points de sutures ? Bah forcément, on ne peut pas, cicatrice oblige. Mais le vrai bon signe, c'est quand ce genre d'évènement ne semble être qu'une péripétie, noyée dans un flot de bons souvenirs, et c'est bien ici le cas. On précisera toutefois que notre micro-épisode traumatique - en l'espèce, une malencontreuse chute nocturne - nous aura permis d'éprouver un système de secours diablement efficace : une vilaine coupure suturée en deux heures de temps en pleine nuit entre deux concerts et en plein festival, ça change du commun des urgences dans lesquelles on a le temps de se momifier avant de rencontrer le moindre intérêt pour son bobo. Quoi qu'il en soit, les Charrues, on les aime pour ce qu'elles sont : un grand rassemblement populaire, une énorme kermesse musicale où, s'agissant du line up, il convient chaque année de trier le bon grain de l'ivraie... mais là n'est peut-être même plus l'essentiel, on en veut pour preuve la vitesse à laquelle les forfaits s'arrachent dès leur mise en vente, avant même l'annonce de la majorité de la programmation. Parce que durant ce festival, le spectacle est sans doute tout autant du côté du public qui se pointe avec des envies de grande bacchanale, ou a minima de récréation, souvent devenue tradition annuelle entre potos. On ne vous cache d'ailleurs pas que c'est un peu notre cas, nous qui avons  foulé les terres de Kerampuilh pour la première fois il y a une vingtaine d'année maintenant, tout comme une belle brochette d'amis qu'on y croise invariablement à chaque fois qu'on décide de s'y pointer.

Il serait malgré tout naïf de penser que cette ambiance toute particulière suffise à assurer depuis tant d'années le succès du plus maousse des festivals français : c'est bien autour de la musique que s'est construit cette success story sans équivalent dans l'hexagone - sinon, on aurait assez facilement décidé de voir nos amis dans n'importe quelle fête de la saucisse du coin - et c'est sur la base d'une programmation costaude que l'on s'est décidés cette année à remettre le couvert avec en guise d'argument massue la présence des merveilleux Depeche Mode, en sus des présences déjà alléchantes d'autre poids lourds que sont GorillazMassive Attack ou encore Fatboy Slim. Ajoutez à cela quelques fines lames telles les magnifiques Mogwai ou encore les Liminanas, et le compte y était.

Alors en raison des circonstances évoquées plus haut, on n'aura pas pu suivre intégralement notre programme musical préparé en amont, mais on se sera tout de même bien battus. Ainsi, et alors qu'on n'était plutôt circonspects sur leur capacité à recréer la magie d'antan, les Marquis De Sade auront livré une ouverture royale pour Depeche Mode, stars attendues du jeudi, en tous les cas par les plus de trente ans: c'est carré, puissant, métallique, et le bois dont se chauffe le groupe sur scène, toujours vert. Le prototype de la formation qu'on pensait cash machine et surtout dispensable, et qui se révèle parfaitement enthousiasmante. Même si de l'enthousiasme, on en avait forcément à revendre s'agissant de croiser Depeche Mode sur la scène des Vieilles Charrues. Il sera d’ailleurs intact à l'issue d'un concert impeccable, durant lequel le groupe de Basildon aura fait le job avec talent et brio. Alors, jeunesse et hétérogénéité du public oblige, on regrettera sans doute que la foule n'ait pas été plus réactive aux saillies musicales du groupe de génie qui se produisait devant elle ce soir là, et Dave Gahan lui-même, habitué à voir repris en cœur les refrains les plus connus du groupe, a du se poser parfois quelques questions. Mais pros jusqu'au bout des ongles, les anglais auront rempli le contrat sans problème, jamais avares d'énergie, d'ardeur et de talent, et surtout transpirant l'humilité malgré un statut qui aurait pu depuis longtemps faire exploser orgueil et égos. Déroulant une tracklist impeccable puisée dans un vivier de titres sans fond, Depeche Mode aura démontré avant tout son envie de faire plaisir, jouant souvent sur la corde sensible du fan moyen. Les années ne semblent pas avoir de prise sur Gahan, qui se donne sans compter et développe une tension sexuelle inoxydable. Martin Gore, lui, accuse davantage son âge sur les écrans géants de la scène, certes peu flatteurs, mais n'a rien perdu de cette énergie juvénile qui le caractérise. Le temps se suspend d'ailleurs lorsqu'il entame une Somebody toute en élégance, après laquelle son compère Gahan le chambrera gentiment et tout sourire avec un "wasn't it lovely?" adressé au public. Forcément, on ne boude pas son plaisir lorsque les inusables World In My EyesPersonal JesusEverything Counts ou Just Can't Get Enough se succèdent implacablement, mais la palme du frisson reviendra sans doute à un In My Room surpuissant, ou encore à un Stripped toujours aussi fascinant en live. Un concert puissant, à la fois généreux et sophistiqué, qui justifiera à lui seul notre présence à Carhaix en 2018 avec pour l'occasion -attention émotion- notre daron à nos côtés, 25 piges après que celui-ci nous ait amenés voir Depeche Mode, alors qu'on n'était encore qu'un innocent minot aux oreilles presque vierges.

Le lendemain, soyons clairs, la seule raison pour nous d'être devant la scène était de (re)voir les fabuleux écossais de Mogwai. Mais programmés bien trop tôt (18H00), on renoncera malheureusement vite à les voir au profit d'un apéro trainant en longueur. Oui, la culpabilité est là, tant le groupe nous enchante depuis tant d'années maintenant. Mais que voulez-vous, comme on l'expliquait supra, tenir un programme au cordeau s'avère quasi impossible dans cette immense foire à l'inattendu qu'est le festival. On doute que le groupe ait eu droit à l'accueil qu'il méritait, la faute à un public jeune et davantage présent pour se vriller le cerveau devant Therapie Taxi et ses chansons aussi inoffensives que le groupe s'annonce éphémère, mais que voulez-vous? C'est la loi de la jungle festivalière. On prendra de toutes façons notre revanche dès le lendemain en étant au rendez-vous pour les deux objectifs du soir, Gorillaz et Massive Attack.

On attendait clairement beaucoup plus des premiers, qui auront livré une prestation étonnement linéaire, malgré l'agitation vaine qui régnait sur scène. Alors certes, on ne peut reprocher à Damon Albarn son manque d'investissement: le gars se donne beaucoup et surtout, n'hésite pas à donner la vedette aux autres sur scène. On kiffe quand même d'entendre le flow de Snoop lorsque le groupe joue Hollywood, même si ça n'est que par bande son, et on s'amuse des pitreries de Jack Black sur les écrans pendant Humility. Mais c'est peu, trop peu pour réellement déclencher notre enthousiasme, trop insensibles à un show stylisé et maitrisé jusqu'au bout des ongles, comme l'on feuillette un magasine en papier glacé: c'est joli, coloré, mais ça manque quand même terriblement de vice et d'aspérités.

Du vice, Massive Attack en a par contre à revendre. Dans une ambiance assez sépulcrale, les bristoliens livreront un set compact, et pour le coup, bien corrosif comme il faut. Robert Del Naja fait la gueule, comme d'hab, mais apparait bien décidé à faire le taf pour emporter l'imposante foule avec lui. Et ça sera globalement réussi, à en voir les ondulations d'un public réceptif aux ambiances enfumées du groupe, notamment durant un Risingsun assez bluffant d'hypnotisme. Un concert comme on l'attendait, c'est à dire carré, à la fois froid et puissant, politique et ironique, dont le seul semblant de rayon de soleil s'entreverra sur la fin, au travers d'un Unfinished Sympathy plus inoffensif qu'à l'accoutumé.

On n'aura donc pas assisté à la suite de la fête, mais on aura quoi qu'il en soit eu le temps, cette année encore, de rappeler à notre bon souvenir la raison principale pour laquelle on fini toujours par revenir aux "charrues". La liste est longue des festivals proposant une programmation bien plus en accord avec nos gouts, ou un état d'esprit DIY qui nous sied davantage. Mais nous laisserons ici -momentanément- de côté notre habituel cynisme et nos exigences parisiano-bougeoises: malgré tout ce qu'on pourrait lui reprocher, ce festival en forme d'immense ribouldingue a du cœur. Le notre battra sans doute à nouveau un peu plus fort à l'approche de l'édition 2019.


On y était : Beauregard 2018

par SLH & ELD

Cela faisait quelques temps que nous n'avions pas traîné nos guêtres au festival Beauregard malgré les bons souvenirs d'éditions précédentes, favorablement impressionnés par la qualité de l'accueil réservé aux festivaliers, la beauté du cadre et quelques concerts de très haute tenue, notamment en 2012 (lire). Alors forcément, quand la manifestation a abattu la carte Depeche Mode pour cette édition 2018, on s'est assez rapidement dit que l'occasion était belle de revenir fouler les pelouses du château d'Hérouville.

Breaking news : on ne regrette pas une seconde d'avoir fait le déplacement, bien au contraire... En effet, on aura pu constater tout d'abord que cette fameuse qualité d'accueil, les organisateurs y tiennent toujours. Certes, le site y fait beaucoup avec son parc arboré au pied d'un château gothique du 19ème siècle, qui, pour votre gouverne, servi jadis à l'ORTF pour ses colonies de vacances, reste que pouvoir se restaurer facilement et qualitativement, ou éviter de se pisser dessus dans une file d'attente interminable, ça n'a pas de prix pour un festivalier lambda. Et ça, les types de Beauregard l'ont bien compris. Pour l'essentiel, c'est-à-dire côté musique, il fallait séparer le bon grain de l'ivraie, le festival pariant comme à son habitude sur un line up faisant le grand écart entre mastodontes populaires et fines lames plus pointues. Présents les deux dernières soirées du festival, on avait donc déterminé les ganaches qu'on souhaitait voir s'agiter sur scène. Ainsi, pas question de rater nos chouchous corrosifs de Parquet Courts, le passage des revenants d'At The Drive In, les décidément increvables Breeders ou encore les orfèvres belges Girls In Hawaii. A contrario, il s'agissait durant nos pérégrinations d'éviter joyeusement les redoutables Bigflo & Oli, les soporifiques Ibeyi ou le débilitant Macklemore.

Mission accomplie. À commencer par le show de Parquet Courts, qui aura été largement à la hauteur de nos espérances avec une aisance qui force le respect : assis sur une discographie aussi acide qu'impeccable, prolongée récemment par leur nouveau LP Wide Awake, sorti en mai chez Rough Trade, les New-Yorkais déroulent leurs hymnes comme on allume des mèches, toujours sur le fil entre sauvagerie sourde et slacking salvateur. C'est rapide, puissant, félin, bref, idéal pour une fin d'après-midi déjà chaude comme la braise, avec en prime un maillot de l'équipe de France de foot sur scène, histoire de donner encore un peu plus de corps au titre inaugural de Wide Awake, Total Football, et s'attirer davantage de sympathie de la part d'un public pas encore champion du monde. Piles à l'heure de l'apéro, les Breeders feront également le job, et même mieux qu'on l'attendait. La bande de Kim Deal, en héros laid back, auront avec bonne humeur et décontraction totale déroulé des tracks se suffisant souvent à eux-mêmes. On n'a jamais vraiment été des fans transis du groupe mais, avec un peu de recul, on se demande ainsi ce que nos collègues d'un quotidien régional dominant avaient dans les oreilles ce soir-là, évoquant le "poids des années" - élégance, quand tu nous tiens - et une reformation dispensable (lire). On objectera que la pertinence d'un retour ne se juge pas à l'orée d'une unique prestation scénique, en témoigne le très bon All Nerve de 2018. De plus, le groupe aura eu le mérite de l'honnêteté en proposant un concert humble, positif et au final plutôt réjouissant. Ce qui ne sera malheureusement pas le cas d'At The Drive In un peu plus tard dans la soirée. Revenus eux aussi aux affaires avec in ter a li a, il y a tout juste un an, on était pourtant curieux de voir de quoi était encore capable la bande d'El Paso qui avait littéralement cassé la baraque il y a presque vingt piges avec le démentiel Relationship Of Command. Le constat est malheureusement assez déprimant. Les Américains serviront un set ampoulé de tous les bords, avec un son aussi bouffi que doit l'être l'orgueil du groupe, s'agitant vainement sur scène et réclamant l'attention d'un public vaguement intéressé. Anecdotique donc, mais justifiant un agréable raid du côté du bar pour profiter de quelques bières bienvenues.

De retour pour le "day after", on était forcément d'humeur joyeuse. Non seulement Depeche Mode allait de toute façon nous ravir mais, en prime, les magnifiques Girls In Hawaii allaient nous proposer une ouverture à la hauteur de l'évènement (on vous passe en effet la présence des gênants Concrete Knives qui, loin de justifier l'incompréhensible intérêt qui leur était porté jusqu'à maintenant, deviennent désormais carrément risibles avec leur afro pop datée et désincarnée mais surtout objectivement mauvaise). Et les Belges nous auront en effet conquis, à grands coups de dentelle pop dont ils ont le secret. Enfilant les titres comme les perles, les Girls In Hawaii auront prouvé une nouvelle fois que la reconnaissance dont ils jouissent aujourd'hui ne sera jamais à la hauteur du bonheur qu'ils nous apportent depuis déjà tant d'années - quinze ans depuis l'inaugural et inusable From Here To There ! - avec leurs chansons aux allures de classiques instantanés. Une voie royale ouverte, donc, pour Depeche Mode qui investira la scène de Beauregard avec un concert en forme d'apothéose finale.

Bien lubrifié, le show de Depeche Mode survit à la répétition, cette impression qu'ils ne jouent que pour nous... Chacun attaché à une période de ce groupe dont la longévité nous a forcément fait croiser le chemin lors de nos pérégrinations musicales. La machine à tubes vient faire trembler invariablement une audience réceptive. Parfois le son se retire - on pourrait se demander si Martin Gore, égaré dans le ressac, s'approche du 'rigor mortis' dans une forme un peu trop aboutie de la cold wave. Mais non, on est fan alors on ferme les yeux. Le maître de cérémonie reste charismatique et "sexpose" sur quelques titres jamais surannés, brillamment réinterprétés ou plutôt réincarnés. In Your Room/Stripped est un des combo qui déclenche un suave souvenir. Chacun aura le sien, peut-être un peu plus convenu mais toujours personnel. Supershow qui brouille les souvenirs. On a juste envie que Depeche Mode reste la bande son du trop peu de vie qu'il nous reste. On se dit également que ce Beauregard 2018 a comme un goût de reviens-y. Vivement la suite.


Usé l'interview

Enfant de la crise et rejeton des squats, Usé a déjà connu milles vies avant de sortir au grand jour son projet solo. Après plusieurs formations (Headwar, Les Morts Vont Bien, etc.), il sort son deuxième album, Selflic, chez Born Bad Records. Exutoire à la monotonie ambiante ou digne héritier de la no wave, Usé vient de pondre un LP authentique et sans concession, et se fait le gardien d'une jeunesse enchantée, à l’honnêteté salvatrice. Avec ses faux airs de Mark Arm de Mudhoney, c'est dans le jardin du boss de Born Bad qu'il est venu faire sa promo. Ambiance plutôt chillax.

Agenda : release party au Point Ephémère, à Paris, le 04/07 (event FB)

Quelle est la principale différence avec le premier album ?

Il y en a beaucoup mais c'est surtout le son. Le premier était hyper DIY, j'avais enregistré des batteries avec Seb Normal, c'était un peu plus à l'arrache. Là j'avais envie de rien foutre donc j’ai demandé à Vincent d'enregistrer et même de mixer. Le son change vraiment la dynamique de l'album. En gros, moi j'ai un home studio à 3 000 balles tandis que lui a énormément de matos, c'est plus produit, c'est différent.

Par rapport à tes autres projets, qu'est-ce que cela change d'être sur un label comme Born Bad pour toi ?

Je fais de la musique depuis l'âge de seize ans, j'ai fait mille tournées, j'ai monté un label... c'est juste qu'avant, j'avais pas de copinage avec des journalistes. Born Bad a des contacts. C'est pour ça que je préfère que les journalistes viennent me voir ici que l'inverse. Ça me fait plus plaisir que les mecs viennent par envie. C'est intéressant de voir comment marche cette industrie par rapport aux médias. Pour JB, Born Bad c'est une famille, mais pas forcément pour moi ; j'ai mon label (Brique, ndlr), si je fais des trucs avec lui c'est pour découvrir un autre milieu, voir comment ça se passe, et si ça s'arrête je recommencerais mes trucs à côté. Ce n'est pas bien grave.

Tu continues tes projets à côté ?

Les Morts Vont Bien, c'est toujours d'actualité mais Headwar c'est un peu en suspens. Usé, c'est mon projet solo. Ca a été compliqué, j'ai mis six ans à avoir l'installation. Au départ, je devais avoir dix guitares devant moi, finalement j'en ai plus qu'une. J'avais pas de clavier, juste une batterie complète. Ça sonnait un peu comme Glen Branca ou Swans, des guitares désaccordées où je frappais dessus. J'ai finalement tout viré pour avoir plus de puissance avec des cymbales, etc.

C'est pas trop casse gueule avec ce genre de set up d'assurer en live ?

C'est ce qui m'intéresse. Quand tu vois Lux Interior des Cramps, tu sens que le truc est sur le fil. Ou comme Jesus Lizard. Le truc est solide derrière, ce qui permet au leader d'être en roue libre. Pour Usé, c'est pareil, j'ai comme un back up derrière qui me permet de faire n'imp' à côté.

Quel est le process pour tes compositions ?

J'ai d'abord une idée musicale, les thèmes viennent ensuite, sauf parfois pour les chansons d'amour. Ou parfois j'ai l'idée d'un clip, des images, et la musique vient. C'est ce que je vais faire pour une chanson, Tamponne-Moi, avec un propos assez cul. Ca se passera dans des auto tamponneuses. C'est mon coloc' qui réalise tous les clips, on bosse tout le temps ensemble. On se bourre la gueule et on écrit. En gros. L'alcool est assez important dans Usé. J'admire des mecs comme Gainsbourg. Je lisais l'autre jour que Charlotte, sa fille, se plaignait qu'il était tout le temps à bloc... et bien moi j'admire ce mec : je ne sais pas comment il a pu autant ramassé et être autant prolifique. Pour lui mais aussi pour les autres. Rien que pour ça, ce mec me dépasse.

Tu peux nous parler d'Accueil Froid, ta salle à Amiens ?

On avait un squat avec des potes dans lequel j'habitais et on organisait beaucoup de concerts là-bas mais on s'est fait virés. J'en avais marre de paumer le matos et j'ai eu un plan pour louer un endroit, mes potes ont suivi, j'ai mis deux ans à le trouver, j'ai fait des rendez-vous avec la mairie. Ça, c'est après les élections municipales, on a mis deux ans à réouvrir. Pendant deux ans, la ville nous faisait visiter des lieux complètement improbables, j'en ai eu marre, d'où l'idée de me présenter aux élections, avec l'histoire que l'on connait.

Qu'est-ce que ça t'a appris justement ?

Ça m'a pas fait prendre conscience que j'avais pas forcément raison face aux institutions. Mais les gens de la culture à Amiens m'ont énormément aidé. Même des SMAC m'ont soutenu. On a voulu faire les choses à notre manière : engagées et absurdes à la fois. C'est une expérience, c'est intéressant. Quand tu te retrouves chez France Bleu à sept heures du mat', que t'as pas dormi, devant des journalistes à parler des élections, alors que tout le monde écoute ça en direct en allant bosser, là c'est compliqué.

D'où t'es venu le thème de Selflic ?

J'ai souvent des insomnies, j'écoutais I Shot A Sheriff de Bob Marley et j'ai adoré le truc tout lent avec des paroles bien bourrines, le décalage est intéressant. Après j'ai une passion pour les slows. Comme pour Marilou, musicalement c'est une blague mais le texte est une histoire personnelle. Les slows, ça me sert à faire des "pauses" en concert car physiquement, parfois, c'est compliqué. Tout est construit pour le live à la base. Parfois, les intros sont longues mais c'est pour me poser aussi. Après c'est pas de la performance, il y a une part de théâtralité mais comme chez les Dead Kennedys ou les Cramps. Il m'arrive de sortir de concert et les mecs me disent « merci pour la performance » mais de quoi ? J'ai du mal avec ce truc. Ça reste un concert.

Audio

Tracklist

Usé - Selflic (Born Bad Records, 22 juin 2018)

01. Dans sa corde
02. Cardiaque
03. Danser un slow avec un flic
04. Elle seule
05. Dans un coin
06. En 3 secondes
07. Insomnie le temps d'une nuit


Fléau

Fléau, c'est le grand office qu'on s'inflige volontiers - avec ou sans voûtes néogothiques -, un poids synthétique avant toute chose. Mathieu Mégemont fait de la musique d'ambiance, de cathédrale si tu veux, un truc qui s'appréhende verticalement, à l'image des illuminations augustes, de celles qui concentrent toute la lueur sur un détail. Ici, les machines bâtissent, cavalcadent peu, ogive après ogive, élevant le nerf électronique toujours plus haut et tenant la tension jusqu'à la clef de voûte. Voilà à peu de choses près la charpente massive et obscure du dernier album de Fléau, le très synthcoreux II, sorti au printemps dernier chez les copains d'Anywave et d'Atelier Ciseaux. Petit entretien et mixtape aux bons soins de Fléau, avec du très bon dedans.

D’où viens-tu ?

Du XXe siècle, de la fin des utopies, des Pyrénées et des Landes, des églises brûlées en Norvège, des hangars hardtech sous ecstasy, du shit du bled et plus généralement d’une famille dysfonctionnelle. Ou alors, pour citer J.J. Burnel : "je suis descendant de Charlemagne, de Bonaparte et d’Adolf Hitler".

Où vas-tu ?

Dans le mur que je me suis bâti, brique après brique.

Pourquoi la musique ?

Pour communiquer avec le monde sensible, sans doute. Projeter l’univers invisible que j’ai dans la tête.

Et si tu n’avais pas fait de musique ?

Je fais aussi du cinéma. Je refuse de choisir.

Une épiphanie personnelle ?

La montée de Daphnis et Chloé de Ravel qui sortait d’un auto-radio dans la nuit du pays basque alors que je regardais les étoiles, allongé nu dans le coffre d’une Opel Corsa pourrie avec la fille que j’aimais à l’époque.

Une révélation artistique ?

Probablement Suspiria de Dario Argento, enfant. Puis Carpenter, ado. Puis Pialat, adulte. Musicalement, Guns n’ Roses et Pink Floyd en CM2, Burzum en quatrième et la discographie des Beatles à dix-huit ans. Littérairement, les naturalistes français et anglais du XIXe siècle et les inventeurs du roman noir, Dashiell Hammett et Raymond Chandler.

Le revers de la médaille ?

À l’art ? C’est quand même beaucoup de travail et pas mal de souffrance. Mais si on se démerde bien, ça économise un psy et je l’ai choisi, je ne vais pas me plaindre.

Y a t-il une vie après la mort artistique ?

Je me pose souvent la question. Je n’ai pas de réponse.

Un rituel de scène ?

Prendre de la drogue. De qualité, idéalement.

Avec qui aimerais-tu travailler (musique et hors musique) ?

J’aimerais beaucoup jouer du synthé avec ROB pour une B.O. de film. Et avoir Benoît Debie comme chef-opérateur sur un film aussi.

Quel serait le climax de ta carrière artistique ?

Si je pouvais réaliser plusieurs longs-métrages, je serais déjà extrêmement satisfait. Après, pour Fléau, faire un live dans une cathédrale avec plein de potes aux synthés et moi à l’orgue. Über-mégalo.

Retour à l’enfance, quel conseil te donnes–tu ?

Ne change rien. Casse-toi la gueule, relève-toi. Ad lib

Comment te vois-tu dans trente ans ?

Satisfait d’avoir accompli ce que j’avais déjà en tête enfant. Sans m’être compromis si possible.

Comment vois-tu évoluer ta musique ?

De plein de manières différentes, je ne sais pas encore la prochaine mais j’ai des idées.

Un plaisir coupable ou un trésor caché ? (musique ou hors musique)

Pas de plaisir coupable, j’assume intégralement mes mauvais goûts et ils doivent être nombreux. Trésors cachés musicaux : la B.O. ultra-rare de Chi l’ha vista morire d’Ennio Morricone, Tosankokaiku de Shogun Kunitoki, les deux premiers albums de Polyrock, un groupe de post-punk new-yorkais produit par Philip Glass et The Fever of War de Vilkacis, un one-man-band de Black-Metal de New-York, hyper raw et brillant.

Écoute exclusive

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Tracklist

Fléau - II (Anywave/Atelier Ciseaux, 29 mars 2018)

01. I
02. II
03. III
04. IV
05. V


Somaticae l'interview

Que se soit sous son alias Somaticae (lire) ou avec ses side projects comme Balladur et Couleur TV, Amédée de Murcia se fait le gardien d'une musique intransigeante et sans concession. Orfèvre de l'architecture sonore et adepte de l’expérimentation depuis ses débuts, ce personnage discret de la scène techno tisse un univers bien à lui où l'on croise autant la science fiction paranoïaque de H.P. Lovecraft que l'électro déglinguée de Pizza Noise Mafia. Il était temps de lui accorder un entretien au long cours à l'occasion de la sortie de sa cassette, Le Premier Matin, chez Fougère Musique.

Peux-tu nous présenter ta cassette qui sort chez Fougère Musique ?

Le Premier Matin est une compilation d'improvisations enregistrées et éditées durant l'été 2017 dans mon studio, 12 avenue Paul Kruger.

Comment décrirais-tu musicalement cette nouvelle sortie ?

C'est un mini album qui mélange l'electronica, la techno, la musique électro-acoustique et les fields recordings. Par cet album, j’ai voulu retranscrire l’environnement des livres de SF qui m’ont marqués comme ceux de K. Dick, Borges ou Lovecraft mais aussi le roman Paranoïa de Christophe Siébert. Chaque morceau raconte un peu une histoire. Par exemple, Le Premier Matin de la Communauté raconte l’histoire d’une communauté qui, dans un futur proche, s'est retirée du monde. Ce premier matin est celui qui suit une nuit d'ingestion de psychédéliques par le groupe. Durant cette matinée, les habitants se prélassent dans leurs jardins et jouent de la musique, entourés d'animaux, en savourant les effets sensoriels et visuels qu'ils ressentent. Dans cette expérience communautaire décrite par le morceau, la notion du temps et des individualités est effacée. Quant au morceau Le Dieu Crapaud de Siébert, il raconte la scène ou Népès s'accouple pour la première fois avec le dieu crapaud Zoga dans son roman Paranoïa.

Il y aussi l'oeuvre vidéo de Martin Le Chevalier, Félicité, dans laquelle j’ai trouvé un écho à certains de mes morceaux. Cette oeuvre raconte une société si utopique qu'elle en devient effrayante, le monde égalitaire merveilleux qui y est décrit témoigne en creux de notre société. Le Premier Matin est donc un album qui parle de créatures de science fiction, d'utopie et d’une communauté psychédélique imaginaire.

Est ce que la littérature, le cinéma ou d'autres domaines influencent ta musique ?

Il y a donc la littérature de science fiction qui m’influence, mais aussi les livres de Noam Chomsky sur la dictature de l'impérialisme américain appuyé par la CIA ou encore ceux de Slavoj Žižek qui démonte l'idéologie de notre société en citant le cinéma hollywoodien. J'aime aussi beaucoup lire des revues comme Tacet, Audimat ou Revue & Corrigé. Ça me permet de prendre du recul sur ma pratique et de découvrir d'autres points de vues sur la musique. Le cinéma est important aussi, je citerai notamment trois films qui ont nourri l'imaginaire de l’album :

- Valérie au Pays des Merveilles, de Jaromil Jires, qui raconte le voyage onirique d'une jeune fille dans un monde à la fois merveilleux et inquiétant. On y trouve de fortes symboliques sur la tyrannie des adultes, des premiers émois sexuels et de la puberté.

The Wicker Man, de Robin Hardy, qui interroge sur ce qui constitue la marginalité dans notre société. Le héros est un inspecteur catholique qui se retrouve sur une île où les habitants vivent ouvertement un rite païen de fertilité ; tout ce qui est amoral pour lui (et pour nous) ne l'est pas sur cette île, et inversement.

- Les Conspirateurs du Plaisir, de Svankmajer, qui raconte les préparations solitaires de rituels érotiques étranges, rituels orchestrés secrètement par des gens ordinaires. J’aime aussi beaucoup l'art vidéo de Lionel Palun, Xavier Querel, Joris Guibert ou encore Electroncanon.

Est-ce que le processus créatif a été différent pour cette nouvelle sortie ?

Oui et non. Ce n'est pas la première fois que j'improvise en studio pour en faire un album mais, par rapport au précédent (Djinn Larsen, ndlr), les techniques ont été un peu différentes. Pour ce disque, j'ai fonctionné systématiquement ainsi : tout d'abord je me préparais un premier dispositif d'instruments issus de mon studio (boîte à rythmes, samples, effets), puis quand je trouvais une base de réglages de paramètres qui me plaisait, j'enregistrais et j'improvisais sur six ou sept minutes. Ensuite, cette première base était raccourcie et je cherchais d'autres éléments à ajouter en transformant mon dispositif d'instruments initial. J'enregistrais alors une seconde piste improvisée en m'imprégnant de la première, puis une troisième et ainsi de suite. Enfin, je cherchais des fields recordings d'animaux qui me rappelaient les sons que j'avais créés et je les glissais par intermittence. Il me semble que c’est une manière simple et amusante d'intégrer des éléments de réel aux sons électroniques afin d'évoquer des paysages ou des scènes de vie imaginaires.

Est-ce que l'expérience du live t'intéresse plus que le studio ?

J'adore tout autant le live et le travail en studio, et j'ai besoin de passer de l'un à l'autre pour confronter mes idées et en découvrir de nouvelles. Je fais bien sûr une distinction entre ces deux expériences. L'expérience du studio, c'est être seul dans une pièce avec une acoustique assez neutre, où il y a des enceintes d'écoute très précises (de monitoring). C'est un cocon aseptisé qui permet de travailler le son de façon chirurgicale afin de créer un enregistrement qui comporte le moins de différence possible lorsqu'il sera diffusé sur différents systèmes sonores. Dans ce lieu hermétique et intime, je travaille seul tout en imaginant bien sûr les réactions de l'auditeur futur.

Le paradoxe, c'est qu'il y a à la fois plus de liberté de création par rapport à un live (car il n'y a pas de limitation de durée d'expérimentation, pas de public réel), mais en même temps il y a plus de contraintes puisqu'on élabore le futur enregistrement qui sera par la suite à jamais figé numériquement. L'autre chose importante pour moi, c'est que le studio me permet aussi d'élaborer une composition non figée, spécialement prévue pour le concert où je viendrais soumettre une interprétation au public le soir venu - en ce moment, je n'improvise pas mes lives.

Le live, au contraire, c'est être dans un lieu où tous les paramètres externes comptent et sont insaisissables ; le soundsystem et l'acoustique de la pièce mais aussi l'affluence du public et son comportement, ce qu'il a consommé, s'il est attentif, s'il est venu pour la tête d'affiche, etc. Avec aussi, bien sûr, l'heure de la nuit et mon état moi-même. Je souhaite toujours jouer en bas, au milieu du public, afin d'entendre le même son que les gens mais aussi dans l'espoir de créer un rapprochement et une émulation entre l'artiste et le public, de casser cette image du musicien en haut, sur un piédestal. Le live et le studio, c'est donc indissociable, très différent mais tout aussi vital pour moi.

Peux-tu nous parler du podcast que tu nous as concocté ?

Ce podcast est un petit best of personnel des artistes qui m'ont inspiré ces derniers temps. Les samples percussifs et polyrythmiques de Jake Meginsky et de Raymonde m'ont pas mal impressionné par exemple. J'ai aussi beaucoup appris des jeux de distorsions sur les basses de boîte à rythmes ainsi que les delays sur les rythmiques avec C_C. J'apprécie beaucoup le minimalisme et la précision chirurgicale dont peut faire preuve Yann Legay ou encore Exoterrism, que ce soit en live ou sur disque. J'ai vu à plusieurs reprises des très bons lives de Terrine et j'ai été frappé par les textures très pures et dures, façon Pan Sonic ou Autechre, qu'elle peut générer avec uniquement la drum machine, ça m'a donné envie de pousser plus loin mon sampler octatrack. Il y aussi le jeu très surprenant de Typhonian Highlife qui peint un univers d'extraterrestres sur ses vieux synthés digitaux, je l’ai vu faire un beau concert l’été dernier à Grrrnd Zero. Il y aussi d'autres artistes dont j'aime beaucoup les concerts et les disques mais que je n'ai pas pu mettre sur le podcast : Accou, Jean Bender, Pizza Noise Mafia, Low Jack, Homnimal, Pierre Berthet.

Quel est ton parcours musical ? Comment es-tu arrivé à l'expérimentation ?

J'ai adoré écouter de la musique très tôt : dès mes onze ans, j'empruntais des disques à la médiathèque avec une préférence pour l'électronique. Ainsi, Homework des Daft Punk a beaucoup tourné quand j'étais en sixième. Mais très vite, en piochant dans les bacs de la médiathèque, je suis tombé sur Aphex Twin, Autechre et Amon Tobin, et là ça été une première révélation. Je voulais absolument faire quelque chose qui ressemblerait à ça. Seulement je n'avais pas les mêmes moyens ! Alors j'essayais des choses sur une vieille boîte à rythme et un 4-pistes emprunté à mon père, puis sur des logiciels sur ordinateur où je m'amusais à ouvrir des fichiers images sur des logiciels de son ou à enregistrer avec un micro de webcam les objets de la maison qui me passait sous la main et les tartiner d’effets. Donc l'expérimentation a été là dès le départ, et au fur et à mesure j'ai été capable d'imiter mieux mes idoles et les styles que j'aimais en maîtrisant mieux les logiciels. Depuis j'essaie de mélanger un peu de tout ce que j'aime en essayant d’utiliser les éléments de différents styles non comme références mais comme des outils pour la création.

Peux-tu nous parler de tes autres projets ?

Depuis cinq ans, j'ai un duo très pop qui s'appelle Balladur. En ce moment, on s'amuse beaucoup à mélanger des éléments de pop africaine ou indonésienne, du dub, de la new-wave ou encore du rockabilly. J'ai aussi formé un duo avec Edouard de C_C (parfois rejoint par Hugo Saugier à la vidéo), ça s'appelle OD Bongo et c'est plutôt drum et bassline, on s'inspire beaucoup de Muslimgauze et de Jah Shaka. Avec Hugo Saugier, on a monté un duo audiovisuel qui s'appelle Couleur TV. On travaille sur des samples et des larsens vidéos, en synchronisation avec des samples audios, dans une esthétique de patchwork télévisuelle flippante. Sinon, avec Romain de Balladur, on a aussi deux autres duos, le premier s’appelle Vinci, où on fait une musique instrumentale très répétitive, une sorte de krautrock industriel avec des nappes dissonantes et des synthés saturés, le second est Sacré Numéro qui est une performance avec la voiture de Romain qu’on remplit de micros et de capteurs.

As-tu des lives prévus ?

Pour ce qui est du mois de mai, je joue Couleur TV et Somaticae les 11 et 12 pour le Toulouse Hacker Space Festival et je finis avec une tournée de Balladur, dans le Finistère, du 18 au 27.

Ensuite en juin, je joue Vinci le 02 aux Tanneries, à Dijon, puis j'enchaîne sur une semaine de résidence avec Jérôme Fino à Besançon, pour le festival Bien Urbain où nous allons travailler sur le son des champs électromagnétiques des distributeurs de billets de banque. Le concert sera le 09.

Comment vois-tu la scène techno évoluer à Paris ces dernières années ?

Absolument aucune idée ! Je ne fréquente plus les clubs et je ne suis pas parisien. Je crois que les scènes musicales qui m'intéressent se trouvent dans d'autres villes comme Bruxelles, Lyon, Leipzig, Marseille ou encore Amiens.

Qu'est-ce que tu fais quand tu ne fais pas de musique ?

Avec des amis, nous nous occupons de la programmation du collectif Si au Périscope, à Lyon. On a déjà fait venir entre autres Christine Webster, Yann Leguay, Nicolas Maigret et Xavier Charles. On espère pouvoir faire venir Alexandre Chanoine en juin, qui travaille sur des objets sonores fabriqués en pierre et en bois. Je pense aussi faire un petit label de k7 avec Romain de Balladur, ainsi qu'un fanzine musical à plusieurs pour parler des artistes et groupes qui nous semblent pas assez mis en avant malgré leurs talents. Pour le numéro zéro, on a prévu un entretien croisé entre Golem Mécanique et Perrine Bourel, un portrait de Terrine, une interview avec un report de concert de Bégayer ainsi que des photos d'un super festival à Cherbourg.

Quel est ton meilleur souvenir de concert ?

Mon dernier bon souvenir de concert, c'est Pierre Berthet qu'on a fait jouer au Périscope, à Lyon, il n'y a pas longtemps. Il a fini son concert en se déplaçant au milieu de la foule et en portant sur la tête une cocotière sertie de coquilles de moule qui produisaient un crépitement cristallin lorsqu’il marchait. Il fallait voir ce sexagénaire faire bruisser son casque devant un public l'écoutant religieusement ! J'ai trouvé ça à la fois drôle et poétique.

Mixtape

Tracklist

Somaticae - Le Premier Matin (Fougère Musique, 08 mai 2018)

01. Le Dieu Crapaud de Siébert
02. Je Suis Resté Perché
03. Ils Dorment Sous l'Eau
04. Ticae Dub
05. Le Premier Matin de la Communauté
06. Après Nous, les Insectes