On y était : Motorama au Nouveau Casino

Haim @ le Trianon, Paris, 01/03/2014

Photos © Soul Kitchen

Il y a un peu plus d'un an, on avait assisté, médusés, dans un Petit Bain copieusement garni, à la prestation de nos meilleurs amis russes (report), qui prouvèrent ce soir-là que leur talent, en plus de ne rencontrer visiblement aucune limite, semblait adopter une courbe de croissance exponentielle. Si on ne peut en dire autant du nombre de fans, là aussi la progression est pourtant bien là : en ce 3 février 2015, le Nouveau Casino affiche complet pour accueillir Motorama, et une certaine fébrilité semble parcourir le public à l'idée d'enfin découvrir sur scène les nouveaux titres du combo, quelques jours seulement après la sortie de Poverty, troisième album parfait d'un groupe définitivement installé dans l'excellence (lire la chronique). Une salle comble, donc, qui prouve que Motorama n'est désormais plus un secret bien gardé. On s'en réjouit pour eux, tant ces chansons au rayonnement sans fin mériteraient d'épouser les espaces les plus vastes. La petite bande de Rostov-sur-le-Don semble en tous les cas parfaitement à son aise ce soir-là à l'idée de rencontrer une nouvelle fois ses fans parisiens dans la petite (mais costaude) salle de la rue Oberkampf, à l'image d'un Vlad vendant tranquillement son merch au public durant la prestation de Dead Sea, première partie en forme de modeste croque-en-bouche avant le festin annoncé. Un festin qui tiendra toutes ses promesses, tant Motorama semble aujourd'hui sûr de ses forces. Car les quelques maladresses scéniques qui survivaient encore sont désormais toutes gommées, ou presque : un set propre, sans bavure, à l'image de nouveaux titres plus anguleux, mais aussi plus sombres, que ceux de Calendar. Vlad semble maîtriser mieux que jamais son chant, qui sied à ravir aux nouveaux écrins ténébreux du groupe. La part belle sera ainsi faite à Poverty, les Russes mettant en lumière de manière implacable la somptuosité de leurs nouvelles compositions : de la sourde noirceur de Dispersed Energy à l'aveuglante lumière de Red Drop - à faire pâlir d'envie ou de nostalgie Robert Smith -, en passant par l'addictive Lottery qui pourrait sans mal décrocher le gros lot au petit jeu des tubes de l'année, aucune baisse de régime ne sera à noter, ni du côté du groupe, ni du côté du public, captivé par tant de talent. On arrêtera d'ailleurs là de sortir du lot tel ou tel titre, tant l'on aura admiré durant plus d'une heure l'homogénéité de ce concert parfait, mené de main de maître et à un rythme effréné, durant lequel la qualité ne l'aura guère disputé qu'à la générosité (deux rappels, tout de même). Une soirée rêvée, qui restera sans doute gravée dans les mémoires, tout comme les albums du groupe sont d'ores et déjà promis à l'éternité.

Retrouver notre chronique de Poverty par ici.


On y était : Limbo Festival

White Fence@LIMBO Fest 17_Clémence BIGEL

Photos © Clémence Bigel

Limbo Festival, du 23 au 27 janvier (Mécanique Ondulatoire, Point Éphémère & La Maroquinerie)

On y était le 25 janvier, un dimanche qui plus est, le soir parfait pour s'abandonner gentiment et se saboter doucement pour oublier cette âpre sensation… celle qui vous gagne en journée et que vous cherchez insidieusement à dépasser. Et bien c'était fait en allant voir les grands garçons de White Fence et Baston. Baston! Ce nom! Mais Y a personne qui y répond !. Un nom direct et franc qui augure de bons moments d'actions mais la musique n'était pas à la hauteur de ses prétentions. Du garage pop tropical comme l'indique le carton d'invitation mais aussi tropical que je ne suis orientale. C'est d'ailleurs souvent ainsi, les titres et les dénominations sont alléchantes, et t'invitent à t'immerger sans modération puis vient le temps de la déception et de la persécution. On est capillo-tracté de tous les côtés bon sang de bon sang. Ça sent la baston ! Puis on s'indigne et on redescend ! Les rennais de Howlin banana records, sont sympathiques et plutôt entraînants ce qui, pourtant, ne suffit absolument pas à effacer de son expression ces petits tics d'énervement, signes d’inassouvissement. Le temps s'est rapidement écoulé puisqu'ils ont joué dans l'urgence : parfait dans ces moments.

Les White Fence sont arrivés ou plutôt le projet du petit génie Tim Presley comme l'avait gentiment annoncé le chanteur de Baston. Nous nous frayions alors laborieusement un chemin afin d’entrer dans la fosse, de s’immerger davantage, de retrouver la rage, en se dodelinant timidement avec des sourires contrits pour gagner un micro bout de terrain dans cette foule compacte et intacte. Arrivaient ensuite les quatres chantres du style nonchalant/évanescent, Tim Presley et son archer, Cate Le Bon et son pantalon de survêt, et Dan Lead au port altier et le batteur Nick Murray. Tout était immaculé…. Les trois premiers titres issus du dernier album « For the Recently Found Innocent » , sorti en juillet 2014, annonçaient l’orientation délibérément néo psyché dans l’évolution du projet. En dépit du manque manifeste d’inventivité, il demeurait cette grâce, certes un peu fadasse, en comparaison des maitres à chanter que Presley invoquait, Syd Barrett (« Sandra (When The Earth Dies) »), et des maitres à jouer ( 13th Floor Elevators dans l’introduction de « Anger ! Who Keeps You Under ? »), ou encore Quicksilver dans l’intro également de «Wolf Gets Red Faced » pour ne citer que mes préférés. La liste est longue cependant de sons empruntés. Puis est arrivé le moment incandescent….sur le titre « Baxter Corner » issu d’un précédent album (« White Fence is Growing Faith » 2011). L’accélération du rythme s’est aussitôt faite sentir, le chant s’est rapidement éclipsé au profit d’une longue phase instrumentale d’une bonne dizaine de minutes, tout en progression. Le rythme était lancinant, entêtant, les distorsions jaillissaient de tous côtés, les échos nous hantaient, on retrouvait la fièvre du garage, les pulsations hypnotiques, les réactions psychotiques, tous les éléments des parties étaient enfin réunis pour nous faire véritablement décoller, pour nous faire replonger dans le passé barbiturique. La foule inflexible s’est mise à onduler, mes compagnons de soirée, dispersés aux quatre coins de la salle, se sont aussitôt rassemblés et l’unité s’est enfin réalisée. C’était un moment de communion réellement partagé avec l’ensemble de l’assistance. Et là ! Ce fut le point culminant, j’eus une vision ! Je levai les yeux au plafond et vis la croix ensanglantée ! La structure cruciforme du plafond peint en rouge de la maroquinerie était jonchée de taches d’humidité, d’alcool, de fluides mélangés, et d’expectorations et donnaient l’impression que les parois se mettaient à saigner. C’était le bon sang du bon dieu ! En retournant à la Maroquinerie quelques jours après pour assister au concert de Père Ubu, je me surprenais à jeter des regards de dévotion au plafond….

Un couple de russes au look Glam prononcé s’enthousiasmaient sans modération devant moi, je ne comprenais que le terme Kraaah oooot rock qui revenaient 2 ou 3 fois dans la conversation. Mais j’avais envie de leur dire qu’ils avaient bien raison.

Ce fut un très beau moment fédérateur autour du son, comme on en assiste rarement. Nous sommes sortis de là, dégoulinants, tels de pauvres chiffons suintants sortis de la machine à laver. De tels moments d’ébriété sont si rares finalement, en ces temps musicaux désincarnés, qu’on exagérerait bien volontiers la description de toutes ces sensations combinées. Alors sur-jouons l’exacerbation, intensifions nos moments, décuplons nos descriptions. Il en va de notre besoin vital de sensations!

Une fois ce moment passé, tout est redevenu pâle et édulcoré alors que nous rêvions juste de nous lover encore un moment dans le son. C’était dur de revenir à la réalité. Nous espérions, à chaque titre suivant, un nouveau départ tonitruant, un riff prodigieux, augurant de nouvelles envolées proprement psychédéliques. Mais il fallait s’assagir et apprécier dignement la frustration. En effet, s’il faut faire jaillir la beauté, s’il faut l’extraire de la médiocrité, il faut savoir la valoriser. Si tout n’était que qualité, serions-nous alors capables de l’apprécier à son injuste valeur ? Ne vaut-t-il mieux pas sélectionner scrupuleusement ce que l’on souhaite sublimer ? Il m’arrive, de me réjouir à l’avance du morceau prodigieux à venir, alors que celui même que je suis en train d’écouter, dans le même album, ne comporte que peu d’intérêt. Le titre raté crée une attente, une excitation propre à susciter les plus belles émotions ultérieurement.

Mais le mieux étant peut être de garder le meilleur pour la fin … Au fur et à mesure que les titres s’enchainaient, les White Fence perdaient des points. On ne reprochera rien au batteur Nick Murray (aussi batteur des Young Veins, Thee Oh Sees ou encore Cate Le Bon) qui aurait souhaité ardemment pouvoir faire décoller les morceaux de leur morne environnement. Il avait cette propension à vouloir tout dépoussiérer, sa fougue nous entraînait, mais cela ne suffisait pas à raviver les couleurs de leur palette compassée.

En revanche, on finissait par apprécier leur distinction, leur pâle présence, leur charme discret, incarnés par un chanteur dans la lignée des dandys anglais, et une Cate le Bon diablement sexy, toute de blanc vêtue, à la Bryan Ferry. Elle portait un ensemble 80’s pantalon cigarette et pull blanc dévoilant des seins pointus et engageants, mis en valeur par la saillie de la sangle de sa guitare, et adoptait une pose rock de garçon manqué Quoi de mieux pour faire frémir les garçons sensibles de l’assemblée. Élégant de but en blanc.

Sonia Terhzaz

Photos © Clémence Bigel


The Drone fait son Tour de France @ Metz

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Photos © Damien (Electrophone)

C’est en un lieu consacré, la nef de la chapelle des Trinitaires à Metz, que nous avons dressé nos pieuses oreilles impatientes, tout ouïe, prêts à accueillir avec ferveur le triple sermon dronien proposé le 22 janvier dernier et égrenant dans l’ordre les offices de Jessica93, Peter Kernel et Disappears. Cette date promo inaugurant leurs nouveaux albums respectifs, dont l’écoute préalable nous avait laissés un tantinet sceptiques quant à leur capacité à nous faire lever autre chose que le coude, portait cependant avec elle l’espoir d’un triptyque de débauche sonore assourdissante à nous balancer des acouphènes pendant deux jours. Il y avait de ça, mais pas que. Ambiance hiératique, capillarité erratique.

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Le froid glacial de ce jeudi 22, dont le doublé numérique n’avait aucun rapport avec la température in et outdoor, n’a certes laissé personne indifférent mais n’a pas non plus découragé grand monde, en témoignaient le nombre de mégots sur la chape de la cour intérieure et les engelures chopées dans la file d’attente poussive et larmoyante qui trépignait devant l’entrée de la chapelle en entendant les premiers accords bousillés par Jessica93. Merde, les Trinitaires ont lancé la soirée à l’heure. Ou alors The Drone, mais forcément c’est la faute de quelqu’un et il va falloir courir pour prendre nos bières. Le public est déjà là, un peu disparate mais attentif à la nonchalance désabusée de Geoff Laporte, caché derrière ses cheveux mi-longs mi-sales dans une rigidité néo-grunge périodiquement décomplexée par un petit déhanché balancé en accord intégral avec sa basse dont il arpente chaque centimètre carré comme s’il se découvrait un deuxième sexe. Et un gros. “Ah, Kurt est parmi nous”, me lance ma charmante voisine aux doigts engourdis par un léger syndrome de Raynaud et une pinte bien fraîche. Je ne peux qu’acquiescer, d’autant qu’elle avait déjà vu le bonhomme en live, et de plus près. Elle complète d’un enthousiaste “C’est vraiment pas mal le grunge à réverb”. Chouette, elle vient d’écrire mon report en deux interventions laconiques, j’ai plus qu’à broder. La bière n’empêche pas la stridence de nous désouder les tympans, ça monte, ça descend, dans les enceintes et dans nos bronches. Le beat minimaliste volontairement fake et assoupi se heurte à la violente langueur des riffs tonitruants de guitare ou de basse, c’est fantomatique, répétitif, abscons, ça braille, ça gémit, c’est crade. Ça tient carrément la route. Les premiers acouphènes se distinguent nettement entre deux morceaux, au point qu’on peine à échanger autre chose que des syllabes. On en prend plein la gueule mais la salle se remplit et quand bien même on se sent tous un peu masos, on n’en lâchera pas une miette, jusqu’aux larsens hurlants maîtrisés autant que les temps morts dans une dance party dépressive et hypnotisante à peine perturbée par les interventions inaudibles et mal articulées de Geoff. Blasé, le type, et charismatique. Si nos oreilles n’avaient été sur le point de lâcher, on aurait trouvé ça trop court.

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Pendant que nos conduits auditifs prennent du repos et que nos poumons se consument de quelques nouvelles cellules noircies, Peter Kernel prépare son set. Kernel, c’est les routards du live, le groupe qu’on ne peut rater qu’en le faisant exprès ou à moins d’être complètement hermétique au art-punk. Toujours sur le trimard à faire la promo de PK ou de Camilla Sparksss, le side project électro-clash de Barbara Lehnhoff quand elle consent à troquer sa basse contre un clavier, le duo complète sa formation par un batteur qui change au gré des albums. On est en terrain connu, Aris Bassetti caché quelque part entre sa chemise à carreaux et ses cheveux fous plante les premiers accords, on se pose mentalement et on laisse la complicité musicale du duo nous porter là où ils veulent, mais rapidement ils prennent la mauvaise direction, celle de leur dernier album un peu mollasson. Le public s’échauffe mal, ça râle un chouilla, concertation est faite en live entre Aris et Barbara qui changent la donne en nous offrant le meilleur de leurs précédents albums et concluront sur Panico! This is Love. Parfait. Le vent a tourné, ça scande et ça tressaute sur les voix de faussets désaccordées de Kernel, qui peinent tellement dans les aigus pour notre plus grand bonheur. Ambiance lorraine, deux saucisses montent sur scène se trémousser en un lipsynch quasi parfait avant d’être rudement renvoyées à leurs choucroutes respectives par un videur en mal d’action. L’ambiance devient plus électrique, mais moins que les cheveux de Barbara qui, pour rattraper le fiasco de la sécu, descend de la scène tailler le bout de gras avec le public. Peter Kernel, c’est ça: une prod inégale à figure humaine, des acharnés du live qui s’enferment de temps à autres en studio d’enregistrement.

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On reprend notre souffle et de la bière, on débriefe avec humour et quelques potes tout en guettant discrètement le début du set de Disappears, motivés autant par l’envie de contredire la mollesse du dernier album que par l’inquiétude de perdre nos doigts à chaque inhalation de tabac. On file se mettre au tiède dans la chapelle dès les premiers beats du batteur dont la régularité infernale habillera le set d’une cadence de métronome qui ne fera pas regretter Steve Shelley, et on lève la tête sans la secouer vers Brian Case, seule figure charismatique et douée de mobilité perdue dans un groupe si flegmatique que Darwin leur aurait sans doute concédé une nouvelle classification de gastéropodes vertébrés. Le relais se fait bien, les accords sont dociles, le set est stable, bien campé mais indolent, à l’image de leurs dernières prods et de Jonathan Van Herik, cassé en deux sur sa guitare au point de presque coincer sa longue tignasse dans ses cordes. Attitude. On dodeline de la tête comme des bobbleheads mais sans jamais lever le pied. Les sursauts acoustiques et gymniques de Case — qui s’il on en retient sa capacité à étirer ses mâchoires devrait pouvoir s’enfiler easy le plus gros burrito du monde — peinent à nous sortir de la léthargie qui nous gagne malgré la qualité des morceaux, et c’est avec un soupçon de regrets et la ferme conviction que les psychotropes c’est mal (message préventif à l’intention des jeunes) que nous nous éclipsons un peu avant la fin du set reprendre un peu le froid (et un jus d’orange) pour finalement quitter dévotement le cadre pieux des Trinitaires, qu’on ne saurait trop recommander à quiconque souhaite se rapprocher de la divinité par la musique indé. Deo juvante.


On y était : Nuit d'Hiver 2014

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Photos © Penny Green-Shard

NUIT D'HIVER, 18 au 21 décembre 2014 à Marseille.

Chaque année, c’est pendant cette période floue de redescente pré-noël que le très fourni festival Nuit d’hiver s’achève (lire). Il y a toujours une forme de décalage dans le fait de se manger des concerts de musiques marginales juste avant d’entrer dans le tunnel familial, mais, à Marseille, le Grim nous habitué à ce que Noël soit noise.

Comme tout festival borderline, Nuit d’Hiver fait des propositions, qui s’avèrent parfois tomber à l’eau, et les baffes revigorantes peuvent succéder à des coups d’épées dans l’eau - il s’agit de tomber le bon soir. Il y aura un peu des deux lors des dernières sessions de l’édition 2014. La soirée du 18 s’ouvre sur une précieuse surprise, le Bass Holograms Duo, qui opère un agréable détachement. Dans la quasi obscurité, une bassiste pratique le tantrisme avec son instrument traité à distance par un électroacousticien qui joue avec les dimensions du lieu et crée ainsi un petit parcours mental. Le tandem nous enrobe dans la matière, invoque des présences, taquine quelques boucles ou glisse dans le silence, et se permet même une phase mélodique. Après ce moment intime tout en fondus au noir, on tentera de comprendre la présence de l’Electric Pop Art Ensemble, dont la fusion jazz-rock très standards dénote au milieu du panel traditionnellement radical de Nuit d’Hiver.

En préambule de la soirée du 19, l’icône barbue des avant-gardes marseillaises Julien Blaine nous présente Louise Vanardois, jeune poète contemporaine qui aime bien parler de ses entrailles. Si le thème est un peu récurrent dans ce genre de littérature in your face, sa performance à bout de souffle fait le job : chronométrée par des citations enregistrées tombant à intervalles régulières, elle accélère la lecture de son texte jusqu’à le déclamer intégralement dans une douloureuse course orale contre elle-même. Passage obligé du festival, le responsable du Grim, Jean-Marc Monterra réunit avec lui trois vieux brigands (dont le percussionniste culte Chris Cutler) pour une session d’improv joyeusement boiteuse. Juxtaposition de dissonances, hésitations, frôlements et chutes brutales, l’exercice est une satisfaction ludique, bien qu’anecdotique, tant ce type de jam paraît un peu archaïque dans le canon expérimental du jour. Après tant de mouvements décousus, l’académisme de la prestation audiovisuelle de Domenico Sciajno dépareille un peu : l’artiste sonore focalise notre attention sur une courbe de fréquences projetée au mur et modifiée par une composition ambient qui nous câline entre bleeps et touches de sub-bass. L’expérience est confortable, mais un peu prévisible, et les touches de piano plus que pompières qui s’ajoutent sur les dernières minutes gâchent un peu le plaisir. Comme pour saccager tant de sagesse, le combo noise La Morte Young vient faire couiner les amplis pour clore le bal. Seul le batteur tient une ligne assez régulière, pendant que le reste du groupe se noie les uns par dessus les autres dans le vacarme, encerclant une Yoko Ono aux incantations stridentes un brin parodiques. D’ailleurs, c’est plus l’attrait théâtral que l’affront sonore que l’on retiendra de cette séance de voodoo électrique.

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Photos © Penny Green-Shard

Si l’on pouvait regretter la prudence relative de ces quelques concerts, c’est finalement dans le cadre bien plus « spectacle de fin d’année » du dimanche après midi que l’on vivra l’expérience la plus complete de ces derniers jours. Les familles se pressent pour venir écouter des interprétations épiques du fameux In C de Terry Riley, et d’une pièce plus rare de Luc Ferrari. La première restitue avec application et humour cette épreuve d’ascèse et de répétition, dont l’impact physique reste intact. La seconde célèbre méticuleusement désordre, tension et fantaisie, autant d’éléments qui ont manqué à certains concerts de cette dernière semaine. Mais, dans « expérimental », il y a toujours le risque d’un flop, on n’en tiendra donc pas rigueur à cet honorable festival qui soutient passionnément l’expérience.

Toutes les photos et vidéos sont à retrouver via le blog du festival.


On y était : GusGus à la Maroquinerie

yrGROaqEJDv1-originalGusGus, le 3 décembre 2014, La Maroquinerie

Tout plaisir coupable vient d’un malaise sur une question de goût. « J’aime ça, mais ce n’est pas bien, je craindrais de m’exposer au jugement des autres en le revendiquant ». Et le plaisir n’en ressort que décuplé. En effet, aimer GusGus, c’est compliqué. Sur le spectre esthétique de l’électro indé, c’est comme aimer de porter une chemise clinquante de chaudasse à 300 euros, ou mater un sous-genre vraiment rococo de porno, voire mettre du parfum. Pourtant, ça va, on est en 2014, le crossover entre mainstream et underground est devenu tellement mainstream qu’aimer Rihanna est presque devenu un truc de poseur et que même nos parents ont compris que LIES c’était bien. Pourtant, GusGus est dans une zone grise. Débuté comme un projet de pop middle of the road dans les 90s, les Islandais ont progressivement viré house de backroom depuis, jusqu’à signer en 2009 sur Kompakt et ainsi rentrer par la grande porte sur le domaine de l’électro qui s’écoute. Le problème, et donc l’attrait, c’est le mélange : un gros son analogique bien crémeux sur une tech-house de pétasse, des vocaux over-the-top qui mêlent transe 90s, cabaret gay et eurovision pour des morceaux pop grandiloquents et sentimentaux, mais bizarrement classes. Et derrière tout ça, on identifie pourtant un sens de l’humour vaguement pervers, voire un dandysme malsain, comme sur le clip de leur récent single Crossfade, sorte drame Bergmanien autour d’une piscine qui semble être le fruit d’une rencontre entre David Guetta et Fassbinder.

En tout cas, la Maroquinerie était pleine le 3 décembre dernier pour leur concert, ce qui n’est pas le cas d’un paquet de groupes qui passent par là. Mais qui sont les fans de GusGus ? Quel est leur réseau ? C’est assez simple : il est gay à 70%, avec option bear club de province en version bon enfant, ce qui nous change un peu des nerds qu’on croise habituellement ici. C’est d’ailleurs l’occasion d’un des commentaires les plus pertinents sur la Maroq de la part d’un primo-visiteur : « l’hallu : y’a pas de dancefloor », et on se dit qu’effectivement ça aurait été pratique pour Swans ou Thee Silver Mont Zion. Après une première partie embarrassante qui s’apparenterait à Gnarls Barkley se mettant au dubstep, la moitié son du quatuor ouvre avec le morceau-titre instrumental du Mexico qu’ils ont sorti cette année, avant que ne débarquent les deux vocalistes, et c’est là qu’il faut assumer. Daniel Agust, celui qui fait les vocalises les plus camp, est un petit bonhomme fascinant aux airs précieux et perfides, qui vagabonde sur le plateau en dansant dans une chemise à lanières. Högni Egilsson, celui qui fait plus lover, est un viking à cheveux longs qui se trémousse dans un débardeur or-transparent et se lance dans des chansons françaises pendant les breaks. C’est du lourd, et pourtant, malgré un ensemble aussi cheesy, tout fonctionne, avec une certaine intelligence même.

Le très bon set-up 2 chanteurs/2 mecs aux machines permet une souplesse et une chaleur rarement vues dans des sets électro-pop, souvent relayés au niveau de blague théâtrale ou de playback post-moderne. Restituées en live, toute la grâce et la finesse du son GusGus apparaît, et sous l’excès, un certain bon goût émerge. Mexico a en fait transposé la house vocale high-fidelity de DK7, Richard Davis ou Swayzak dans un bain de subversion queer saupoudré de pincements salaces. Le rendu est tout simplement drôle et puissant, à l’image d’Obnoxiously Sexual dont les arrangements et le titre doivent tellement aux Pet Shop Boys, ou de Within You, dégoulinante love-song main au coeur sublimée par une électronique épaisse mais bien dosée. C’est aussi le cas de l’inavouable Crossfade, hymne de techno-transe boursouflée aux vocaux luxueux que mille producteurs d’EDM rêveraient de mettre au monde, mais n’ont tout simplement pas le sens de l’écriture et de la décadence pour le faire. Le tout servi par une formule live coquine et généreuse, il s’agit peut-être, toute honte bue, d’un des meilleurs concerts de l’année, débardeur transparent ou pas.

Audio


Wordshoot : MIRA Festival @ Barcelone

MIRA 3 2014

Photos © Mind the Film

MIRA Festival, Barcelone, 14-15 Novembre 2014 - Par Alex P et Nicolas M.

Depuis que la frangine sportswear du crew a élu domicile à Barcelone, toutes les occasions sont bonnes pour se mettre bien au bord de la Méditerranée et profiter des barbecues sur la terrasse de son penthouse de centre-ville avec saucisses grillées pour dj de toutes tailles et de tous horizons. Parmi la myriade de festivals et de manifestations culturelles qui se tient chaque année dans la cité catalane, Le MIRA arrive à sortir du lot en axant sa programmation sur le rapport image et son et les interactions entre nouvelles technologies et musiques électroniques ; quelque chose que l'on avait déjà aperçu en juin dernier avec la sélection du Sonar+D. Visiblement la question les travaille pas mal, au sud des Pyrénées. Les festivités sont réparties sur deux lieux, à la Fabra Y Coats de 18h à 2h et au Razzmattazz de 2h à 6h.

Direction la Fabra Y Coats donc, ancienne usine textile reconvertie en centre de création contemporaine. Le cadre est superbe, structure de béton et d'acier avec une hauteur sous plafond impressionnante. l'éclairage est simple et léché sous la forme de fibres optiques tendues aléatoirement au-dessus de la tête du public comme une canopée électrique (prenez-en de la graine, les lighteux en bois avec vos spots rouge et bleu) et le son est impeccable, comme quoi on peut faire sonner un hall de gare (prenez-en de la graine, les ingés son en mousse). Oscar Mulero monte sur scène accompagné par le duo de VJ Fium, qui balance les images sur le triple écran géant situé derrière la scène pour présenter sa création, BioLive. Le son est aquatique et la basse enveloppe l'auditeur pendant que les projections de motifs évoquant les molécules, les matières minérales et des modélisations topographiques fonctionnent comme l'élément narratif de cette exploration de la vie avec un cœur qui bat fort comme ces fulgurances rythmiques techno. Ambiance National Geographic meets Nature et Découverte ultra physique et cérébrale.

Byetone prend le relais avec sa performance AV (c'est tout le concept du festival, hein), faite de progressions deep tout en textures appuyées par des projections de flares de phares de voitures et de trames cathodiques qui fonctionnent comme autant d'oscilloscopes sur les oscillateurs de plus en plus agressifs du bonhomme. Montée en puissance avec l'introduction d'un kick martial pour faire headbanger dans le clignotement ambiant et finish façon Autobahn limite free party, pas des plus fins mais efficace.

En plus des lives dans le grand hall d'exposition, des installations interactives et ludiques se trouvent aux quatre coins du lieu. Je ne les décrirai pas toutes ici mais si je dois n'en retenir qu'une seule, c'est The Cave, du designer Nicola Gastaldi, une installation qui produit l'effet d'un corridor infini pour une expériences immersive entre son, lumière, paix et chaos.

MIRA 2 2014

Retour dans la grande salle pour Rone, qui vient de s'installer derrière ses machines avec sa dégaine de gars qui joue à Warcraft (sans les tâches de Bollino sur le tshirt, quand même), accompagné d'Olivier Jennings à la vidéo. Son électro emo me fait carrément penser à la soundtrack d'un spot publicitaire pour une boîte type Veolia ou GDF Suez. Alors il y a bien des passages plus intéressants que d'autres mais cette naïveté mélodique sans coups de vice rend l'ensemble très attendu, très premier degré dans le son gentil pour mollassons qui se font des bisous sous MD. Nathan Fake a usé le créneau il y a bien longtemps déjà, je n'ai ni envie, ni besoin de voir ça en 2014. On bouge au Razzmatazz pour la suite de la soirée.

Dans la grande salle, Paula Temple débite de la bidoche au kilo, son live techno abrasif est une vraie boucherie. C'est tellement frontal dans l'agression qu'il est difficile de savoir si c'est génial ou pas. En tout cas une chose est sûre, la représentante vénère du crew Comeme te pète au bras de fer. Je passe maintenant le mic à mon gars sûr qui va te raconter le reste de la soirée.

C'est compliqué de décrire le Razzmatazz sans le plan d'évacuation devant les yeux.

On est encore incapable de vous dire comment on a navigué entre les différentes pièces de l'établissement de nuit. Terrasse extérieure, multiples escaliers, bars à tous les étages et staff incapable de te donner la même info fiable, organisation certifiée ISO 2000. En cette première soirée de festival, notre point de chute était la room dédiée au label/distributeur/argentier hollandais de la dance music contemporaine, Rush Hour.

On est arrivé alors que Hunee performait depuis un petit quart d'heure. J'ai jamais capté son lien avec Rush Hour au-delà de ses selfies devant la boutique du label à Amsterdam. Un peu plus tôt dans la soirée, Internet nous avait rencardés sur son travail de curation pour Rush Hour sur la rétro à venir concernant Soichi Terada. Tout fait sens. De sens et de combinaison de move derriere les platines, il en est pas mal question pendant la grosse heure et demie de set de Hunee. Le mec nous a donné l’impression de jouer la sélection de seconde main mise en avant chaque dimanche dans le mail order Rush Hour. Aucune faute de goût, si ce n'est ces divagations disco 70's plus La croisière s'amuse que Les débuts de l'amour entre hommes. Young Marco suivait, fidèle à l'alternance droite-gauche, dans une vibe groove urbain-gimmicks zulu. Moins de surprise mais autant de réactions auprès de la frange podium Castelbajac 90's dansant dans les premiers rangs.

MIRA 2014

Le lendemain, retour à la Fabra Y Coats juste à temps pour le live Emergence de Max Cooper, qui selon l'intéressé lui-même est "quite a big deal" - rien que ça -, car élaboré en collaboration avec des mathématiciens sensés avoir pondu des algorithmes de génie pour mettre en image la musique du Britannique. A l'arrivée, c'est pas fou, les visuels sont attendus (faut dire que c'est un peu le problème du VJ, tout finit par se ressembler, les modélisations algorithmiques, ça va deux minutes, y'a d'autres trucs à faire les gens) et l'alternance de passages atmosphériques et de parties glitchées plus chaotiques ne me fait pas sauter au plafond. Gold Panda enchaîne avec son électro mignonne avant de laisser la place à Clark. J'étais plutôt enthousiaste à l'idée de voir ce que le représentant de Warp allait faire en live, la déception fut donc d'autant plus grande quand ce dernier s'est borné à envoyé un set bourrin et linéaire parfois à la limite du gabber.

Marc Pinol boucle cette première partie de soirée et, comme la veille, finissage au Razzmatazz, l'hypermarché de la nuit, l'arche de Noé de la ramasse. C'est samedi soir et c'est flinguage à tous les étages. Dans la grande salle, Undo, plutôt connu pour son électro délicate qui frise avec la pop, a décidé d'envoyer un DJ-set bien macho et bas du front. Factory Floor prend la suite avec son live club en formation duo réduite à un double laptop pour ce qui sera clairement l'escroquerie de la nuit. Pour résumer, cette deuxième soirée était nettement en-dessous de la première. Le truc le plus honnête aura finalement été le set dark eighties de Jennifer Cardini, toujours sereine dans son polo Fred Perry.

 

MIRA

MIRA GOLD PANDA

Coucou ! C'est qui ?


On y était : Transient Festival

TransientTransient Festival, 14/16 novembre 2014 à Mains d'Oeuvres

14 novembre 2014. Le contraste entre la soirée off du Transient au Monseigneur et celle d’ouverture du festival vendredi nous pose face à une évidence : en dix ans, la musique électronique a beaucoup changé dans le fond comme dans la forme. Le panel de jeudi donnait un échantillon éclatant de notre époque, qu’il s’agisse des douces agressions protéiformes du Lyonnais Vophoniq, ou de l’ambient corrodée et absorbante de Bill Kouligas qui dirige le label Pan, l’un des pivots esthétiques du moment. Le lendemain aux Mains d’Œuvres, on sent comme un gouffre entre les expérimentations contemporaines et l’électronica un peu précieuse ou naïve des producteurs-clés de l’ancienne génération. La soirée s’ouvre par de jeunes Français clairement imprégnés de ces derniers, Ocoeur et le VJ Hieros Gamos, très honnêtes, mais bien prévisibles : des visuels géométriques type économiseur d’écran à thématique Tron qui semblent aujourd’hui un peu parodiques, pour illustrer une électro-glitch de geek, carrée et précise, dont on a fait le tour mille fois grâce à Alva Noto et consorts, le tout manquant tout de même d’un peu de mystère et de fantaisie.

Heureusement, Arovane n’est pas né de la dernière pluie et son live, bien que typique d’une manière de faire soignée à l’ancienne, est un délice. Le producteur allemand nous fait glisser dans un tunnel digital immaculé, les matières y sont translucides et les rythmes chromés. Rien ne dépasse, tout se situe à la surface, mais une surface hyper travaillée, et si ce genre de plaisir d’esthète peut sembler un peu vain à une époque où l’on revendique le DIY, la crasse et l’instinct, l’expérience est plutôt rafraichissante, et on suit le fil très fin qu’Arovane déroule devant nous. Dans un flashback nostalgique, cette soirée nous ramène à cette époque où des labels comme City Centre Offices, Morr Music ou Mille Plateaux représentaient le nec plus ultra, et où l’avant-garde électronique était une affaire de finition, de sophistication infime.

Moins délicat mais toujours dans la thématique « 40-something white guy behind a laptop », Richard Devine nous donne une revigorante leçon d’électronica-hardcore, à laquelle il est impossible de résister. Consacré au versant le plus bruyant de ses prods, son live est un torrent hyperactif de breaks et de sub-bass projetés à un BPM très élèvé, et instaure une ambiance de rave nerd auxMains d’Œuvres, à laquelle on se joint volontiers. Comme quoi, on savait faire la fête début 2000.

Thomas Corlin

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15 novembre 2014. 19h40, je me glisse dans la pénombre de la salle 2. Au premier rang, un groupe de danseurs s'agite dans la lumière de l'écran géant. Un pote me glisse à l'oreille que le live de Lumisokea était juste incroyable. "Beaucoup moins linéaire que ce qui passe maintenant". Il faut l'avouer, le début du live patauge un peu et la puissance du kick ne parvient malheureusement pas toujours à faire oublier quelques déséquilibres dans la construction. Ces critiques suffisent-elles à dire que le live de Somaticae est un échec ? Non. A aucun moment je n'ai envie de sortir de la salle, et j'attends bien sagement la fin du live pour aller chercher un verre (pas trop cher d'ailleurs). Bienveillance du premier des premières heures ? Pas seulement : si la partie techno industrielle m'a un peu laissé de marbre, les inspirations UK et les multiples références au gabber (toujours grasses à souhait) m'ont un peu plus excité le tympan. En outre, le passage d'une techno très martiale et machinique à la frénésie tribalisante de la fin du live - sorte de retour à la nature paradoxale par les machines - plutôt bien senti confère une dimension narrative appréciable à l'ensemble. Et puis bon, un live de Somaticae, c'est aussi l'occasion de le voir s'agiter comme une pile sur scène et dans la foule, puisque le bonhomme ne voit aucun inconvénient à laisser traîner ses boucles pendant trente-deux mesures pour venir sautiller comme un pygmée. Bilan donc, pas le live de l'année, mais les amateurs de grosse caisse et de verre pilé apprécieront.

S'en suit une courte pause qui m'offre l'opportunité d'aller jeter un œil aux installations. Pour une fois, la pluridisciplinarité a du sens et les éléments "non musicaux" ne tombent pas comme un cheveu sur la soupe. Le Delta d'Olivier Ratsi par exemple, illusion visuelle et sonore reposant sur le principe de la montée infinie, assure une transition parfaite entre les salles de concerts et la salle d'exposition. Si l'une des ambitions du festival était, comme le précise la note d'intention, "de rendre sensible un dialogue sous-jacent entre les pratiques artistiques issues de l'électronique et les nouvelles technologies", force est de constater que le pari est réussi.

Il est déjà 20h45 et le live de Plaster ne va pas tarder à commencer. Une fois encore, l'entrée en matière est un peu laborieuse. Je peine vraiment à décroiser les bras et j'ai l'impression de m'être endormi dans un bus lancé plein gaz sur l'autoroute du BPM. Je me demande qui est ce chauve à l'air patibulaire qui vit sa performance en fermant les yeux et en se pinçant les lèvres. Le crâne chauve arrosé par des lumières denses, il ressemble plus à un combattant du Pride sur le chemin du ring qu'à un producteur de musique électronique prêt à en découdre avec ses machines, mais soit, j'attends la suite - et tant mieux. En un tournemain la mayonnaise prend et en avant pour la grande claque. Les jambes se laissent aller au rythme lancinant de boucles sombres et profondes. L'esprit est happé par l'énergie mystique dans laquelle baignent les nappes et le temps accélère d'un coup sec. La progression du live est rondement menée et la structure d'ensemble est stupéfiante de discrétion. Pour la première fois depuis longtemps, je ne veux même pas me retourner vers mon voisin pour lui dire que c'est bien... tellement c'est bien.

22h. Kangding Ray apparaît sur la scène de la salle 2. Visage aimable, crâne impeccablement rasé, tenue noire très sobre, l'ancien étudiant en architecture dégage quelque chose du gourou transhumaniste. Son live est propre, précis, parfait. Pas grand chose à dire, donc. Des rythmiques élaborées soutiennent des mélodies qui s'enchaînent avec un naturel déconcertant. C'est vivant, machinique, complexe mais jamais compliqué. Ça fait plaisir et ça détonne. Le public est ravi et il aurait tort s'il ne l'était pas.

Carton plein pour cette soirée donc où mon seul regret en quittant Saint-Ouen est de ne pas avoir demandé de passe pour la veille. Merci Transient.

Alexis Beaulieu

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On y était : WhoMadeWho à la Cigale

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On y était : WhoMadeWho à la Cigale, le 8 octobre 2014

Chapeau melon et pyjama. C’était semble-t-il la thématique vestimentaire assumée du live de nos trois danois, qui nous avaient davantage habitués à un ensemble chemise/bretelles qu’à des grenouillères à motifs. Le public en a-t-il été émoustillé? C’est ce qu’on peut en déduire au soutien-gorge qui a volé entre le public et la scène, offrant à l’assistance une parenthèse de complicité ludique et sexy avec un groupe très réceptif et réactif, dont la prestation tout au long de cette heure (et plus) de live n’a cessé de faire danser un auditoire sautillant qui ne s’est pas fait prier pour scander ses morceaux préférés — un peu tous, visiblement — jusqu’à cette reprise un peu incongrue de Satisfaction (Benny Benassi en 2002, vous vous rappelez?), qui prend par surprise au moment de clore le live, mais complétée par un rappel qui a fini d’épuiser un public surchauffé par la salle et le groupe, englué dans sa sueur, mais tellement réjoui de l’hyperactivité de nos chers amis de la Baltique. En témoignaient les sourires plaqués sur les visages épuisés à la sortie.

C’est que, depuis qu’ils ont remplacé Klaxons au pied levé en 2007, le trio danois s’y est toujours entendu pour faire lever les godillots les plus lourds, en festival ou dans une salle comme la Cigale, dont le balcon malheureusement fermé révélait une ferveur décroissante pour le disco-punk, un genre que maîtrise pourtant avec brio WhoMadeWho, et dont ils n’ont pas manqué de rappeler le côté punk, souvent délaissé au profit du disco, avec un jeu de scène juteux et des échanges nombreux avec le public, au point de faire courir un technicien rattrapant de justesse un jack sur le point de lâcher pendant une descente visiblement imprévue de Tomas Høffding dans le public. Risky business.

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Il faut dire que le trio de Copenhague était précédé de Thylacine, dont l’electronica perfectionniste, ponctuée d’interventions au saxo et de bombes lâchées avec doigté, a progressivement réveillé la salle à grands renforts d’abstractions visuelles noir et blanc, riches et dynamiques, tantôt pointillistes, tantôt linéaires. William Rezé, compositeur électro, et Laetitia Bely, artiste visuelle, ne semblent pas prêts, contrairement à leur homonyme canidé aujourd’hui disparu, de voir leur espèce menacée, s’affichant, depuis leurs premières dates parisiennes dont une Art Is A Live chauffée à blanc en avril dernier, à choper les premières parties de pointures comme WhoMadeWho, en plus de tourner pour les Inouïs du Printemps de Bourges. Si vous ne voyez pas encore de qui il s’agit, c’est facile, William a une MPC autour du cou.

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Mohammad & Marc Baron aux Instants Chavirés

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Mohammad & Marc Baron, Instants Chavirés, le 28 octobre à Montreuil

Face à l’entrée discrète des Instants Chavirés ce soir, quelques comédiens sous une perche et des éclairages sont réunis sans qu’on comprenne s’ils jouent ou non ni si la caméra tourne. Ils entretiennent eux-mêmes la confusion en engageant facilement la conversation quand on s’approche d’eux, trahissant délibérément un tournage naturaliste et cherchant la complicité implicite de participants fortuits, le tout dans une ambiance de soir d’automne dans cette rue sombre de Montreuil. C’est en fait le trop rare Philippe Grandrieux qui profite des allers et venues d’un concert pour mettre en scène à la sauvage son prochain film (qui parle de drogue et de musique, tant qu’à faire), et fait office de mise-en-bouche à une soirée d’énigmes et de puits sans fonds.

Les énigmes, c’est celles que renferment les archives de Marc Baron, planté au milieu de la salle comme pour mettre l’accent sur son dispositif : magnétophones, vieux lecteurs de bandes magnétiques, et toute une série de bobines qu’il manipule, interrompt, échange, rembobine. On rentre dans son set avec l’impression d’entendre des documents défendus - son album sorti cette année s’intitule d’ailleurs Hidden Tapes. Présences et silences, souffles et fantômes, prise d’assaut synthétiques ou musique concrète, le Montreuillois capture l’auditoire dans un théâtre perturbant et imprévisible, et invoque la mythologie des tapes. On pense à James Ferraro comme à Call Back The Giants, à beaucoup de field recordings, mais c’est surtout un moment unique et une stimulante première partie.

Pour les puis sans fonds, ce sont bien sûr ceux de Mohammad, dont le live est noir et sourd comme un Pierre Soulages. Leur formule se maintient dans des tonalités graves et maronnasses, tout juste ponctuée par quelques glissandos qui vous mettent l’estomac aux bords des lèvres, et le grincement occasionnel des arches. Leurs drones organiques (violoncelle, contrebasse et une sorte de basse-oscillateur sobre d’apparence mais redoutable en portée) laissent néanmoins apparaître des compositions minimes mais parfois variées. En labourant au pied du spectre harmonique sous de faibles spots rouges, ces trois grecs nous poussent dans un repli solennel et réconfortant, et inspirent un moment d’humilité et d’humanité dans des Instants Chavirés qui ont trouvé bon de faire salle assise pour l’occasion. Jusqu’à ce que la dernière vibration, le dernier silence, ne vienne clore la parenthèse dans laquelle on a glissé ce soir.

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On y était : Serendip Lab Festival 2014

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Soirée d'ouverture, Caves Lechapelais, Paris, le vendredi 10 octobre

Vendredi 10 octobre, le Serendip Lab ouvrait le bal de son festival pluridisciplinaire à la programmation éclectique, investissant à cette occasion les Caves Lechapelais - "240m2 sous voûtes romanes au décor médiéval sous une hauteur de plafond de 4,5 m", ancien haut lieu des soirées fetish, BDSM parisiennes. Avec un programme pareil, autant vous dire que l'on ne savait pas trop à quoi s'attendre... Et tant mieux, car la surprise n'en fut que plus belle.

Après plus de deux ans passés à écumer avec zèle le tourbillon des lives, sets, afters, lieux éphémères, etc., de la scène électronique parisienne, c'est inévitable, la folie s'émousse et l'excitation des premières heures n'est plus au rendez-vous. Les soirées s'enchaînent avec des noms toujours plus vendeurs, des spots toujours plus incroyables, des orgas toujours plus motivés, mais finissent également par se confondre dans la perception ingrate de l'habitude. Mêmes formules, mêmes artistes, mêmes têtes, et le sentiment de prolonger une longue fête dans laquelle on ne sait plus très bien si l'on s'amuse encore ou si l'on s'attarde par rituel et nostalgie. Attention, il n'est pas question ici de jouer les premiers accords de la symphonie du c'était mieux avant ni de se plaindre de quelque façon de la situation actuelle. Nous pouvons être fiers de ce qu'est devenue notre ville et reconnaissants vis-à-vis de ceux qui ont contribué à la forger. Seulement voilà, lorsque des orgas un peu en marge s'aventurent à brasser les règles avec talent, ils parviennent à insuffler pour quelques heures cette bouffée de je-ne-sais-quoi qui nous rappelle pourquoi nous aimons la fête en premier lieu. Le Serendip Lab, c'était un peu ça. De l'énergie, de la spontanéité, une organisation à l'arrache et une programmation improbable faisant danser ensemble des amateurs de hip-hop, d'acid house et de whatever-is-core-enough-for-you. Un line-up hyper chelou ramassé sous les voûtes pierreuses et suintantes d'une cave romane perdue dans le fin fond des Batignolles.

Premier bon point, l'orga. Détente au possible. Abordable. De bonne humeur. Dévouée. Le genre de staff avec lequel on prend plaisir à discuter. Deuxième bon point, le bar. 2€ la pinte ! 4€ les hards ! Des tarifs dignes d'une kermesse hard discount griffonnés à la vite sur un morceau de carton déchiré. Troisième bon point, le lieu. Une vraie cave à l'ancienne, pendue au bout d'un escalier profond, avec de jolies arcades et un plafond assez haut pour ne jamais avoir l'impression d'étouffer. Quatrième bon point, l'ambiance. Un public vraiment hétérogène, ouvert et motivé, alternant la danse, l'écoute attentive et les parties d'un obscur jeu de fête foraine nocturne taïwanais, ramené pour l'occasion par l'artiste japonais Yuichi Kishino. Enfin, dernier bon point, la musique. Avec ses trente-deux ans de métier, sa grande gentillesse et une humilité désarmante au regard de ses faits d'armes, Dee Nasty nous a offert un set old school fiévreux qui a fait rouler la sueur sur plus d'un front. Un instant suspendu dans les mailles du vrai hip-hop - esquisse de la folie qu'ont dû être les premières blocks parties des terrains vagues de La Chapelle. Voiron, une fois encore, a retourné la salle avec l'un des meilleurs lives acid techno de la capitale (et toujours en sautillant comme un cabri derrière ses machines).

Evidemment, avec une programmation aussi éclectique, difficile d'être aussi enthousiaste pour tout le monde, mais franchement, cette fraîcheur, cette spontanéité, et cette atmosphère détendue, avant la musique, c'est ça la réussite du Serendip. Après m'être fait retourner le cerveau par Bitchin Bajas au Petit Bain, je dois bien avouer que je m'attendais à errer vers 4h aux alentours de la Place de Clichy en me disant qu'il y en a marre des soirées et qu'il est temps pour moi de passer à autre chose. Manqué. Manqué sur toute la ligne.

Merci à toute l'équipe du festival et au personnel des Caves. Les batteries sont rechargées pour quelques mois encore. Histoire de voir s'il n'y a pas d'autres petites perles d'humilité égarées dans les recoins de la capitale.

Alexis Beaulieu

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Photos © Renardo Crew

Concerts et rencontre sur l'underground 70's et 80's, Cirque Electrique, Paris, le mercredi 15 octobre

Première vraie fraîcheur d’automne, Porte des Lilas : il faut vraiment savoir ce que l’on veut pour se rendre à cette soirée de l’improbable et judicieux Serendip Festival. On croyait qu’il s’agissait du Cirque Électrique, mais l’action se déroule dans une autre petite salle adjacente dont on devine par la présence d’une chaudière dissimulée derrière une planche qu’il s’agit d’une ancienne cuisine. Le contexte est donc idéal pour ce troisième volet du festival, consacré à « l’underground 70's et 80's ».

Pour les 70's, on retrouve le sage Dominique Grimaud qui a circulé dans plusieurs formations françaises à la postérité obscure mais tenace, puis, par la suite, documenté ce passé musical hexagonal chez Le Mot et le Reste, entre autres. Il en connaît plus qu’un rayon, et déroule mille anecdotes loufoques, documents d’époque à l’appui, comme ce premier press release de Virgin France édité à la machine dans une boulangerie - à l’époque où un groupe d’anarchistes marseillais, Barricade, avait tenté de signer chez eux. Il monte ensuite sur scène pour incarner, avec un autre membre original, une version très différente de Camizole, autre vieille légende du free rock/improv à la française, qui sonnait à l’époque comme Captain Beefheart ou Amon Düül 1 un très sale jour. Il s’agit aujourd’hui d’une formule totalement électronique, avec moult synthés, pédales, samplers et bécanes analogiques, et la surprise est totale - bien que Grimaud ait déjà tâtonné dans l’électronique dans les 80's dans d’autres formations. Là où l’on aurait pu craindre une performance de synth-music pompière façon Klaus Schulze reborn, le duo nous sert deux pièces aux formes libres et vivantes, et attaque le givre synthétique sous tous ses angles. Drones, arpèges, nœuds de distorsions et aussi quelques beats défilent et créent une mouvement physique volontiers déboussolant. On réalise alors que ce qu’on entend pourrait parfaitement se retrouver sur n’importe quel tape label contemporain qui se respecte, voire sur une des sorties les plus expés de LIES.

Pour le deuxième acte 80's, ADN ‘Krystall donne dans un registre plus light. On connaît ce one-man-band pour un LP en 82 resté culte et revisité par quelques compilations de minimal wave dans les années 2000, et on se souvient de cette électropop primaire mais bizarre. Son incarnation contemporaine relève surtout de la bonne blague : boîte a rythme bloquée sur le même rythme, arrangements répétitifs, paroles régressives dans un foutoir français/anglais/allemand pas toujours drôle mais finalement attachant, et curieusement ça marche pour ce que c’est - de l’électro pop vintage, bête et pas si méchante. Mais le vrai héros de cette fin de soirée, c’est le public : jeune, inapproprié, drôle, motivé plus que de raison, il donne lieu à un spectacle incongru, où des jeunes filles se bousculent alors qu’on est moins de 40 et où des jeunes garçons se roulent parterre torse-nu. Une vraie soirée Serendip, en somme.

Thomas Corlin


On y était : RIAM FESTIVAL 11

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Photos © Sigrun Sauerzapfe

Pendant que Marseille s’agglutinait à la Fiesta des Suds devant Superfunk ou Chinese Man, de l’autre côté de la ville, certains n’ont pas cédé à l’appel de la fête populaire phocéenne pour faire honneur au Riam Festival et à quelques artistes peu ou pas connus des tréfonds de l’électro européenne, ou du moins berlinoise. Mis à part le reconnu DJ l'Amateur et le Français (mais résident berlinois) Humantronic, les trois artistes de ce week-end nous viennent tous, par coïncidence, de Neukölln. Pas vraiment par coïncidence d’ailleurs, puisque c’est la structure Berlin Current, émanation du brillant CTM festival, qui s’occupe de promouvoir des artistes locaux et a ainsi servi au Riam un plateau du terroir pour son week-end d’ouverture.

Aux Demoiselles du 5, petit lieu de la nuit alternative à Marseille, on se réunit autour de Moon Wheel installé en plein milieu d’un dancefloor assez roots. Sur cassette, le Suédois-Berlinois pratique une électro lo-fi à l’aura mystique, mais sait également grimper sur un plateau techno. Vu le contexte intimiste, il maintiendra tout son live en downtempo et ça fonctionne : on pensera un peu à du Boards Of Canada moins léché, et, beaucoup, à Pye Corner Audio pour le psychédélisme lointain. Humantronic pliera ensuite la soirée avec un DJ set électro-tech dynamique, qui enverra tout le monde rouler dans les pentes du Cours Julien après la fermeture.

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Le ton est plus lourd le lendemain dans la cave de l’Uppercut, normalement consacrée au jazz contemporain. Il y a peu de monde, mais les absents ont tort bien sûr. Les productions de l’Australienne Phoebe Kiddo tournent autour du rythme : ses constructions sont astucieuses, empreintes de footwork, de dubstep, mais avec un glacis allemand et une finesse très moderne. Elle recouvre ses structures bondissantes de samples vocaux souvent asiatiques qui compliquent agréablement sa formule sans pour autant tomber dans de l’IDM de geek autosuffisante. Toute cette méticulosité sera cependant ébranlée par le live viking d’Oake. On connaissait jusqu’ici le duo pour ses précieux EP de techno abstraite et tribale, mais son projet s’oriente désormais vers une mystique gothique qui n’a pas froid aux yeux. Le couple (ils sont même mariés) mise sur la catharsis et l’occulte alors que ses compos s’éloignent de la techno et basculent dans le noise et le drone, comme une sorte de Pharmakon électronique. Leur formule live comporte aussi pas mal de théâtre : le set est annoncé par de vieux carillons en live, madame se perd dans un chant très lyrique pendant que monsieur crie volontiers, et leur dynamique de couple joue beaucoup dans la tension globale (on les voit s’embrasser furtivement). Pendant un des tracks, le binôme se sépare, l’un s’agenouille en hurlant pendant cinq minutes « where are you » pendant que l’autre tourne le dos au public, du fond de la scène. Curieusement, tout ce folklore indus/goth passe très bien parce que le duo expose une certaine fragilité derrière les coups de fouet et les décharges de drones, alors que ce type d’univers se veut souvent impénétrable. Le décalage du contexte marseillais (28 degrés à l’ombre en octobre, baston de rue sanglante quasiment aux portes du lieu) participait bien sûr à rendre la soirée bizarre et unique. Vous pouvez d’ailleurs encore en profiter dimanche et lundi avec le showcase de Cabanon Records et le live de Russell Haswell, d’autant qu’on vous fait gagner deux places pour ce dernier en nous contactant via ce lien.


On y était : Max Richter au Royal Albert Hall

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On y était : Max Richter, le 4 octobre au Royal Albert Hall (Londres) - par Melville Bouchard

Max Richter fait partie de ces compositeurs rares qui ont choisi la voie minimaliste, entendez aussi celle de la pureté, de la quintessence et de la sophistication. Dès la première écoute d'une de ses compositions, on est frappé par la simplicité des notes, mais aussi par la complexité des arrangements et l'intensité des émotions qu'elles portent.

En 2004, Max Richter éditait The Blue Notebooks, dont je découvrirai chaque morceau pendant le concert, en première écoute donc.

En 2010 il nous flanquait un Infra qui fut ma porte d'entrée, et dont l'intensité pourrait s'apparenter au contact d'une barrière électrifiée avec vos tripes, suivant un algorithme imprévisible mais croissant, jonché de pics et de gouffres. Une décharge longue, parfois stridente, douloureuse et bienfaitrice, exposant à la sueur et à la lumière vos cicatrices les plus cuisantes. Pour tenter de me comprendre, écoutez Infra 5 par exemple.

Depuis Infra, je perds Max Richter de vue, lui préférant, dans la même famille, Dustin O'Halloran, Erik Satie ou Philip Glass.
Jusqu'à cet été.

Au hasard d'un vol long courrier sur une compagnie aérienne du Golfe, je découvre l'album Vivaldi Recomposed by Max Richter. Et là, c'est le choc.

De retour au bercail un mois plus tard, je m'empresse de chercher cet album, édité chez Deutsche Grammophon en 2012. Je réalise simultanément que j'ai perdu deux ans de félicité et certainement aussi l'occasion de le voir en concert jouant cette oeuvre, lorsque récemment, j'apprends qu'une date est prévue le 4 octobre au Royal Albert Hall de Londres, avec Max Richter himself, Daniel Hope au violon et le Royal Philamonic Concert Orchestra en backing band, rien que ça. Aller à Londres spécialement pour ce concert semble irréel et lointain à l'époque. J'oublie cette idée - disons que je la mets en veille.

La veille du concert, dans mon salon lyonnais, je lance Vivaldi et son Max Richter sur mes platines. Soudain je trépigne, je rugis, invoque la puissance du son. J'ai provoqué les éléments et je décide immédiatement de prendre un billet d'avion ainsi qu'une place pour le lendemain. Ce ne sera pas Arena, Grand Tier ou Loggia, mais bien les Stalls, assises et numérotées certes, mais les Stalls quand même, c'est plus rock. Et je ferai l'aller et le retour dans la foulée, façon Blitzkrieg, peut-être un clin d'œil à ce compositeur britannique né en Allemagne.

Je m'installe à mon siège. Je suis un peu aviné par une heure d'attente au bar du Hall. Je suis accompagné de deux amis londoniens. C'est la première fois que je pénètre dans le dôme, l'institution. Johnny Cash, Rachmaninov, The Smiths, Yehudi Menuhin, Allen Ginsberg, Bruce Springsteen... Ils sont passés là. En écrivant ces lignes, je découvre que Patrick Bruel y jouait en septembre dernier. Ça me laisse songeur.

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Les sièges sont confortables, pivotants et silencieux. Je suis dans l'axe de la scène, trente rangs et quelques centaines de personnes m'en séparent, et pourtant la vision est exceptionnelle, distincte et panoptique. Le sol est en lino, ce qui de prime abord peut sembler un peu chiche tant le reste du décor est noble. Mais l'explication est simple. Décidant de ne pas nier son alcoolisme latent, ni son pragmatisme patenté, le Britannique se donne ainsi l'occasion de se pinter tranquillement, un verre à la main, devant son artiste favori sans risquer de tacher une moquette centenaire. Et même à £8.25 le grand verre de vin, il ne se prive pas. Moi non plus, du reste.

La salle est comble, et c'est donc avec un Merlot dans la main droite que j'observe Max Richter entrer en scène, habillé en noir de la tête aux pieds, accompagné de Daniel Hope, violoniste ultra chevronné, costume anthracite un peu formel. Puis s’engouffre sobrement une bande de musiciens tout de noir vêtus. Ils sont à présent vingt-trois sur scène. Une flopée de violons, une harpe, un piano, un clavecin, des violoncelles. Max Richter opère un Moog et un Mac dont la pomme brille de manière indécente dans cet humble décor.

Quand Spring 0 commence, on mesure encore mal la puissance de frappe de l'équipe sur scène. Ce mouvement n'existe d'ailleurs pas chez Vivaldi. Il a été créé pour introduire la réécriture de Max Richter. Mais dès l'amorce de Spring 1, on a compris qu'on allait rester scotché à son siège pendant quarante minutes. Et cela ne se démentira pas. A part une petite virée de ravitaillement au bar (on ne renie pas ses origines) au milieu de Winter 2, je suis sous le choc.

Si mes oreilles, habituées par les concerts et les salles crasses à 158 dB, regrettent un niveau sonore un poil trop bas, le dôme en revanche et ses champignons géants au plafond, les tentures font tourner la musique si vite qu'on se sent au centre d'un vortex, et on est là, tourbillonnant au milieu des musiciens. Le concert passe comme un flash, enchainant toutes les saisons, et moi tous les états.

La réécriture de Vivaldi par Max Richter confère parfois à une folie de type dancefloor, avec des coups d'archets comme autant de beats. Le livret du concert indique que Richter a entamé ce processus de réécriture afin de se réapproprier, de déconstruire même, une œuvre qu'il a écouté en boucle depuis l'enfance, puis à laquelle il s'est rendu hermétique à cause de son omniprésence dans les publicités, les espaces publics, les messages d'attentes. Il a ainsi modifié 75% des notes de Vivaldi, il a surdosé les basses, il a énergisé chaque mouvement, le modifiant tout en gardant son esprit.

On en ressort totalement exalté. L'album est déjà une locomotive puissante, mais le live laisse échapper toute la vapeur, tous les crissements propres à cette machine mi-organique, mi-électronique lancée à pleine vitesse et dirigée par l'impressionnant Daniel Hope et son violon, je cite le programme, un « ex-Linpinski » Guarneri del Gesu datant de 1742.

Puis c'est l'entracte.

La deuxième partie du concert est exclusivement consacrée à The Blue Notebooks, qui fêtent leur dixième anniversaire. Les musiciens du Richter Ensemble sont au nombre de cinq. Un philarmonique resserré dirait quelqu'un qui n'y connaît pas grand chose en la matière, comme moi. Ce sont les musiciens et compagnons de toujours, ceux-la mêmes qui avaient enregistré l'oeuvre en 2003-2004.

Toutefois, la rupture est rude tant ce premier album est dépouillé comparé aux Quatre Saisons. Je le découvre. J'ai l'impression d'écouter une techno sourde, sans basse, ni rythme. Mais en filigrane, on perçoit la trame, la fréquence, et à force de concentration, on se laisse emporter. Sans se forcer, on s'envole et c'est très beau.

Applaudissements. Va-et-vient, salutations, rappel.

« Je vais vous jouer quelques morceaux d'Infra à présent. » Infra 5 puis 6 puis 8. Exultation.

Applaudissements. Va-et-vient, salutations, départ.

Je me dirige vers la sortie. Une file d'attente immense, de celle que les Britanniques affectionnent tant, s'est formée devant une table où Max Richter et Daniel Hope enchainent les signatures et les sourires. Je file, aux anges. C'est le début de l'automne, l'été lutte pour ne pas sombrer alors que l'hiver s’instille dans nos corps. Mon esprit, lui, est tourné vers le printemps. Les quatre saisons sont réunies.

Il est un label à Rodez qui l'a bien compris, en sortant de manière presque inaperçue une ode aux héritiers de Erik Satie. Erik Satie et les nouveaux jeunes est d'ailleurs en cours de réédition chez Arbouse records. Il contient notamment des interprétations de Max Richter, Fennesz, Hauschka...

Vidéo

https://www.youtube.com/watch?v=EcsM4HUEwVw


On y était : Levitation Festival France

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Photos © Cyril 'Jerry Garcia' Bagnaud

Levitation Festival France, Angers, 19 et 20 septembre 2014

L'été des festivals  se concluait cette année pour la team Hartzine, comme l'an dernier d'ailleurs - outre par le Heart of Glass, Heart of Gold, où certains d'entre nous étaient réquisitionnés pour honorer l'auditoire d'un DJ-set désormais couru du tout Paris ( faut bien se vendre un peu...) - par un tour à Austin - prononcez Angers - en Anjou (Far Ouest) pour le Levitation France. Le petit frère français de l'Austin Psych Fest nous invitait lors de cette deuxième édition à goûter à diverses formes de psychédélisme, genre revenu particulièrement  dans le mouv' ces dernières années, du plus électronique au plus traditionnel, toutes guitares fuzz dehors.

JOUR 1
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Parce qu'il faut bien bosser dans un bureau pour gagner sa croûte et le droit de se rendre au festival manger un douteux jambalaya, aussi onéreux qu'un buvard de LSD, et lui aussi aux effets psychédéliques pour l'estomac, impossible d'être sur site dès 17h30 pour le concert inaugural des locaux d'Eagles Gift. A vrai dire, nous n'étions pas les seuls à manquer ça et nous nous en sommes remis sans trop de difficultés, le punch d'accueil bien dosé nous permettant de sécher nos larmes et de surmonter ce raté, bien accompagnés par le DJ-set d'Al Lover, parfaite entame pour nous aider à changer de monde pour le week-end.

Le voyage commença par une escale au pays d'Aqua Nebula Oscillator, une bien étrange contrée. Malgré une mise en scène plutôt lumineuse et pailletée, leur son est dark et fait ressortir le côté vaudou qui est en nous. Nous avons bel et bien en face de nous ce qui se fait de mieux dans l'Hexagone en la matière, même si cela arrive un peu tôt dans la soirée. Dommage pour eux, d'autant que la suite immédiate sera assez douteuse. Des Américains dénommés Sprindrift qui doivent plus à John Wayne qu'à Ennio Morricone. On s'ennuie ferme devant cette country spaghetti, certes bien exécutée, tout comme le public par la même occasion qui n'a d'autre solution que de trouver le salut dans un dernier punch.

Tant mieux pour Orval Carlos Sibelius, qui fait rapidement le plein. Pas besoin d'en rajouter sur la pop délicate et mutante d'Axel Monneau, dont l'immense Super Forma a fait l'objet ici d'une belle chronique il y a déjà plus d'un an (lire). Le groupe l'a d'ailleurs usé jusqu'à l'os, même si les morceaux restent difficiles à mettre en relief en live : on attend maintenant la suite.

Christian Bland And The Revelators ont déjà commencé à arroser la scène extérieure de leur pluie de Rickenbacker reverbérée quand nous sortons de la salle du Chabada, dans un décor industriel adapté à l'expérience. C'est pas trop mal, fort, bien psyché, mais les compositions sont somme toute assez moyennes par comparaison à celles des Black Angels, résidence principale du Christian en question.
Que penser ensuite de Kadavar ? Eh bien pas grand chose, en dépit du buzz ronflant entourant depuis peu ces grands Allemands chevelus, pastiches de Led Zeppelin, ou plutôt de Black Sabbath. C'est assez distrayant sur scène, mais hors-sujet ce soir là. A revoir, certainement au Hellfest...

Joël Gion et ses acolytes (c'est That 70's Show !), eux, collaient à l'affiche du jour sur le papier. Des looks bien clichés : pattes d'eph sur grand maigre, barbes sur cuir pour d'autres... et Joël, me direz-vous ? Qu'attendre du Bez psyché-rock des 90's ? Rien... eh bien c'est exactement ça. C'est très moyen d'un bout à l'autre, poseur, approximatif et pas original pour un sou.

Heureusement... cocorico ! Le niveau est relevé après cela par Zombie Zombie, en nouvelle formule deux batteries. Le groupe a ainsi pris beaucoup d'épaisseur, c'est moins DIY, à tel point que nous nous surprenons à être totalement scotchés par la prestation. On n'est pas très loin de l'impression laissée par Beak lors de l'édition précédente.

Nous attendions de pied ferme nos petits favoris de Woods après leur excellent With Light And With Love sorti il y a quelques mois (lire la chronique). Ces types sont doués et passionnés, et produisent de vrais petits bijoux en dépit du peu de moyens à leur disposition. Le concert du soir en sera la preuve, tant le groupe (en plus de cela réduit à un trio, le quatrième larron étant a priori souffrant) éblouit le connaisseur par ses arrangements, malgré la frustration de ne pouvoir rendre totalement justice aux compositions, faute de claviers notamment.

La performance de Ben Frost, quant à elle, ne restera pas dans les annales. C'est hyper prétentieux et sans grand intérêt en live, contrairement à ses enregistrements. Le public ne s'y est d'ailleurs pas vraiment trompé en désertant la salle assez vite pour mieux remplir le bar.

Les branleurs (désolé, il n'y a pas d'autre mot) de La Femme avaient pour mission de garnir les rangs et accessoirement de clôturer cette soirée. Si question public, l'objectif fut atteint, pour autant nous ne sommes plus totalement convaincus par ces gars du gang. Passée la surprise de son apparition sur la scène hexagonale,  le groupe a perdu en fraîcheur et sa surexposition commence à lasser. Impossible de rentrer dedans ce soir-là, peut être du fait de l'heure tardive et de l'effet Ben Frost.

Au final, vous l'aurez compris, le bilan de cette première soirée fut pour nous assez mitigé. Le samedi soir devait dès lors redresser la barre.

JOUR 2
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La soirée commence, une fois n'est pas coutume, en fin d'après midi, et cette fois ci de façon rock´n roll avec Pow. Le trio de San Francisco, protégé du Thee Oh Sees John Dwyer, nous livre un set ultra vitaminé digne d'un bon vieux garage band. On acquiesce évidemment.

Ça sera moins le cas quelques minutes plus tard devant l'afro-psyché de High Wolf. Le type est seul avec sa guitare et ses machines, assez statique, et c'est à vrai dire pas notre came. Aussi, pas la peine de vous faire un dessin sur la réponse que nous apportons dans une telle situation : le bar pour un punch !

Autre moment fort attendu par notre équipe, la prestation d'Amen Dunes. Nous avions été franchement touché par son bien nommé Love (lire l'interview) en mai dernier. La magie opère également sur scène. A l'instar de Woods la veille, on est ici dans la simplicité, voire le dénuement. Damon McMahon, pas du tout looké  (ça change), paraît harrassé, mais nous gratifie malgré tout d'un concert pur et sensible. Le public n'est pas venu pour lui, c'est certain, mais peu importe : nous, on en repart plus que satisfaits. Pour la peine, on s'offrira même le vinyle et une petite séance de discussion fort courtoise avec le garçon... On est comme ça chez Hartzine, quand on aime, on ne compte pas. Les Bordelais de JC Satàn sont certes énergiques et jouent fort, mais bon, pas évident d'apprécier après avoir été attendri par Amen Dunes... C'est l'effet "abattoir" (ancien usage des lieux, cela ne s'invente pas !), un bon vieux coup derrière la nuque, avant une lente agonie. Nous abandonnerons en route, attirés par les étoiles.

Asteroid #4 joue dehors, et c'est plutôt très bien. Le son est carré, les morceaux sont bons. Le programme parle de dream pop et d'américana en passant par le shoegaze. Que demande le peuple ! Au final, pas grand chose à envier à la bande d'Anton Newcombe (grand absent du week-end), si ce ne sont les frasques. Mas bon, mieux vaut laisser ça à super Joël, d'ailleurs toujours dans les parages, errant à la recherche d'on-ne-sait-quoi, pas encore redescendu de la veille. Il a peut-être été engagé pour le décor, avec ses sbires tout droit sortis des 70's.

Une des claques de la soirée nous a été donné par Holy Wave. Pourtant pas forcément extraordinaire sur disque, ce groupe fait semble-t-il partie de ceux qui prennent toute leur dimension sur scène. On se dit d'abord qu'on va avoir droit à un énième groupe de geeks attardés envoyant la sauce distordue sans nuance aucune. Eh bien pas du tout. C'est vivant, mélodique, cohérent, archi maîtrisé et parfaitement mis en son et en lumière (expérimentations lumineuses tous azimuts !). Ces jeunes gens, pas franchement modernes pour autant, mais avant tout fins musiciens, ont réussi à nous emmener loin.

White Hills, qui suit ensuite, nous ramènera hélas assez vite sur terre, avec son glam space rock cocaïné à combinaison en latex... Ramenez-nous Machine, c'est un groupe pour lui ! C'est un genre, comme on dit... Soit on aime ou soit on n'aime pas, sans pour autant détester (vous l'aurez compris, nous sommes de ceux-là), mais il faut tout de même leur accorder un professionnalisme assez évident, notamment dans la qualité sonore, peaufinée par de nombreuses heures de vol.

Le set de Moon Duo nous aura plus largement convaincu, mais plutôt que d'accumuler des adjectifs déjà trop utilisés dans cette chronique (vitaminé, hypnotique, puissant, etc.), nous préférons nous étendre sur la révélation du festival qui a suivi : les Américains de Quilt.

Trois garçons, une fille... des dizaines de possibilités, d'autant que la demoiselle dégage non pas un charisme (ce groupe est tout sauf charismatique) mais une certaine grâce. Constat rapide : leurs chansons et arrangements psyché soft sont au-dessus du lot. Nous ne sommes ici pas très loin du classicisme pop et de l'élégance discrète de Real Estate, ou l'art de faire du beau avec peu de choses. C'est sans prétention, ni posture, mais pour autant on tombe sous le charme immédiatement. Quelques jours plus tard, nous nous apercevrons que nous avions reçu il y a quelques semaines leur inaugural Held In Splendor dans la boîte mail de la rédaction, sans que nous ayons eu le temps d'y prêter une particulière attention. Ce lamentable manquement est aujourd'hui réparé. Verdict : nous n'avions pas rêvé, l'écoute du disque produit le même effet. Il n'a d'ailleurs pas "quilté" notre platine depuis.

Trève de poésie et de chichi... C'était après cela au tour de The Soft Moon de rentrer dans l'arène pour un show sans concession, très dense,sombre et pointu. La crème actuelle du post-punk, soit un notable grand écart avec Quilt. Le passage de l'un à l'autre aura d'ailleurs été un peu difficile pour nous autres, pour être tout à fait honnêtes. Si la classe de ce groupe reste intacte, nous garderons pourtant plus en mémoire leur prestation à La Route du Rock 2012. L'effet de surprise, certainement.

Les Allah Las, eux, ne font pas du post-punk... Ils font de la surf pop vintage tendance garage depuis leur premier album sorti fin 2012. Fin 2014, ils nous sortent le même. Gageons que dans dix ans, ils n'auront pas évolué d'un pouce. Et après tout, pourquoi pas. Leur concert est des plus sympathiques, tout comme leur musique qui donne envie de filer à la plage, les planches sur le toit du pick-up de papa.
L'attraction people du week-end était la venue du fils de Dieu (Jésus ? Non, Sean, fils de John) avec son projet The Goastt, monté avec sa mannequin de copine qui tient la basse. Pas vraiment mémorable (exception faite évidemment de la bassiste - la salle étant étonnement plus remplie de son côté de la scène...) : des compositions assez light, un groupe de mercenaires qui ne paraît pas s'éclater des masses, mais un Sean Lennon que l'on découvre très bon gratteux. A sa place, on aurait tout de même choisi un autre boulot parce que l'héritage est lourd, trop lourd, mais bon.

Le festival devait se clôturer par une reformation d'un groupe mythique... les Anglais de Loop. Un groupe de la fin des 80's qu'on aura bien "loopé" pendant notre jeunesse, mais aussi en cette fin de soirée... Désolé, mais les deux premiers morceaux trop peu accrocheurs n'auront pas su nous retenir.

Voilà voilà, comme toujours en festival, des choses qu'on aime et d'autres un peu moins, mais on souhaite une longue vie à cet événement à taille humaine plutôt atypique qui a tout pour s'inscrire dans la durée comme un incontournable du genre.

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On y était : Afropunk Festival 2014

Afropunk fest2On y était : Afropunk Festival, 23 et 24 août 2014 à New-York.

New York, la ville-monde, la grosse pomme que tout le monde a envie de croquer quitte à s'y casser les dents, une idée du rêve américain. Des cinq boroughs qui la composent, Brooklyn est sans doute celui qui cristallise le plus de fantasmes, à tel point qu'aujourd'hui, tout le monde veut son Brooklyn, l'une des dernières tendances parisiennes étant de dire que telle ou telle banlieue est ou est en passe de devenir "le nouveau Brooklyn". Soyons sérieux deux minutes et arrêtons avec cette idée aussi fausse que stupide et qui n'est autre qu'une émanation de la vague médiatique sur laquelle surfent allègrement nos politiques et technocrates pour vendre l'idée du Grand Paris. Parce qu'en vrai, ce projet n'a d'autre but que la spéculation foncière et immobilière, une grosse orgie de partenariats public-privé sur fond de gentrification, pas tout à fait la vision romantico-bobo que l'on nous met sous le nez et que beaucoup se laissent aller à croire. Et puis les banlieues ont leur propre culture et identité et n'ont pas besoin de Paris pour exister à ce niveau-là. Pour faire court, Paris ne sera jamais NYC et sa banlieue ne sera jamais Brooklyn, et vous savez quoi ? Ce n'est pas grave.

Quatrième ville du pays à lui tout seul, l'arrondissement cosmopolite accueille pour la quinzième année consécutive l'AfroPunk Music Festival à Commodore Park dans le quartier de Fort Greene. Comme son nom l'indique, l'événement met à l'honneur la communauté afro-américaine ou internationale à travers un panel d'artistes allant du hip-hop au punk en passant par la soul ou le métal - une programmation des plus éclectiques répartie sur quatre scènes.

Il fait beau, il fait chaud, ça sent la weed et il y a un sacré peuple, c'est clairement l'attraction du week-end. Coupes afro multicolores, spandex déchirés, bijoux de princesses nubiennes, gars déguisé en Kanye West version Yeezus, chapeaux en tout genre, c'est la foire au look, une sorte de fashion week ghetto, terrain de jeu idéal pour étudiant(e) en stylisme en manque d'inspiration. Mention spéciale aux mecs de la sécu sappés Nation of Islam style - le combo costard/noeud pap/Ray Ban, ça défonce (bon après tu divises le cool par deux, voire trois, si t'es pas renoi).

On démarre cette première journée avec Shabazz Palaces, la première signature hip-hop de Sub Pop. Le duo captive l'auditoire avec son rap tribal mystique, savant mélange de machines et de percussions acoustiques qui soutient des paroles écrites au scalpel et délivrées par le flow impeccable d'Ishmael Butler. On bascule ensuite dans une autre ambiance avec Fame School. Le duo de MC débarque sur scène accompagné d'un DJ et d'un batteur, et surtout avec une folle envie de se faire connaître. En fait, les mecs ne sont pas tellement là pour faire un concert mais plutôt une opération communication/street marketing fatiguée. L'attitude est exagérée et pas authentique pour deux sous : ça préfère balancer T-shirts, casquettes et autres CD promo dans le public plutôt que d'essayer de rapper correctement. La scène est ensuite envahie par leur crew, tout le monde gueule dans les micros, ça sature autant que le kick de l'instru, on comprend rien. Au moins ils ont l'air de s'amuser : ça se filme à l'iPhone entre potos, concours de selfies à la bien, c'est naze quoi.

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On oublie vite fait et on passe au set 100% no bullshit de Trash Talk. Les fouteurs de merde du hardcore californien vont tout simplement faire une démonstration de force et jeter toutes les phases mosh culture à leur disposition à la tronche du public, qui visiblement n'attendait que ça. Circle pit de l'enfer, crowdsurfing de compète, frontman possédé, bassiste qui grimpe sur le toit de la scène, ça part dans tous les sens, l'ambiance est électrique sur fond de hardcore métallique alternant courts passages sludge et frénésie fastcore, un peu comme si Lärm et Black Flag avaient fait des petits après une soirée trop arrosée au lait de soja frelaté. Le dernier morceau sera l'occasion pour le chanteur de virer les gens en les invectivant à aller voir les Bad Brains qui s'apprêtent à commencer sur la scène d'en face.

C'est sans leur mythique frontman H.R. que les pionniers du hardcore vont assurer le show au milieu du playground de Commodore Park (visible dans le chouette documentaire Doin' It In The Park de Bobbito Garcia et Kevin Couliau), celui-ci étant remplacé par le gars de Fishbone (rien que d'évoquer ce groupe me fait du mal) pour une partie du set, puis par Mos Def. Oui, c'est un peu bizarre. Il y a quelque chose de touchant à les voir se produire dans ce qui fut longtemps leur jardin, mais le concert ne me transporte pas. L'absence de H.R. sans doute, l'abus de phases reggae aussi. C'est dommage parce que le truc a une saveur particulière ici, surtout lorsque l'on connaît l'énorme influence qu'ils ont eu sur la scène en général et locale en particulier (on y reviendra) mais bon, l'envie de flâner à droite à gauche est plus forte. Sur le moment, mon coeur de coreux me fait me dire que je passe peut-être à côté de quelque chose en ne restant pas jusqu'au bout mais tant pis, j'ai envie de traîner sur le site et d'observer la faune.

Vient ensuite la bonne blague du jour : Body Count. Putain, j'aurais jamais cru voir ça en 2014, mais je suis obligé d'admettre que ça m'a ben fait marrer de voir Ice T et sa bande de darons rincés balancer leurs gimmicks métalcore à l'ancienne. C'est ultra beauf, mais voir la star de Law & Order (New York Unité Spéciale, en VF) interpréter Cop Killer, ça n'a pas de prix. En bonus, on a aussi droit à Coco, madame Ice T, qui headbang mollement sur le côté de la scène en tenant deux bulldogs au bout d'une laisse, priceless.
On part se mettre quelques pale ales dans la tête du côté de Bed-Stuy et on part voir John Talabot à l'Output, le club de Williamsburg. Cool soirée, qui me donne presque envie de parler du décalage entre les cultures club US et européenne, mais bon comme d'habitude hein, la flemme, la prochaine fois peut-être.

Réveil compliqué après les excès de la veille, on retourne sur le site du festival juste à temps pour chopper le set d'Unlocking The Truth, le groupe de métal des gamins de 12 piges qui s'est fait connaître après des concerts de rue remarqués du côté de Time Square ou autre, filmés et diffusés à fond sur YouTube. Alors évidemment, je me contrefous de leur heavy métal à l'ancienne et je me dis que le plan management/marketing prévu par Sony pour les p'tits gars doit pas être jojo, mais c'est super rigolo de voir le sérieux des trois gosses et l'aisance technique dont ils font preuve à leur âge - j'ai presque envie d'employer le mot mignon. Vient ensuite The Internet, formation soul cosy cheesy emmenée par la petite meuf androgyne d'Odd Future, puis retour sur le playground pour un moment particulier, le live des Cro Mags.

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Tout coreux que j'étais, je n'ai jamais été fan des Cro Mags (trop métal, trop tough guy peut-être) mais dire qu'il ne s'agit pas là d'un groupe important serait une connerie, leur premier album The Age Of Quarrel et leurs shows ultra violents ayant en partie changé la face du mouvement au milieu des années 80. Et c'est avec leur chanteur d'origine, John Joseph (par ailleurs auteur d'un superbe livre, The Evolution Of A Cro-Magnon, qui au-delà d'être un récit autobiographique et une histoire du groupe, est surtout un portrait saisissant du New York pré-Giuliani) que les monuments historiques du NYHC se produisent sur la même scène que leurs pères spirituels et mentors les Bad Brains la veille, émouvant. Le gars John est intenable, les plans de gratte crasseux s'enchaînent et les beats épileptiques achèvent de foutre le feu au public qui est là en masse pour célébrer ses gloires locales. Circle pit, karaté dancing style, machismo, discours politisé et fraternité, tous les codes de la scène y passent dans cette grosse kermesse intergénérationnelle.

On se prend ensuite une dose de platines avec le Tribute To DJ Rashad du collectif de Chicago Teklife, emmené par le frère du défunt pionnier du footwork. Rythmiques de TR-808 mongoles et indigestes, festival de claps et démos de danse, ça pique. Après cette session de lobotomie à la ghetto house, on se dirige vers la grande prairie du parc pour voir la tête d'affiche du festival, D'Angelo. Après une annonce d'annulation pour des problèmes de santé (on a l'habitude avec le lascar) et une communication des plus opaques de la part du festival, l'icône de la néo-soul est finalement bien là, sur scène, assis derrière son Rhodes avec The Roots en guise de backing band - le gars a reconstitué le plateau de Jimmy Fallon, tranquille. Celles et ceux qui voulaient admirer sa sangle abdominale légendaire seront déçus, l'ange noir ne décollera pas de son fauteuil pendant que Questlove et ses potes s'éclatent. Mélange de tubes et de parties improvisées, le concert ressemble plus à un jam entre potes avec des interventions de guests, un truc très ricain en fait, une réunion de stars en toute décontraction, une note de fin comme un bon burger bien gras.

Ah et aussi, l'AfroPunk c'est gratos, God Bless.

Texte : Alex P.
Photos : Patrice Bonenfant

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On y était : La Route du Rock été 2014

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On y était : La Route du Rock été 2014

Cette année encore, Hartzine était à la Route du rock. Et oui, nous sommes certainement un peu maso, mais comme chaque été depuis maintenant près de vingt ans, vos serviteurs sacrifient ce week-end central de leurs congés annuels, congés qui pourraient nous voir mettre les voiles vers des horizons lointains, pour un festival à Saint-Malo en Bretagne (!) qui se déroule le plus souvent sous la pluie et dans un froid relatif (!!). Vous vous demandez pourquoi ? Eh bien même si vous ne vous le demandez pas, nous allons tout de même vous le dire. Parce que certains d'entre nous sont originaires du coin, (ça aide à se motiver quand on n'est pas obligé de dormir dans les champs de maïs voisins du site), parce que nous n'avons pas trouvé meilleure ligne artistique depuis toutes ces années dans l'hexagone (bon, la je vais peut-être me faire allumer par certains collègues de la rédaction pas vraiment en phase...), parce que l'association Rock Tympans qui a lancé le festival est toujours aux manettes avec autant de passion et d'activisme et que ses fondateurs sont à chaque édition sur la corde raide, à ne pas savoir si leur bébé pourra survivre l'année suivante. Pour cette édition 2014, pas vraiment d'exception à la règle... et évidemment, il a plu. Les trombes d'eau tombées toute la journée du jeudi, avant le lancement de la première soirée au mythique Fort Saint-Père, ont bien salopé le site. De mémoire de fidèle, nous n'avions jamais vu autant de boue baignée dans des marres d'eau sur un site de festival (bon on n'aime pas bien les foires aux bestiaux anglaises, c'est certainement pour ça...).

JOUR 1

De quoi bien plomber la soirée qui s'annonçait la meilleure, vu l'affiche proposée ? Et bien pas vraiment : le Breton ne se laisse pas abattre aussi facilement car il sait s'équiper de bottes et de ponchos, le festival lui assurant le ravitaillement en galettes saucisses et bières. Et puis, évidemment, la pluie s'est arrêtée de tomber en début de soirée. Seule Angel Olsen ne joua pas au sec. Nous ne pouvons pas vous en dire grand chose, la faute à une interview de Real Estate programmée en même temps, mais les quelques morceaux vus de son set nous l'ont montrée  beaucoup moins introvertie et sauvageonne qu'elle n'y paraissait, même si ses compositions sont moins mises en valeur jouées par son groupe country folk.

Les War On Drugs d'Adam Granduciel étaient ensuite très attendus. Apres les écoutes multiples de leur magnifique Lost In The Dream bien calé sur notre platine depuis des mois (lire la chronique), nous ne voulions pas rater ça. Nous n'avons pas été déçus, même si le groupe est ressorti peu satisfait de sa prestation, il est vrai polluée par divers problèmes techniques liés à la pluie et les décharges électriques qui ont fait dresser les cheveux du chanteur, l'obligeant à chanter dans un micro recouvert d'une serviette de bain (!). Les Américains ont été courageux sur ce coup-là, démontrant la finesse de leurs compositions et toute leur classe dans l'exécution. Ça sera moins le cas avec Kurt Vile et ses Violators, le gars semblant rincé et peu enclin à lâcher les chevaux. Ça a donné un concert assez ennuyeux, et ce malgré un final plus enlevé. La vague de la hype l'avait pourtant porté, mais au final c'est moyen. Non pas que le chevelu n'est pas doué guitare en main, mais ses compositions nous semblent belle et bien surcotées. A moins que ce soit un jour sans ; allez... nous voulons bien lui laisser le bénéfice du doute.

Les problèmes techniques se sont multipliés au cours de cette soirée, preuve en est la fin de concert désastreuse de nos chouchous de Real Estate, que personne ne viendra aider alors qu'un ampli rendait l'âme, poussant le chanteur à la crise de nerfs. La palme va au régisseur de cette petite scène qui leur refusa une légère prolongation de set qui leur aurait permis de placer deux tubes attendus par le public venu nombreux. Car ces bons gars du New Jersey qui ne payent pas de mine, sont de vrais orfèvres pop, devenus maîtres dans l'art d'entrecroiser deux guitares claires avec une basse tout aussi légère, capables de délivrer une qualité de son dans des conditions pourtant vraiment pas avantageuses. Nous allions dire prometteur si le groupe n'avait pas confirmé avec son dernier album. Donc vraiment classe. Proposition à nos chers organisateurs préférés : les faire revenir à la Route du Rock d'hiver après leur avoir payé, en signe d'excuse, une bonne thalasso (salvavatrice vu leur longue tournée en cours, d'autant que certainement assez roots).

Si Thee Oh Sees a bien enchaîné à l'heure, ils auront participé à notre frustration de ne pas pouvoir voir une fin de concert de Real Estate digne de ce nom. A priori pour cause de problème auditif du batteur, leur show n'aura duré qu'une demi-heure. Court, mais finalement suffisant, car si le groupe impressionne par la densité punk produite en simple trio, la recette fini par lasser, sans pour autant que puisse être remis en cause l'engagement total de John Dwyer dans sa musique.

La grande lose de l'équipe Hartzine aura été le concert de The Fat White Family passé au bar, la faute à une info donnée quelques heures plus tôt à l'espace presse : "Le groupe s'est bastonné et refuse promo et concert !"... Vous ne saurez donc rien de ces sulfureux Anglais (on tremble...), même si les échos reçus le lendemain étaient plutôt positifs. Avant que la pluie - revenue pour de bon pour la nuit - n'ait raison de nous au début du concert de Darkside (très bon également a priori... C'est pas de bol ça... On les aurait bien vu jouer un peu plus tôt pour notre part), nous avons conclu cette soirée en dansant lascivement sur l'électro disco de Caribou jouée par de vrais gens tout de blanc vêtus avec de vrais instruments. Daniel V Snaith est un habitué du festival, que ce soit avec Caribou ou auparavant avec Manitoba, et le lui rend bien : un show bien mis en scène et bien rodé, généreux. Le public a manifestement apprécié. Nous aussi, même si nous tempérerons un peu tout de même car il sera difficile pour le Canadien de reprendre durablement le flambeau laissé par LCD Soundsystem, le genre semblant un peu épuisé.

JOUR 2
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Apres une bonne nuit et un bon plateau de fruits de mer chez maman (en pensant bien à la colonie d'Anglais avinée qui s'était installée au "camping" le long d'un tas de lisier du gentil agriculteur ayant mis a disposition son champ pour le week-end), retour au front... enfin dans les douves, où les spectateurs incrédules se sont entassés jusqu'à 18h30, avant que les chers vigiles acceptent d'ouvrir les grilles... Cheatahs en payera les pots cassés, devant jouer son shoegaze devant un public aussi fourni que celui qu'il aurait pu trouver dans un pub londonien. Un peu navrant sur ce coup-là, ce qui vaudra un certain nombre de gentils messages à destination des organisateurs sur les réseaux sociaux du festival.

Et ce n'est pas le set d'Anna Calvi qui amènera les festivaliers à passer l'éponge. C'est convenu, surjoué et ennuyeux. Un réchauffé de PJ Harvey quinze ans plus tard, l'authenticité et l'originalité en moins. Décidément, ce début de soirée nous laissera franchement sur notre faim. Les prétendus allumés de Protomartyr, eux, ne révolutionneront pas le rock. Certes correct, mais trop près des affreux Kaiser Chiefs pour nous convaincre. On doit être honnêtes, on a lâché en cours de route pour s'acheminer tranquillement à travers la paille fraîchement déposée sur la boue de la veille (mélange sympathique !) vers le bar pour un ravitaillement nécessaire avant de se rapprocher de la grande scène pour assister au grand retour de Slowdive, attendu mais craint en même temps tant nous avons été déçus ces dernières années par les réformations financières de gloires passées (The Jesus And Mary Chain !).

Et bien bonne pioche ! Le groupe a su renaître de ses cendres. C'est sobre, propre mais franchement beau. Pas besoin de jeu de scène ; les langoureuses compositions, pour certaines devenues des classiques de l'indie pop, suffisent. Les Américains sont concentrés, peinent à vraiment se lâcher, mais font mieux que bien. Le véritable lancement de ce vendredi soir et une véritable première partie digne de ce nom pour Portishead. Étonnant que, vingt ans après la sortie de son inaugural Dummy, le groupe fasse guichet fermé (car c'est bien le groupe qui a permis au festival de presque atteindre son record d'affluence ce soir là avec 11 000 personnes). La, nous changeons de dimension. On découvre ce qu'est un concert sonorisé par de vrais ingénieurs du son et mis en forme par d'excellents vidéastes. Les Anglais sont au sommet de leur art ; précis, carrés et d'une rare finesse. Ils sont capables de jouer leurs morceaux en live avec la même exigence que ce qui sort du studio. La voix de Beth Gibbons est toujours aussi juste, sensible et possédée. A vrai dire, nous n'en attendions pas moins. Le plus dur avec un tel groupe, à un tel niveau, c'est qu'il aura de fait plus de chance de nous décevoir que de nous surpendre dans l'avenir.

Difficile donc de ne pas s'arrêter là, d'autant que le froid tombe sur Saint-Malo. On se réchauffe tout de même devant l'incandescence de Metz, qui fait subir à nos tympans relâchés ses déflagrations électriques dont ferait bien de s'inspirer Protomartyr. Les gandins donnent tout sur scène. C'est extrêmement sauvage et bourrin mais ça fait drôlement de bien. Nous n'attendions pas grand chose de Liars, suite à la sortie de leur dernier album (lire la chronique). Et bien pire que cela, nous avons assisté à l'imposture du festival. Du grand n'importe quoi, le leader Angus Andrew entrant sur scène en cagoule péruvienne... Ce groupe pourtant prometteur à ses débuts a complètement perdu pied à trop vouloir faire différent et expérimental. Vraiment pas inspiré, voire pénible. Autant vous dire que nous avons vite rendu les armes et répondu à l'appel des bras de Morphée. Tant pis pour Moderat mais Slowdive et Portishead auront suffit à notre bonheur ce vendredi soir.

JOUR 3
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Ce dernier soir commencera par un constat : l'équipe de Hartzine aura boycotté la plage durant ces trois jours où étaient programmés Johnny Hawai, Aquaserge et Pégase... Pas bien mais on renvoie volontiers la faute au soleil qui n'a pas daigné pointer le bout de ses rayons. De même, comme les jours se ressemblent, nous avons assez vite passé notre chemin à l'écoute des premières notes du premier groupe du soir, Perfect Pussy, certes signé sur Captured Tracks mais pas très intéressant pour autant.

Une bien médiocre première partie pour leur compagnon de label, Mac DeMarco, devenu en quelques mois la tête de proue de l'écurie de Mike Sniper grâce à trois excellents albums. Et sur scène, me direz-vous ? Et bien nous avons tout d'abord failli ne jamais pouvoir en juger, le Canadien et sa bande de weirdos ayant longtemps été coincés dans les bouchons de Saint-Malo (là encore, classique  le 15 août... mais pourtant...). Arrivés quelques minutes avant de monter sur scène, ces jeunes gens ultra cool sont de bonne humeur, jouent tranquilles les tubes de leur patron qui, lui, est bien fidèle à son image : bordélique, drôle et un peu crado, mais aucun gonflage de cheville ni de tête chez Mac DeMarco. Le spectacle nous a paru un chouïa court (un long changement de corde ayant en outre été magnifiquement meublé par une reprise totalement foutraque de Coldplay par un bassiste franchement jouasse) mais c'est bon signe ; la prestation a bien plu.

Baxter Dury est quant à lui beaucoup plus "professionnel" aujourd'hui. Son set est carré mais le dandy briton gagne toujours un peu plus en charisme pour atteindre un niveau dont nous ne l'aurions pas cru capable après un de ses premiers concerts en France lors de la première Route du Rock d'hiver en 2006. Les morceaux tirés de Happy Soup, dernier album en date, passent toujours aussi bien, et avant écoute du nouvel album, It's A Pleasure, à paraître en octobre, il semble que les extraits soient dans la même lignée, bien que moins immédiats et mélodiques, plus minimaliste. En tout cas, l'Anglais a su se faire un prénom et on prédit qu'il fera passer son glorieux géniteur aux oubliettes d'ici quelques années. L'interview (lire) réalisée quelques minutes après sa sortie de scène nous confirmera le professionnalisme et la gentillesse du garçon, pourtant totalement cuit après une journée semble-t-il harassante.

Ses concitoyens de Toy, eux, seront l'agréable surprise de la soirée. Leurs compositions psychédéliques ont hypnotisé le festivalier pourtant fatigué, l'augmentation des décibels l'empêchant de sombrer après ce calme début de nuit pop. Ça ressemble à pas mal de choses déjà vues et entendues mais ça fonctionne plutôt bien sur scène. Temples enchaînera ensuite par un show assez convenu, bien que très maîtrisé. On sent que le groupe tourne depuis près d'un an et joue à la perfection les très bonnes chansons de son premier album, bien aidé par un excellent son (d'ailleurs assez surprenant pour un groupe aussi jeune). Il manque pourtant un grain de folie dans tout ça. Ce groupe a atteint le haut des affiches très vite, certainement trop. A la différence d'un Mac DeMarco, parfait opposé des Anglais en tout, ça manque d'âme. La suite est un grand écart: ça fait toujours tout bizarre de se prendre une bonne vieille baffe par Cheveu. Le show est enragé, ultra énergique. Les Parisiens jubilent d'être sur cette scène. C'est punk, c'est fort, c'est pas souvent très fin mais ça réveille !

La fin de soirée devait nous dégourdir les jambes. L'honneur était donné a Jamie XX, que nous étions un peu étonnés de retrouver à la Route du Rock, tant le festival avait été mis dans la panade par son refus tardif d'assurer son set dans une boîte de Saint-Malo après le concert de ses corbeaux de The XX lors de l'édition 2012. Pas rancuniers, les organisateurs. On n'est pourtant pas sûr que cela valait vraiment la peine de persévérer. On danse quelques minutes avant de finalement s'ennuyer très vite. L'Anglais est incontestablement doué, mais son dubstep ne nous surprend plus vraiment...Todd Terje peut lui en vouloir, car la mollesse du set aura eu raison de nous et nous aura entraîné à déclarer forfait  pour la suite.

Bilan : du bon et du moins bon comme toujours, mais l'impression d'une édition réussie. Le public ne s'y est pas trompé et l'affluence permettra à Rock Tympans de repartir pour une saison de plus... et évidemment, nous serons au rendez-vous pour souffler les bougies des 25 ans. Ça nous rajeunit pas ces conneries !