On y était : Villette Sonique 2015

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photo © Hélène Peruzzaro

Untold / Andy Stott / Gum Takes Tooth / Carter Tutti Void / Cabaret Voltaire par Thomas Corlin

Avec deux poids lourds historiques de l’indus/électro et deux des talents les plus affutés du clubbing contemporain, l’affiche du dimanche pouvait générer des attentes démesurées, difficiles à satisfaire. La soirée s’ouvre tôt surUntold, connu pour tailler une bass music brûlante et tordue. Probablement peu à l’aise sur ce créneau horaire (20h), l’Anglais se lance dans un live bizarrement séquencé qui penche volontiers vers le dub ou même le reggae, par touches légères mais clairement identifiables. Si les glissements subliminaux qu’il opère entre différents styles sont parfois brillants, quelque chose cloche dans ce patchwork hésitant entre UK bass abstraite et électronica de salon, mais néanmoins assez intrigant pour maintenir l’attention. Andy Stott la jouera beaucoup plus prudent, et sa tentative dancefloor à 21h tombera un peu à plat. Plus originale et mystérieuse sur disque, son electro/bass perd en saveur dans ce contexte. Le line-up de la soirée aurait pourtant pu l’inciter à se permettre une prestation plus barrée, mais il se contente d’un set très festivalier et assez prévisible, dont le souvenir s’estompera rapidement.

Si la jeune garde semble un peu maladroite, les anciens prennent la scène avec plus d’empoigne. Le trio Carter Tutti Void demeurera l’offre la plus satisfaisante de la soirée, et justifie de louper Gum Takes Tooth qui jouent simultanément dans le sous-sol. Monocorde, menaçant, leur live prend la forme d’une jam techno et nous capture dans une spirale gentiment psyché sans qu’on s’en aperçoive, et ceci avec un sens du dosage et de l’économie. Après coup, on a la sensation d’avoir vu le Moritz Von Oswald Trio en beaucoup plus dark et sévère - et beaucoup moins soporifique… Le concert aurait mérité une bonne vingtaine de minutes supplémentaires pour vraiment opérer, mais la régie ne l’entendait pas ainsi, Chris Carter se faisant même retirer sa bouteille d’eau pour signaler que le trio doit libérer la scène.

La vraie tête d’affiche qui a rempli la Grande Halle ce dimanche est bien évidemment Cabaret Voltaire. Le public goth et indus, qu’on a entendu râler ça et là durant les précédents sets, est au garde à vous, tout comme les vieux fans, qui déchanteront assez vite. Le groupe pionnier de Sheffield se résume aujourd’hui à un seul membre, Richard H Kirk, et opte pour une formule coup de poing un peu bourrine qui tend à rivaliser avec les grosses machines du dancefloor contemporain. Indéniablement, c’est efficace : sous des visuels stroboscopiques type VHS typiquement provoc’ (de Jimmy Saville à Kadhafi), Kirk se planque derrière ses machines avec un air grave, et enchaîne des tracks qu’il interrompt inopinément par des transitions volontiers décalées (dont un extrait d’émission radio en français, probablement samplée sur France Culture). Dans une cadence de turbine certes pas très raffinée mais crédible face aux standards de 2015, il revisite à sa manière le spectre techno, avec des clins d’oeil rave d’un côté, ou plus indus de l’autre (on entendra même une boîte à rythme vintage type « Nag Nag Nag »), et affirme son statut de précurseur de la dance music. S’il remporte l’approbation du jeune public, les puristes demeurent effarés par ce show-bulldozer typique de l’abattage auquel se résume souvent la musique live aujourd’hui - il suffisait de jeter un oeil à certains visages dans le public pour se faire une idée. Même si le bon goût n’est pas toujours au rendez-vous, la catharsis est totale, notamment sur les dix dernières minutes durant lesquelles Kirk cumule un joli magma électronique. En tout cas, on le saura : en 2015, Cabaret Voltaire sonne exactement comme une rencontre entre Vatican Shadow et les Chemical Brothers.

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photo © Hélène Peruzzaro

Untold / Andy Stott / Gum Takes Tooth / Carter Tutti Void / Cabaret Voltaire par Sonia Terhzaz

En effet, ce report n'aurait vu le jour s'il n'avait été participatif. N'ayant pu rester tout au long de la soirée, c'est avec le concours d'un ami que cette chronique aura pu être finie. Sans sa précieuse aide, il ne m'aurait été donné d'écrire qu'un ersatz de chronique, composé d'impressions vagues et lapidaires d'une soirée passée, au sein de la Grande Halle, au rythme des pulsations électroniques, obombrant mon coeur et mon esprit. La fin de journée sur la pelouse de la Villette était douce et paisible après un concert des Montréalais d'Ought très réussi, qui a su prolonger ma langueur printanière. Au chant à la fois fluide et débraillé, Tim Beeler (chanteur/guitariste d'Ought) était figure de liberté avec son élégante désinvolture, sa fière allure et sa belle tessiture. Je rêvassais, allongée entre les canettes qui jonchaient l'herbe mise à mal par des flots de corps pétris d'énergie rock, en repensant aux temps forts de cette journée, et aux doux moments d'amitié. L'envie de flâner prédominait et je réalisai, presqu'à contrecœur, que j'allais alors me confiner, laissant famille et amis, dans cet antre sombre et immersif, pour me plonger dans une écoute attentive. Cette entrée soudaine était réellement déroutante, telle une percée dans une faille spatio-temporelle. Il n'était que 20h à cet instant précis mais il était très tard dans mon esprit, comme si j'errais au bout de la nuit, à travers bois, au son des musiques électroniques et industrielles de clôtures de festival. J'aurais préféré « raver » en extérieur pour avoir une compréhension plus globale du moment auquel j'étais en train d'assister : j'aurais conversé mentalement et rêvé à des associations combinant une nouvelle idée de la nature/une nouvelle idée de la musique. Il en était autrement.

Tout a commencé avec Untold et je me suis aussitôt dit : « Ouh là là là là » (oui, je me suis juste dit ça) tant la confusion me gagnait. Comment écrire alors sur des émotions impalpables ? Je tentais de me laisser gagner par cette musique abstraite, par les pulsations répétitives aux accents dubstep, issus du dernier album Black Light Spiral (sorti en 2014 sur Hemlock) mais rien n'y faisait. J'observais alors les silhouettes voûtées découpées dans l'obscurité passer devant moi, oscillant entre la fosse pour le moins clairsemée, le fumoir et le bar, sous un mur de basses fréquences perméables dont la tonalité anxiogène commençait à nous gagner. La bonne humeur laissait place à la perplexité, puis tout s'est progressivement assombri, seul le sigle Red Bull Academy, réclame quelque peu grotesque, posée ostensiblement sur la table du DJ, me faisait décrocher un sourire passablement spontané. Je conviens que mon attitude n'était guère engageante. En revanche, ce n'était pas la sombre tonalité de la soirée que je déplorais, bien au contraire… Loin de moi l'envie de danser de manière extatique au son trépidant de la dance music, je cherchais et espérais justement retrouver cet autre aspect de la musique de club, bien plus introspective, sondant les tréfonds de l'âme, les dissonances troublantes, mobilisant diverses émotions, de la mélancolie à la terreur. C'étaient ces abîmes et failles qu'Andy Stott, le jockey de Manchester, tentait d'invoquer, avec son dubstep ponctué de claquements métalliques et industriels à retardement, de sons en sourdine, et autres bruits du dedans en gestation… L'effet n'était pas pour autant probant et, bien malheureusement, j'identifiais les voix féminines pré-enregistrées qui m'agaçaient quelque peu déjà à l'écoute de Luxury Problems (sorti en 2012 sur Modern Love) ou encore Faith in Strangers (2014) conférant à l'ambiance froide et industrialisée une chaleur enveloppante, aux accents world, si incommodante et à mon sens tout à fait inappropriée. Mais POURQUOI DONC faudrait-il, à chaque fois, nous affubler de ces voix car je n'y vois que de l'ambiant cheap and chill sans intérêt. C'est du chillstep en tout état de fait !

Je descendis ensuite au sous-sol avec les Anglais de Gum Takes Tooth, un duo londonien (pour changer, tiens) batterie + clavier, jouant dans un espace confiné des partitions rythmiques répétitives, une dance music tribale expérimentale et ritualisée. J'avais aimé le premier album Silent Cenotaph (Tigertrap Records, 2011) dont certains passages m'enthousiasmaient véritablement (Tannkjott) et espérais retrouver cette énergie noise primitive qui se perdait quelque peu dans le dernier album, Mirrors Fold (sorti en octobre 2014), incorporant des empilements de samples de voix éthérées (ouais ouais) dans un climat « d'ambiant » évoquant quelque peu le Lifeform des « Future Sound of London ». Les textures étaient travaillées malgré le fatras bruitiste créant une tension dialectique intéressante entre les pôles de de l'ordre et du désordre. En revanche, étant positionnée tout au fond et ne pouvant m'approcher davantage de la scène, je ratais quelque peu l'aspect performatif du concert, qui à mon sens était tout aussi constitutif.

Je n'avais pourtant qu'une seule et unique motivation sincère ce soir-là : assister au concert de Carter Tutti Void, alias Chris and Cosey (aussi membres de Throbbing Gristle, qui avaient d'ailleurs joué à la Villette Sonique quelques années auparavant, au temps de leur reformation) et Nik Void de Factory Floor, mais, au moment où tout pouvait commencer, le cœur n'y était plus et mes cartilages ont lâché, sans doute en raison des assauts rythmiques répétés et ce corps surmené qui n'arrivait plus à suivre, me contraignant à quitter honteusement la salle en boîtant. J'ai dû fuir avant qu'il ne soit trop tard pour me préserver de tout ce noir. Ainsi Pascal Joguet, mon ami éclairé, m'a transmis et retranscrit ses impressions. Il indiquait, comme je m'y attendais, que la prestation de Carter Tutti Void constituait le point d'orgue de la soirée avec « un son à la fois puissant et austère, où le rythme des machines faisait écho au jeu de guitares. L'ensemble était parfaitement construit et l'ambiance intemporelle, ne jouant pas sur la nostalgie 80's, et, même si, à certains égards, surgissaient des boucles caractéristiques, elles s'intégraient de façon cohérente à l'ensemble. Le tout était servi par des visuels géométriques en noir et blanc qui contribuaient pleinement à s'immerger dans l’univers post-indus. C'était très au point artistiquement, contrairement à la prestation délivrée par Cabaret Voltaire qui manquait cruellement d'énergie et d'esprit d'inventivité.

Richard H. Kirk se trouvait seul, contrôlait les séquenceurs (et pourtant disparaissait régulièrement de la scène) et présidait à la restitution d'un son techno vaguement industriel qui aurait bien pu illustrer une scène ardue de 21 Jump Street (moment où Johnny Depp, muni d'un mouchard planqué, fait semblant d'acheter de l'héro au vilain type, percé de toutes parts, qui vit dans l'arrière-salle d'un club sordide). Le montage vidéo valait son pesant de toc et enfilait des perles : des images du Che aux différentes scènes de brutalité policière dans les années 80 aux US, en Palestine, en Afrique du Sud ou encore en Rhodésie… Le morphing de Thatcher en Joker (celui de la série avec Adam West), la reine Elizabeth, la grève des mineurs, etc. On n'était pas là pour rigoler, mais plutôt pour se conscientiser politiquement à l'avant-garde de la création vidéo et de l'anarchisme in the youki et l'esprit de révolte, le scandale et la subversion devenaient soudain risibles et symboles de dérision. A son crédit, un peu dansant quand même dans le dernier quart d'heure - le public ayant de toute manière envie de transpirer un peu à une heure si avancée. »

En conclusion, et si nous mettions ces impressions en perspective : ce choix de programmation était néanmoins assez cohérent car cette soirée dressait des passerelles intéressantes entre des projets pionniers de la scène musicale électronique expérimentale et des projets plus récents s'inscrivant (plus ou moins bien) dans le prolongement d'un courant, d'une idée, et pour lesquels nous retrouvions des ambiances et esthétiques proches, communément sombres et angoissées .Je dirais pourtant que seul le duo londonien Gum Takes Booth pouvait se targuer d'une telle association ou filiation, le reste étant à mon sens largement capillotracté. Ne pouvions nous pas choisir d'autres Anglais ? Pour finir, cette soirée traduisait, une fois de plus, cette volonté, chère aux organisateurs de la Villette Sonique, de faire resurgir des figures mythiques de la scène post-punk expérimentale et les pionniers de l'« underground » (peut-être à une époque où ce terme avait réellement du sens). Avec les Jesus Lizard, Goblin, Throbbing Gristle ou encore Cabaret Voltaire, ce festival encourage ardemment les retours gagnants. Certes, ces concerts sont si exceptionnels que nous avons l'impression d'assister à un moment privilégié qui ne se reproduira sans doute jamais, comme si nous étions les uniques témoins chanceux des derniers soubresauts musicaux de nos héros, mais ils peuvent aussi s'avérer être désastreux. Quel est alors le sens de cette résurgence ? Si le groupe se reforme après plusieurs décennies, que ce soit pour une tournée commémorative ou pour relancer une carrière discographique, il est possible alors d'en questionner les réelles motivations et indubitablement cela se ressent.

Portofolio du festival par Hélène Peruzzaro & Clémence Oliver


On y était : The Soft Moon & Phase Fatale aux Trinitaires

The Soft Moon-1-8

L’affiche de ce 4 juin aux Trinitaires offrait quelques perspectives rafraîchissantes, eu égard à la vague de chaleur qui a relevé les pics de pollution en même temps que la longueur des minishorts. Perfectionniste à l’extrême, le staff de la salle messine a décroché la palme de la bonne idée en inaugurant une happy hour, peut-être pour rattraper le mix un peu foutraque et surtout beaucoup trop fort d’un DJ anti-warmup placé juste à côté de la buvette, et qui visiblement avait déjà bien profité de cette position stratégique. Un type qui commence ses sets de la façon dont Hartzine les termine fait de toute évidence les choses à l’envers. Le temps d’amorcer quelques échanges et salutations rapidement perdus dans le flux sonore de notre gâcheur d’apéro, on finit par discerner l’ébauche des nappes introductives de Phase Fatale qui appelle le public à gagner la fraîcheur salvatrice de la chapelle.

À lui seul, Phase Fatale est capable d’endiguer la disparition de la calotte polaire. C’est un iceberg solide, pointu et glacial puisant ses influences dans une EBM technoïde qui fait rapidement oublier les 26°C de cette belle soirée de juin. Signé sur le label AVANT! (Lust For Youth, Horror Vacui, NUN, Scorpion Violente), le projet solo d’Hayden Payne de Dream Affair exhale un blizzard indus plus froid que nos pintes d’Affligem. Une courte intro saveur banquise est complétée par une rythmique binaire soutenue et puissante qui sert d’appui à un entrelacs de stems usiniers propres à durcir les tétons les plus paresseux. Si la structure parfois un peu répétitive des quatre titres de son EP traîne parfois en longueur, le live est quant à lui une succession de soubresauts compulsifs. Hayden ne se ménage pas, il sombre dans l’hyperactivité et multiplie les intrusions dans des styles électroniques composites à renfort de saturations noises avant d’effectuer un virage EBM parfait, égratignant sur la fin une new beat qui aurait sinon été trop caressante. L’expatrié berlinois au look normcore assumé ne fait pas de câlins, il débite des pains de glace pour les jeter à la foule et ses rares lyrics robotiques viennent consolider des passages frisant le quantique du zéro absolu. Au final l’ensemble du set, intégré beaucoup trop tôt mais avec cohérence dans une soirée aussi froide qu’un Miko dans le slip, électrise un public qui ne demande qu’à s’entêter jusqu’à l’ivresse (pour ceux qui ne l’avaient pas déjà atteinte) bien à l’abri de la chaleur extérieure. On en a quand même vu suer quelques-uns.

Phase Fatale

All photos © Damien (Électrophone)

Si l’ouverture était fatale, l’enchaînement reste létal. The Soft Moon est une parabole darwinienne, une bestiole qui s’assoit sur sa misère contenue, tapie au fond d’un antre, et s’éveille sporadiquement pour sortir ses tripes et celles des autres, en quête d’une évolution vers sa prochaine forme animale. Si Zéros affublait la bête d’une langue râpeuse et turgescente qui venait baver sa shoegaze industrielle sur nos tympans à nous en faire frissonner tout le cortex reptilien, Deeper, sorti ce début d’année chez Captured Tracks (lire), la recouvre d’une toison couleur nuit. Ici, la soyeuse caresse électro-indus, plus pop que dans les albums précédents, le dispute à une texture poisseuse et collante qui s’insinue mollement jusqu’à l’engourdissement. Difficile de convoiter meilleur endroit pour une telle confrontation sensorielle que la chapelle des Trinitaires et ses 100 décibels bousculés par des pierres froides et atones courant jusqu’à six mètres de haut. Cherchant l’interaction, Luis Vasquez joue de sa personne avec le public. De sa personnalité aussi, faisant tournoyer la mèche autant que le bassin et s’acharnant quelques minutes sur un tonneau métallique dans une version indus, et un peu incongrue avouons-le, des Tambours du Bronx. Dans la nef, la densité des nouvelles productions, ricochant sur l’architecture à colonnades, compresse le palpitant dans un tourment jouissif. Vasquez passe correctement l’épreuve du chant, très présent dans Deeper, et la réverb appuyée n’est pas là pour masquer les fausses notes mais pour appesantir une aura admirablement suffocante. L’ambiance moins sinistre du dernier album ne gâche rien à l’esthétique sombre du projet, elle finit même par créer un contraste intéressant mais pas dissonant avec les morceaux des albums antérieurs qui concluront le live et assureront un triple rappel mérité de part et d’autre de la scène. L’air de rien, The Soft Moon avait transformé le frigo en sauna. On en a oublié nos moufles.


On y était : Sonic Protest 2015

©Céline Fernbach 2

© Céline Fernbach

Le 4 avril 2015, CENTRE BARBARA FGO à Paris par David Fracheboud

Le meilleur moyen de se remettre dans le bain, quand on revient d'un plongeon de trois mois dans la grosse pomme, c'est de se rendre au Centre Barbara de la Goutte d'Or pour un concert de Sonic Protest, et là, Paris redevient en une soirée la ville la plus cool au monde. Car ce fût aussi l'occasion de retrouver l'excitation, ce moment où tu patientes dehors avec ta clope et ta bière en tournant la tête comme une girouette avec le plaisir feint ou non de saluer toutes les autres girouettes. Une chose est sûre, si ce sont toujours les mêmes têtes que l'on croise à Sonic Protest, il y en avait heureusement aussi de nouvelles...

La soirée affichait complet, grâce à la sensation espagnole Esplendor Geometrico, arrivée an vainqueur. On s'entasse derrière le bar avant de passer dans l'obscurité. Damien Schultz tente une diversion ; assis dans un coin, il prend son micro relié à une valise contenant un petit haut-parleur, regarde son cahier, et se met à parler tout seul, un peu fort, comme le vieux pote surexcité qui te crie déjà dans l'oreille alors que le concert n'est même pas commencé : "Hé, mais je t'ai déjà vu au concert, je me rappelle, on s'est vu au concert, tu te rappelles, et dis, tu m'aimes bien ? Moi je t'aime bien, Tu m'aimes bien ? Mais je t'ai déjà vu au concert, tu te souviens, on s'était vu au concert, mais tu m'avais vu au concert, tu te souviens, je me souviens..." C'est parti pour une diarrhée verbale qui me fera autant rire que réfléchir, tant elle résume pour moi l'attitude souvent convenue des gens qui vont à Sonic Protest, et qui n'ont pas toujours envie, ni grand-chose à se dire. Sa prestation n'est pas si éloignée de celle d'Arturo, le chanteur d'Esplendor Geometrico, qui répète lui aussi la même phrase jusqu'à épuisement, mais on y reviendra plus tard...

On rentre dans la salle obscure du Centre Barbara pour se prendre une première balle en pleine tête - difficile d'échapper au jeu de mots avec Fusiller. Il choisit de se placer en plein milieu de la salle pour régler au mieux ses appareils couplés qui produisent un larsen qui nous remplit au taquet les esgourdes. Dans un déluge de sons noise aux relents techno acid/hardcore mais privé de boîte à rythmes, ses quelques circuits imprimés clignotants branchés à ses pédales d'effets et ses loopeurs semblent tous être parfaitement déréglés ou en mode random. Le gars bouffant son micro comme un Arturo Lanz envoie un set puissant et énergique aussi précis qu'un tir de sniper à l'AK47.

Si l'envie d'aller m'encastrer dans un mur ne m'était pas encore tout à fait passée après ce premier live, Ryan Jordan allait surenchérir avec un puissant stroboscope de 200 000 watts balancé en pleine tronche du public. Si certains avaient mis leurs bouchons d'oreilles, peu avaient pensé à prendre aussi une paire de lunettes de soleil. Je me contenterai de fermer les yeux et d'appuyer fort ma tête contre le mur pour mieux ressentir la déflagration. L'expérience sensitive est alors totale, je ne pense plus à rien ni à personne, je frotte ma boîte crânienne de haut en bas et de droite à gauche inlassablement. Si tu décides l'année prochaine de venir toi aussi à Sonic Protest, tu pourras par exemple te faire caresser la caboche par des LFO.

Esplendor Geometrico arrive et on est déjà cuit à point. Un videoproj balance leur playlist vidéo YouTube où l'on peut voir des Arabes, des Noirs, des Jaunes dans des actions en complet décalage avec leur musique sale, mais qui toutes évoquent la transe. Arturo, le chanteur, ressemble à un pilote de rallye, Saverio, aux machines pourrait lui être un cousin éloigné de l'oncle Fester dans la famille Adams si son visage n'était pas aussi figé que celui de Fantomas. Toujours implacablement concentré comme un laborantin, il ne lève pratiquement jamais la tête de son PC. Arturo vivant en Chine et Saverio à Rome, il semblerait que ces deux-là soient capable de communiquer par télépathie pour faire leur musique. Ceux qui comme moi attendaient de voir Arturo se chatouiller les amygdales avec son micro auront patienté en vain. La puissance de son chant est malgré tout éloquente. Il s'impose une véritable discipline pour appuyer le plus fort possible sur ses cordes vocales et répéter toutes sortes de sortes de mantra qui l'amènent à flirter avec la perte de connaissance qui se manifestera tout le long du concert par ses globes oculaires toujours à deux doigts d'exploser.

Le dernier morceau sera particulièrement malsain. Une vidéo au ralenti montrant une Kawai-teen qui fixe sa webcam avec tantôt un air de "je vais me mettre un truc dans la chatte", tantôt un air de "t'as pas honte de mater, vieux dégueulasse". Un dernier corps-à-corps avec les boucles techno boueuses pour Arturo qui se rapproche du bord de la scène, secouant son bassin sous notre nez, les genoux bien écartés, nous laissant admirer ce parfait coup de hanches espagnol. On sort convaincu malgré l'absence de rappel, Esplendor Geometrico n'a rien perdu de sa superbe et nous fait kiffer la vie, à Paris ou ailleurs...

©Céline Fernbach

© Céline Fernbach

Le 9 avril 2015, EGLISE SAINT-MERRY à PARIS et le 10 avril 2015, LE GENERATEUR à GENTILLY par Thomas Corlin

En ouverture le jeudi soir, le cliquetis des mécanismes bricolés par Pierre Bastien résonne discrètement dans l’église Saint-Merri. L’ombre de ses constructions s’étale sur des boucles extraites de concerts jazz ou rock télévisés dans les 50's ou 60's, et qui servent de lancinante toile de fond sonore et visuelle. C’est un ensemble délibérément disjoint qu’il élabore avec Emmanuelle Parrenin, usant de superpositions toujours un peu bancales : théière, balance, instruments à vents, à cordes et à bulles, bruitisme en tout genre ainsi que quelques variations autour du Comme À La Radio de Brigitte Fontaine. Inoffensif de prime abord, ce petit théâtre d’objets sonores se révèle bizarrement immersif sur la durée. 

Disséminées sur tout le festival, les interventions du poète sonore Damien Schultz se jouent du lieu et de la situation. C’est une proposition amusante dans le cadre de Sonic Protest, comme si un prédicateur nous faisait l’honneur de ses visions du moment. Ce soir, il se niche dans un des balcons de l’église et en profite pour travailler son rapport à Dieu. Sa diction effrénée, ses répétitions autistes et ses thématiques le rapprochent de Jean-Michel Espitallier ou Charles Pennequin, alors que sa présence nous fait songer que ce type d’interlude devrait se généraliser à l’avenir. 

Richard Dawson est tout aussi seul, mais sur scène. Il ressemble à ce tavernier qui t’accueille dans son pub de rase campagne anglaise et t’en offre une avant que tu partes parce qu’une longue route t’attend. L’ours folk tape du pied, et remplit la paroisse de ses fables sur des bergers, des moutons et des chevaux. C’est plus rustique, et l’éloquence de son chant évoque même un Nico masculin, la morgue en moins. Il attrape parfois sa guitare acoustique électrifiée taille enfant pour taper un blues détraqué, mais le gros de son concert est un récital a cappella drôle et poignant avec un esprit de feu de camp. C’est The Necks qui décrocheront cependant la timbale ce soir : leur séance de jazz circulaire de haute volée convoquera une force dramatique propice à l’épiphanie. Le langage est sobre (contrebasse, batterie, et piano répétitif), les déplacements intuitifs, presque invisibles, et pourtant le trio australien désarme sur le champ, touche le cœur sans excès de lyrisme et signe l’instant magique de cette édition.

L’humeur est plus abrupte le lendemain soir au Générateur de Gentilly. Vincent Epplay dresse un lit de braise électronique sur lequel Pharaoh Chromium intervient sournoisement avec une sorte de flûte traversière synthétique qui appuie la tonalité orientale de l’ensemble. C’est rond, chaud, menaçant, mais ça n’attaque jamais vraiment, et ça se tient très bien comme ça. On se rassemble autour de C_C dans l’obscurité, pour une bonne dose de techno en circuit bending qui croustille bien sous les dents, et on se dit qu’on aimerait bien voir la « nouvelle génération techno » danser là-dessus un de ces quatre matins. Annoncés en grande pompe pour leur première date française, Islam Chipsy sont la caution festive de cette édition : deux batteurs soutiennent un numéro joyeusement cheap de chaabi sur synthé, entre Charanjit Singh et le 8-bit. La blague est percutante bien qu’on en fasse vite le tour, et ouvre un dancefloor égyptien en plein Sonic Protest. Le DJ-set d’Arc de Triomphe le prolongera avec une sélection d’authentique raï algérien comme on en a peu l’habitude dans le contexte des festivals de musiques interlopes, mais souvent occidentales. 


On y était : Sleaford Mods & Shit and Shine

SC

Sleaford Mods & Shit and Shine le 22 avril à la Dynamo, par Sonia Terhzaz

Je me remets difficilement de ma branlée il y a quelques soirs, à la Dynamo à Pantin, flanquée par des Sleaford Mods enragés. Une victoire par KO, dans une combinaison en trois temps crochet, droit et uppercut pour finir au sol, gisant sur le ventre, le crâne défoncé par les coups de pieds de déments assénés par une foule en folie.

C'était hip-punk avec SM et hip-dark-r'n'b avec Shit And Shine, le groupe d'ouverture qui nous a joué pendant une heure une longue messe sataniste au prêche à la R. Kelly ponctuée d'incessantes boucles, une rythmique unique mobilisée tout le long. C'était un titre séquence, ma foi fort intéressant. On passait par toutes les phases pendant cet intervalle-temps. Et si je devais décortiquer quelques moments… L'entrée dans un univers comico-démoniaque, avec des masques grotesques de slashers, Une créature non-identifiée à la chevelure enveloppante cachant l'intégralité du corps et des mouvements (sans doute très indécents), un batteur au puissant embonpoint face aux deux freaks dissonants ; j'ai eu peuuuur ! Peur d'une incantation pour faire revenir dans le monde des vivants les sorcières de Salem. Je me suis mise à penser alors au film de Rob Zombie The Lords Of Salem et à la possession de Heidi, DJette de de la station de radio WIQZ et membre du groupe Big H Team, qui reçoit un beau jour à son bureau un obscur vinyle intitulé Cadeau des Seigneurs. Lors de sa diffusion sur les ondes, le morceau semble avoir été joué à l'envers et la dissonance se lance pour que l'ensorcellement commence. J'espère toujours depuis, secrètement, tomber sur un obscur vinyle dont j'ignorerais totalement le nom et l'origine et qui aurait le pouvoir d'un tel envoûtement. Deuxième temps : on ressent ensuite le côté hip-hop et même r'n'b bouffonesque (dans les passages mélomanes, même si le son du micro était complètement étouffé), on ne comprenait pas les paroles si ce n'est le « Shit and shine » mélodique à la California Love de 2PAC. Troisième temps : la dimension spatio-temporelle d'une totale abstraction, l'envoûtement fait effet, le gag est passé et on se soulage dans la répétition, on s'envisage dans l'environnement. On regarde alors les éclairages aux murs, en forme de sabres Jedi, et on se dit qu'il n'y aurait rien d'étonnant à voir quelqu'un décrocher les sabres et nous adouber sur la scène puis quitter la pièce en marchant sur nos têtes. Sur ce, je m'arrête. Les épisodes mentaux se sont tellement bousculés dans mon esprit qu'il serait vain de les énumérer, d'autant qu'ils ne sont d'aucune utilité dans le cadre de cet exercice d'appréciation. En conclusion, cette session a stimulé mon imagination tout le long et c'était tout à fait appréciable. Les formes musicales revêtues par Shit And Shine sont diverses et dignes d’un intérêt tout particulier. Ainsi, je conseille vivement leur écoute, malgré les réactions déçues du public ce soir-là.

sleafordsheffield

Puis les Maîtres/Mots/Mods ont lâché les chiens, et nous regardaient nous débattre dans la fosse, nos corps policés soudainement déformés par l'agitation et l'excitation, la sueur coulant le long de nos faces de fion… On buvait avidement la bile verbale régurgitée par Jason Williamson tout en ayant l'impression que nous étions également pris pour cible dans leur vindicative déclamation. Jason, le furieux prédicateur lucide devant des hordes de fanatisés, levant leurs poings, arborant tous les signes de la servitude face au tyran, et Andrew Fern, en observation, le bouffon ricanant, contemplant avec sarcasme, une canette de bière à la main, ce spectacle désopilant, expression pure et simple d'une vésanie galopante, se glosant du désordre généralisé, de l'anarchie qui y régnait.

C'était tellement extrême qu'il ne nous restait plus qu'à crever, intoxiqués par les inhalations toxiques de purin, comme l'international de rugby britannique Nevin Spence. On n'y comprenait pas grand-chose, de leur logorrhée notthingienne, le slam était véloce mais l'accent féroce. Le mot "down" sonnait "daahn", "just"/"joost", "town"/"taahn", tout cela était bien difficile à assimiler, non propice à l'intelligibilité, et l'accent n'aurait pas été plus compréhensible si on l'avait écouté « on the telleeeh!!! ». Sauf les "fooook" ("fuck") et les "cont" ("cunt"), qui pour le coup étaient parfaitement audibles et répétés à foison, et nous en redemandions, comme des couillons. Oyez, oyez, ce soir au menu indé, « fuck et cunt » à volonté. C'était à faire grimacer un Mark E. Smith, pourtant maître incontesté de la déclamation acerbe et abrasive. les slogans et lynchages sur la place publique, "sack the fôôcking manager" ( dans l'excellent titreFizzy sur Austerity Dogs sorti en 2013). Ouais ! "I fuckin' hate rockers". Ouais ! "Fuck your rocker shit. Fuck your progressive side sweeper tattoos" (ce qui explique pourquoi on pouvait se sentir quelque peu concerné par leurs assauts répétés). Hé hé ! Nous les petits troufignons en quête de quintessence et d'énergie brute.

SP

Première claque dans la fââââââce d'entrée de jeu avec le premier titre évocateur, Bunch Of Cunts (TISWAS EP, 2014, Invada) et les premières paroles : "Bunch of cunts! Bunch of... Bunch of absolute cunts bang-banging..." ont bien posé les jalons de cette exquise humiliation. Et pendant que me laissais divaguer dans la fosse à l'instar de mes comparses, et que je me faisais insulter, me recevant les postillons délicieux d'un Jason enragé… je me voyais en petite bourgeoise délurée, avide de sensations fortes, et je repensais au film Baal de Viktor Schlondorff et à cette jouissive pulsion-répulsion pour un prolo poète sans scrupules ni émotions incarné par un Rainer Fassbinder/Jason Williamson tout en sensualité mais irascible à volonté. Fallait l'admirer, l'argonaute bien charpenté ; avec sa bedaine et ses gros muscles sous son polo mouillé…. Euh moulé… Je comprenais bien pourquoi je me laissais aussi facilement manipuler… Ceci dit, la prosodie de Williamson était remarquable, les variations, le rythme, la tonalité, la quantité syllabique, les modulations étaient parfaitement maîtrisés et concourraient à procurer des impressions de la plus haute intensité. C'était saisissant ! Certaines séquences oratoires s'achevaient par des "PPFFFRRR, BLAAARGH" et autres onomatopées complètement régressives, vulgaires, qu'on se proférait par le passé dans la cour de récré. Cela réactivait assez étrangement les quelques épisodes incohérents de la vie d'enfant, les humiliations publiques et les "Bouhou houu pfff na na na ! Wouah l'autre, ha ha ha, na na na. Ha trop drôle trop nuuuuul !" Et il me semble que cette propension à pratiquer cette forme d'humour sarcastique voire cynique, de déclamer des vérités crues en ricanant, et tourner systématiquement les gens en dérision semble être une caractéristique bien britannique. Le cynisme est une bravade contre des valeurs et des principes de société qui semble davantage incorporé à l'humour quotidien des jeunes Anglais. A côté, nous passons pour de vraies poules mouillées. Les textes et les attitudes dénoncent à la perfection les vices modernes d'une société, les affres d'une vie de prolo, la bourgeoisie compassée, toutes ces thématiques ô combien mobilisées en littérature mais aussi aussi en musique, qui finalement fonctionnent parfaitement chez eux et en toute légitimité. Jobseeker! (dans l'album Chubbed Up, The Singles Collection sorti en 2014) : "So Mr. Williamson, what have you done to find gainful employment Since your last signing on date? Fuck all. I've been sat around the house wanking, And I want to know why you don't serve coffee here. My signing on time is supposed to be ten past eleven, It's now twelve o'clock ! And some of you smelly bastards need executing".

Tout cela n'est pourtant pas bien subversif tout compte fait mais si diligemment mené et avec intégrité ! C'est un concert dont je me rappellerai, mobilisant toutes les aspirations scéniques auxquelles je rêvais. Fidèles aux Instants Chavirés, qui les avaient déjà accueillis en 2013, inconnus à l'époque, ils ont tenu à renouveler cette collaboration alors même qu'ils ne cessent aujourd'hui d'être sollicités et cooptés du fait de leur récente notoriété. Ils l'ont également connue, cette longue traversée... La solitude du coureur de fond (nouvelle d'Alan Sillitoe, originaire également de Notthigham).

Ce n'est pas juste un groupe de mods-eux, et au-delà de la filiation et des références indés à apporter, ils détiennent une force certaine que bien d'imposteurs, et même par le passé, pourraient leur envier. So cheeeeeeers ! Je jure fidélité. Pjuff, il n'y a pas d'onomatopée du crachat, je me contente alors de ça.


On y était : Blackmail au Garage MU

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Photo © Eddy Blitz

Blackmail et Déficit Budgétaire Garage MU, Paris, 13 mars 2015

Sans doute n'y avait-il de lieu plus adéquat que le Garage MU pour accueillir la release party du nouvel album de BlackmailDur Au Mal, dont nous chantions les louanges il y a un mois à peine (lire). Le Garage MU, un appentis d'une capacité de cent cinquante personnes, recouvert d'une toiture en taule arquée. Des bloc de béton grisâtres entre lesquels a séché le mortier nu ; une porte coulissante qui couine sur son rail, un bar de fortune, une lourde charpente ; un véritable garage de province improvisé en local de répétition dans la garçonnière familiale. L'air chargé de poussière ; quelques jeux de lumières et la fumée des cigarettes pour unique decorum. Une hétérotopie bon enfant qui mène sa barque à l'écart des gros circuits, dans ce qu'il est encore juste d'appeler le fin fond du XVIIIe. Ici point de minets bousculant tout le monde pour prendre un selfie avec un coin d'enceinte, mais plutôt une foule de trentenaires aux visages fatigués, qui remuent tranquillement la tête, une main dans la poche et l'autre enroulée autour d'une canette de Heineken ou d'un gobelet de mauvais vin blanc. Des piles de vinyles posées sur une planche et deux tréteaux. Une caissette à l'ancienne. La scène posée à même le sol dans un coin de la pièce.

Après un DJ-set de Gyrls, oscillant, pour ce qu'on en a vu, entre techno et dub de bon goût, c'est Déficit Budgétaire, le duo parisien  formé par Bertrand Genevi et Christophe Gitton, signé chez Gonzaï Records, chez qui ils viennent de sortir le bel EP Sanction en février dernier, qui ouvre le bal. Un live brut et sincère, défendant une macédoine rock empruntant aussi bien à la cold wave qu'au spoken word ou au shoegaze désabusé de l'astre noir Jessica93. Certes, la paire ne révolutionne pas le genre, mais la performance est plus qu'honnête et l'énergie dégagée par le live en propre comparée à l'atmosphère très coldwave de l'album, où la voix et les synthétiseurs tiennent une place beaucoup plus importante, justifie à elle seule de venir les voir suer sur scène. En outre, les quelques moments comiques, tranchant nettement avec la noirceur des morceaux, ont enrobé la performance d'un vernis d'humour noir étrangement à propos : le chanteur, absorbé par un long rugissement guttural, enroulant à plusieurs reprises le câble du micro autour des clés du guitariste ; le guitariste arrachant son vibrato ; le chanteur, encore, dans un sursaut d'audace, engageant un pogo avec le public, et comme lassé de son projet en cours de route, s'écrasant mollement sur deux personnes au premier rang. En somme, une première partie convaincante, drôle et prometteuse, dont on suivra l'évolution d'un oeil averti.

Puis vient le tour de la tête d'affiche : Blackmail. Stéphane Bodin et François Marché prennent tranquillement place autour de leurs synthétiseurs et boîtes à rythmes analogiques, Sylvain Levene, cigarette à moitié consumée, cheveux gris, yeux clairs, prend possession du micro avec une élégance sobre. Pas de blabla. Le concert part au quart de tour et, comme sur l'album, c'est avec le titre  éponyme que le trio engage les hostilités - à la lettre. Suspendu au mur du fond, un vidéoprojecteur diffuse des clips de voitures brûlées, d'incendies, et de troublantes visions embarquées de départementales sombres, bordées de talus vert graisseux, plongées dans la nuit provinciale française. La performance est en place. La présence scénique prégnante. Tout, des paroles aux instruments, en passant par le gris des murs, contribue à entretenir cette atmosphère d'apocalypse urbaine où chacun interprète à sa façon la partition noircie d'un monde à la renverse. Les morceaux s'enchaînent presque sans temps mort et chacun des trois membres ressort sans qu'aucun ne s'efface ni ne bouffe la place des deux autres. Le trio est rôdé. L'interprétation impeccable. L'intensité monte avec une régularité bluffante et le public, qui s'emballe à mesure que les morceaux progressent, ne s'y trompe pas. Les quatre derniers morceaux s'enchaînent à la perfection et le concert s'achève en laissant aux auditeurs l'impression douce-amère d'un violent plaisir qui s'estompe sans qu'on puisse rien y faire.


On y était : les 20 ans d'Api Uiz aux Instants Chavirés

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Photos © Thauma Turgie

Les 20 ans d'Api Uiz, groupe issu du collectif les Potagers Nature, et ses amis : Chocolat Billy, The Ex, Mathias Pontevia, Arnaud Rivière, X -OR, le 21 mars aux Instants Chavirés. Par Sonia Terhzaz.

L'évasion

La pollution insidieuse s'abattant sur la ville, il a fallu quitter la lande fétide, le temps d'une nuit, pour se revivifier dans une autre contrée. Les transports gratuits pour l'occasion nous poussaient à fuir cette ville en perdition et nous sommes partis au-delà des collines, explorer de nouveaux pâturages architectoniques aux buttes de briques, bravant la forêt de bois constituée de bouleaux verruqueux, de fougères aigles, de châtaigniers communs, le relief s'accentuait au fur et à mesure que l'on s'éloignait de celle qui nous enjoignait à l'abandonner. C'était au café la pêche à Montreuil que nous étions, un site propice à l'implantation de cultures maraîchères expérimentales. C'est naturellement que Les Potagers, avec le concours des Instants Chavirés, se sont implantés le temps d'une soirée dans ce lieu de diffusion, pour le moins étranger habituellement à une telle programmation. Cette fructueuse union entre ces deux lieux d'expression a donné lieu à un événement assez parfait musicalement, dont nous commenterons le déroulement.

L'union réalisée

Pas moins de cinq formations se sont succédées et ont coalisé au long de cette soirée pour finalement se confondre dans une grande célébration, constituant un organisme vivant où elles se concentraient toutes. En effet, Api Uiz fêtait ses 20 ans d'activité et d'inventivité et, comme l’occasion fait le bon ou le mauvais larron, ses amis se sont joints à cette exaltation. The Ex, Chocolat Billy, Mathias Pontevia, X-OR ont été conviés à répondre à l'impérieuse exigence du son et à la performance. Cette invitation n'est pas fortuite et les rencontres non moins inédites, encore moins le fruit d'un opportunisme, car l'Ami Uiz connaissait, estimait et avait collaboré avec chacun de ses invités.

Au-delà des liens d'amitié et des projets de collaboration, le collectif bordelais Les Potagers Natures est un liant intéressant dressant des passerelles entre les différents participants à cette soirée. Il s'agit davantage d'un collectif que d'un label indépendant, ou bien d'une « structure », pour reprendre le texte de présentation du Sonic Protest. Cette entité se crée et apparaît véritablement lorsqu'Api Uiz édite son premier enregistrement, puis, c’est sous cette étiquette que, progressivement, de nombreux groupes, à la recherche d'une autre manière de concevoir l'enregistrement et l'édition de disque, d’abord locaux puis d'ailleurs, ont été édités. Au commencement, Yann Saboya (membre d'Api Uiz/Chocolat Billy) avait eu l’idée d’archiver cette musique, souvent éphémère, très présente à Bordeaux, en faisant des compilations en vinyle, de groupes formés par des copains qu'ils estimaient. Les initiatives se sont ensuite multipliées et le catalogue s’est étoffé au fil des collaborations (Chocolat Billy, France, X-OR, France Sauvage, L'Ocelle Mare...).

Api Uiz, quant à lui, est composé de personnes qui ont toujours participé activement au label et l’ont souvent même personnalisé : Yann Saboya, Enrique Vega et son frère Jorge (jouant respectivement de la guitare, de la basse et de la batterie), dont la dévotion totale à la musique, enfin au son, au bruit, au raffut, et surtout à l’effet produit chez les gens, se ressent à chacune de leurs performances. Ebranlante, trépidante et syncopée à essence punk des tropiques, leur musique est expérimentale au sens propre du terme mais rigide dans son instrumentation et sa formation. Les permutations ne sont pas envisageables (alors qu'elles sont encouragées et courantes chez Chocolat Billy).

Les pêches miraculeuses

Mathias Pontevia, un fidèle compagnon de Yann Saboya, a inauguré le bal avec sa batterie horizontale, opérant des mouvements de va-et-vient entêtants au moyen d’une cymbale spash, raclant le support de son tom basse en l’inclinant en arrière et en avant dans une geste diagonal, émettant des grincements, des sons stridents à vous faire serrer les dents puis atténuait la rugosité lorsqu’il maniait sa batte de grosse caisse en feutre. Le son émis devenait même plus lancinant que s’il tapait violemment sur une cymbale. Il ne frappait pas de haut en bas mais frottait dans l’inclinaison, opérait un renversement des modes de battement habituels, laissant libre cours à l’improvisation, utilisant des objets non spécifiques faisant office d’instruments de percussion. La peau des caisses était tantôt caressée, tantôt malmenée, brûlante du fait des contacts répétés, et servait de trampoline à divers objets violemment projetés contre sa surface. C’était, malgré tout, la force brute et le geste ardu qui prévalait, et, malgré les infinies variations de rythmes, de types de percussions, la rage a eu raison de cette prestation. Un regret : l’absence remarquée de sa chemise aux motifs de moules entrouvertes caquetant à l’infini qui lui saillait si bien lors de ses concerts passés.

C’est au tour de Chocolat Billy de monter sur le trampoline du son. C’était un concert d’exception, et je pense même au-delà des précédentes prestations auxquelles j’avais assisté (même si elles ont toujours été de qualité). J’avais tendance à préférer Api Uiz, car au plus près de mes recherches auditives, mais dans la clarté polluée, ce soir-là c’est Billy qui a triomphé. L’équilibre était juste, à la fois dans l’exploration de diverses sonorités, qu’elles soient bancales ou tout à fait maîtrisées (la coordination d’Armelle à la batterie et au synthé était louable, une main de chaque pour accomplir un exercice de haute volée) mais aussi dans l’entente parfaite qui résidait entre les membres et les permutations joyeuses qui s’opéraient, (Jonathan et sa magnifique chemise à motifs de chevaux sauvages, initialement à la guitare, s’est retrouvé à la batterie pour un instant rythmique de grande qualité). Je me plaisais à observer également les deux amants à la présence scénique antinomique : Yann à l’émotion exacerbée mais tout à fait spontanée, le corps sec et les mouvements syncopés, et la belle Armelle, plus arrondie, avec son t-shirt aux motifs de pommes juteuses sur la poitrine, à la moue nonchalante et boudeuse, aux mains qui se déliaient délicatement sur le clavier du synthé par opposition aux doigts fous et désarticulés de son bien-aimé, le sourire béat et convulsionné d’un Christ malade de Grünewald. Et le Mehdi Michaux ! Qui ne permutait pas ce soir-là mais m’a percutée de plein fouet avec sa basse grave et amplifiée ! Oh yeah ! C’était torride en effet, et les accents musicaux tropicaux faisaient même zouker les esprits subtils les plus hostiles à la moindre expression corporelle spontanée. Je les ai « gaulés » en train de se dodeliner même s’ils s’empressaient de le nier, et je les voyais hocher la tête sur le titre Fond des nègres, fond des blancs rappelant de façon troublante un accord de guitare issu de Girls and Boys de Blur alors même qu’ils devaient rêver secrètement d’auto-référentialité. Car, au-delà de l’exigence de la performance, l’heure était à la célébration et Chocolat Billy constituait le maillon déterminant pour faire jaillir l’enthousiasme et l’engouement dans un pareil moment.

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Puis les X-OR Men toulousains sont arrivés, édités par les Potagers (LP édité en décembre 2011 en collaboration avec A Tant Rêver du Roi, Attila Tralala, Distorgus & Saucisses & Lentilles), et ont permis d'apporter à cette soirée une dimension loufoque après la prestation interlope de Mathias Pontevia. Ils représentaient, quelque peu, l'atout comédie, voire même bouffonnerie de la soirée avec cet humour PMU (pour reprendre les termes de Samuel Falafel), absolument inintéressant musicalement, s'affichant fièrement, même avant leur prestation, comme les deux joyeux lurons de l'événement. Ils riaient fort et étaient très à l'aise au milieu d'une assemblée incommodée, et pour cette unique raison, ils méritaient largement d'être invités. Ils en faisaient des caisses,lâchaient des caisses, et fidèles à leur titre/devise « On va tout casser Billy », nous incitaient à rire à notre aise. C'était plutôt réussi. Intermède plutôt plaisant, qui a eu le mérite de me faire glousser bêtement. Hi han ! Et puis on restait dans la thématique de la soirée…. C'était en réalité une soirée antillaise subliminale. Après le zouk de Chocolat, c'était au tour de la Bossa (titre de X-Or qu'ils nous ont interprétés) d'être réactivée. « Suis tombé fou de la Bossaaa ! J'connaissais paaaas... Les Brésiliens sont des gens comme ça, ils s’en font pas… La fête c’est vraiment leur crédo… Ils vivent de rien, à se demander si ils travaillent... »

Ah ouais, cool les Brésiliens ! Ainsi, ils revendiquent une pratique amateur eux aussi, qui passe avant tout par la notion de plaisir… un peu à l'image des revendications syndicales et idéales des Potagers Nature finalement, ou leur genèse politique. Permettez cette digression, mais cette dimension est latente dans leur démarche, on sent poindre ce beau récit de l’abnégation. Les Potagers ne s’inscrivent pas dans une logique carriériste et l’aspiration première réside dans la pertinence des choix musicaux qui sont effectués, d’où l’intérêt de choisir des lieux de diffusion spécifiques, avec une vraie programmation, audacieuse et engagée, tels les Instants Chavirés, même si ce sont des lieux institutionnels et subventionnés. Car il y a bien souvent une complaisance, des alliances, des accointances et un consensus autour de certains lieux de diffusion alors même que leur programmation et leur fonctionnement sont aberrants. Donc plaisir avant tout, même si on ne gagne pas de sous, au moins on a notre intégrité musicale et notre conscience éclairée.

Et si dans cette catégorie nous avions une figure à ériger, ce serait bien The Ex notre modèle premier. Comment ne pas les inviter en effet, eux qui n'ont cessé de soutenir Api Uiz en les conviant régulièrement à venir se produire en première partie de leurs tournées ? Une belle inversion à cette occasion… The Ex venait jouer pour les 20 ans d'Api Uiz et cette invitation scellait leurs affinités tant sur le plan musical qu'amical. Deux ans auparavant, c'était au tour de The Ex de fêter son 33,3ème anniversaire à la Dynamo (à Pantin) en conviant pas moins de 30 musiciens, de tous horizons, dont Api Uiz évidemment, à qui ils rendaient hommage, et réciproquement. Le concert des Hollandais a atteint son point d'orgue dès les premières pulsations. C'était fort et enthousiasmant ! Le titre That's Not A Virus, issu de leur single How Thick You Think/That's Not A Virus sorti en janvier 2014, m'a fait le plus grand effet... je retrouvais le rythme acerbe répétitif, les guitares désarticulées, et le chant déclamatoire caractéristique. Certains morceaux qu'ils jouaient n'avaient même pas encore été enregistrés. L'inventivité primait au détriment de la pérennité.Tout était instantané, franc et immédiat. Cette soirée était ponctuée de passerelles sonores évidentes. On sentait les ramifications, les imbrications de son : par exemple entre un Sarkoland de Chocolat Billy, un How Thick You Think de The Ex, et Pompon, le titre que jouera Api Uiz par la suite. Katharina Bornefeld ne se départissait pas de ses cowbells, conférant au rythme un petit côté afro-caribéen (encoooore !!!!) et rivalisant avec les plus grands groupes expérimentateurs de cowbells : des Blue Oyster Cults (Don't Fear The Reaper) aux Grand Funk Railroad avec le titre We're An American Band.

La célébration

C'était finalement le plaisir intense de jouer qui se ressentait, un aspect de moins en moins constaté, sans doute en raison de la longévité d'un groupe ou de sa notoriété. Avec The Ex, les années passent mais rien ne les lasse ou les agace. Ce rapport au plaisir est tellement évident, et ne serait-ce pas finalement la clé ultime de cette intégrité et qu'on se plaît tant à citer ? La liberté de créer, sans entraves, dont l'envie de jouer constituerait les seules et uniques règles à respecter. Bien des formations perdent avec le temps cette énergie primordiale, ce souffle revigorant, tant les concessions et les automatismes liés aux contraintes commerciales sont forts.

Et pour finir… le concert d'Api Uiz n'était plus un concert mais une festivité où tous les moyens étaient bons pour partir dans toutes les directions : c'est vite « parti en couilles » musicalement et scéniquement, d'abord avec la présence de Arnaud Rivière et son électronique primitive qui, à mon sens, n'apportait rien de bien intéressant, puis Yann Saboya s'est défroqué et tout s'est délité. Le concert en lui-même et l'exigence du son étaient à discuter tant les collaborations partaient dans diverses orientations (X-OR les a rejoints sur scène également). Je déplorais déjà ces hybridations dans leur album édité en 2013, Cinq mille cent mille euros à mille deux cent degrés et ce concert attestait (ou non finalement) des nouvelles orientations prises depuis quelque temps. Je les aimais lorsqu'ils étaient plus intransigeants et intolérants à toute permutation ou collaboration. La radicalité leur saillait davantage mais que dire finalement si ce n'est qu'il est bon de se relâcher de temps en temps. De se laisser attendrir et bercer par de douces et sincères amitiés. L'expérimentation demeure et l'envie de jouer également, ce qui fait que tout pouvait leur être pardonné, d'autant qu'ils fêtaient leur anniversaiiiiiiire ce soir-là ! Alors ça va !


On y était - Soirée Pan European à L’Autre Canal

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Koudlam, Judah Warsky, Flavien Berger, Buvette, L’Autre Canal, Nancy, le 14 mars 2015

Judah Warsky, Flavien Berger, Buvette et Koudlam : elle sentait bon, la grosse affiche du label Pan European accueillie par la SMAC nancéienne l’Autre Canal à l’initiative de l’association Monolithe, qui organise des concerts en Lorraine depuis 2006. C’était un plateau promo très cohérent, quatre apostolats pour propager les évangiles du label parisien distillés par une ambiance électro-pop aux approches plurielles. J’étais donc préparé à un mélange de douceur et d’effervescence sur fond d’empathie musicale, ce soir-là je voulais que le beat m’aime autant que Jésus et j’étais prêt à me plonger dans une ritournelle interminable et confortable de quatre heures de mélancolie suave et de bonbons sucrés, jusqu’à en perdre la notion du temps ou celle de l’équilibre. Ou les deux.

L’Autre Canal, c’est donc la SMAC du coin, un bloc de béton intérieur rouge planté entre les péniches du canal de la Meurthe et le nouveau secteur résidentiel dont la municipalité s’évertue à vouloir étendre les façades atones et uniformes jusqu’au stade Marcel-Picot. Le cadre manque d’un quelque chose de festif, ce qui contribue sans doute, et c’est tant mieux pour les voisins, à limiter l’agitation à l’intérieur du complexe qui n’attend que ça, quitte à nettoyer les reliquats alcoolisés des teenagers qui se sont collés une mine avant de passer la sécu sans se demander si 120 décibels et 40° de mirabelle ne font pas 160 tours minute dans la tirelire. Heureusement ce soir-là, le public est un beau panel de trentenaires, ou presque.

Le programmateur de la salle m’apprend que Buvette, Warsky et Berger se relaieront dans un seul et même enchaînement sans pause avant de céder la scène à Koudlam, et c’est Buvette qui entame le warm up. Cheveux longs, poncho ethnique, c’est le fils du soleil mais il peine à tiédir la salle. Ce n’est pas faute d’y mettre du zèle en s’approchant, micro en main et oscillant du bassin, pour chantonner gentiment vers une salle remplie au tiers seulement, à honorer plus que son contrat par une présence agréable et enthousiaste. Le type est vraiment sympa, le beat est bon, l’acoustique flotte un peu quelque part mais la voix claire de Cédric Streuli complète parfaitement les aigus mignons de ses intrus. Seulement voilà, Buvette, c’est la tiédeur incarnée. Ce ton monocorde, cette approche simpliste à quelques pas de l'easy listening mais dénuée de tout second degré m’empêchent de trouver une vraie crédibilité aux prod du Suisse, qui manquent d’affirmation, voire d’autorité. C’est de la poésie, mais de ce genre où la versification l’emporte sur la musicalité. Les toniques sont quasi absentes et le rythme manque d’une certaine richesse, et si sur quatre morceaux, dont The Sun Disappeared, la formule passe bien, cette licence poétique très personnelle finit par lasser. Je vais discrètement bailler dans ma bière à l’extérieur de la salle et prendre le frais et une clope pour me réveiller en attendant Flavien Berger.

Berger, c’est ce type qui il y a un peu plus d’un an se faisait connaître par un morceau kraut de vingt minutes tout en douceur et progression, sur fond d’expérience intérieure spatio-onirique. Taré, et tellement dans l’héritage de Klaus Schulze. Ses prod arythmiques sur la durée, mélanges sucrés de saveurs pop, kraut et classiques, son phrasé suave, ses lyrics Dada et son goût pour l’improvisation en live ont piqué ma curiosité. J’avais en outre été bien chauffé par les textos dithyrambiques de mon pote Gaspard qui s’était rendu la veille au Trianon. Sans rien me révéler, mon blind-test dummy avait excité mon système limbique. Normal qu’aux trois premières notes des Véliplanchistes, je me rue dans la salle pour trouver la place qui me fera apprécier au mieux le set, mais je ne la trouve pas. En fait, Berger est partout, derrière ses consoles, micro autour du cou, devant la scène, un peu sur le côté, à balancer sa tignasse mi-longue et chercher le contact avec le public du regard et de la voix, au point de venir chanter son amour martien dans la salle. C’est du clubbing planant, c’est brillant de contraste et de pertinence, et Flavien nous complète cet excellent départ par une exclu intitulée Inline Twist, au beat percutant dans une approche plus club que les autres morceaux, plus stridente et abrupte aussi. Il s’amuse, il « rajeunit » (sic) et nous aussi. Comme promis, il laisse une grosse place à l’impro, pas seulement sur les transitions mais dans les compos elles-mêmes, sur leur longueur, leur intensité, leurs variations. Au cinquième ou sixième morceau (ça reste dur à définir), Berger nous campe une sorte d’edit de Frànçois & The Atlas Moutains pour conclure par un soliloque musical interminable ponctué de vocalises, de bombes lâchées au moment opportun, de plages ultra planantes. Le mayonnaise a pris, personne ne veut rompre le lien, pas plus le public que Flavien, et la transition s’opère en douceur et discrétion avec Judah Warsky.

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Judah a beau chanter de plus en plus en français et réveiller mon snobisme primaire et complètement injustifié à l’égard des paroliers poursuivis par un héritage moliérien confinant à la névrose, je me sens une connexion avec ce type depuis Turzi, une connexion avec son univers sombre et introspectif. Et c’est comme ça qu’il débute son set, dans l’obscurité, campé entre deux pratos comme un écorché. L’ambiance est plus oppressante, la voix puissamment filtrée, le beat est pesant, lourd, il tape là où il faut. Le tout gagne en puissance dès le deuxième morceau, I Lost It, la prose de son texte se perd dans la texture chevrotante de sa voix inégale, les breaks sont parfaits, les silences émoustillent et laissent à peine le temps à l’oreille de se tendre pour guetter la suite du morceau que déjà le tympan se rétracte. Judah Warsky, c’est l’homme des influences, celles qu’il puise dans des répertoires composites pour ciseler un mélange confondant et poétique qui ne perd rien en live, au contraire. Bruxelles, premier titre de l’album éponyme, nous est imposé par une mesure somptueusement lourde et à grand renfort de réverb. Les lights nous pètent les yeux mais on est dans le noir avec lui, jusqu’à sa relecture de William Blake dans Painkillers & Alcohol, berceuse triste et sombre qui assoit une texture soyeuse pour mieux dissimuler les épingles cachées dans sa fibre. À l’invitation de Judah, une partie de la salle se met à danser un slow apathique et désenchanté, et les couples imbibés et enlacés sont rapidement rejoints par Warsky lui-même qui entre dans sa propre danse sans lâcher son micro. On est tous là pour nous amuser et même en l’absence de salle comble, l’artiste laisse sa décontraction et sa bonhomie gagner le public jusqu’au fondu au noir final. Pause.

Koudlam. J’avais préparé mes plus beaux godillots pour les secouer sur Negative Creep mais l’ambiance n’est pas celle attendue et c’est en vain que j’ai tenté de me laisser marcher sur les pieds par les quelques enthousiastes agités de soubresauts qui m’ont plus fait mal au cœur qu’aux orteils. Peut-être est-ce à mettre en rapport avec un dernier album, Benidorm Dream, qui avait levé chez moi quelques interrogations sur la progression stylistique de Koudlam, du moins qui m’avait laissé sceptique sur sa motivation à prolonger l’approche esthétique trompeusement simple et nonchalante qui m’avait tellement séduit dans Goodbye ou son EP Alcoholic’s Hymns. Ou peut-être est-ce à cause de l’attitude désabusée de Koudlam on stage, caché derrière des lunettes de soleil, un strobo agressif et sa guitare, qui finira par lui faire défaut et tourner le dos au public pendant dix bonnes minutes. Ou peut-être est-ce tout simplement parce qu’il s’est restreint à jouer les morceaux de son dernier album en omettant Negative Creep, jusqu’à ses premiers mots à l’adresse du public, “Bonne nuit Nancy”, lassante et énième relecture d’un rappel convenu invitant le public à se rendre digne des meilleurs morceaux, qu’il ne manquera évidemment pas de jouer. Negative Creep donc et enfin, See You AllSunny Day et Alcoholic’s Hymns, on est dans le répertoire qu’on connaît et qu’on a attendu qurante-cinq minutes. On a même droit à quelques esquisses d’une prestation scénique timide mais méritée. Gros capital sympathie tout d’un coup, c’est un beau rattrapage qui réconcilie Koudlam avec le public, et le type ne s’arrête plus, il se tape un bœuf tout seul, bière et clope à la main, après un second et bref rappel. Tirant parti du “meilleur pour la fin”, je décide de remballer mon tempérament atrabilaire pour rester sur une bonne impression finale qui, si elle ne me fera pas revenir trop tôt à un concert de Koudlam, m’évitera de rester sur un sentiment de déception.

Credits photos : Arnaud Vezain pour Monolithe


On y était - Weather Winter

10915040_720796284686450_97823194422578351_oWeather Winter, Paris Event Center, Paris, 21 février 2015

Il y a cinq semaines exactement, Surprize, instigateur de barouf émérite et organisateur de l’after le plus célèbre de la capitale, s’apprêtait à donner le coup d’envoi de sa dernière trouvaille : le bien nommé Weather Winter.

Présenté au public comme le prologue de sa version best-of-best-known, dont la troisième édition aura lieu du 4 au 7 juin prochain, le Weather Winter a tout de même trouvé le moyen de rassembler, pour la première fois sous le toit du Paris Event Center, la bagatelle de 10 100 personnes.

45 000 m² de terrain au pied du parc de La Villette, deux scènes gigantesques réparties sur 16 250 m² d’espaces modulables, une dizaine de foodtrucks, un vestiaire autonome de 5 000 casiers, une douzaine d’artistes, quatorze heures de fête non-stop filmées et retransmises en direct sur Arte Concert, et un havre d’amour tendu autour des platines joyeuses de Romain Play et des bambocheurs de la Mamie’s. Une ode à la démesure pour une soirée qui, l’espace d’une nuit, a revêtu sans complexe sa plus belle robe de festival.

Certes, on est encore loin de la machine de guerre qui, en trois ans à peine, a su se hisser aux rangs des plus grands rassemblements de musiques électroniques mondiaux, mais il faut tout de même admettre que pour un prologue, l’équipe de Surprize a sorti le grand jeu. Une organisation irréprochable, des bars raisonnablement bondés, de l’eau potable en libre service, des toilettes toujours disponibles, un staff ultra réglo et une équipe logistique qui mérite amplement son vingt sur vingt.

Du point de vue monétaire, si le tarif des consommations ne peut être retenu comme un vrai point positif de la soirée, il faut tout de même reconnaître que les prix ont été maintenus dans la fourchette basse de ce que l’on est en droit d’attendre d’une soirée légale de cette envergure. Qu’on le qualifie, par abus de langage, de rave ne doit pas pour autant faire oublier que le Weather Winter est une soirée publique et déclarée, et donc soumise à une réglementation spécifique, dont les prix ne peuvent sortir indemnes. Là encore donc, pas grand-chose à dire.

Du point de vue des installations, il faut bien avouer que l’expression « cathédrale de lumières », répandue dans le matériel promotionnel, ne tenait ni de l’hyperbole ni de la métaphore mais bien de la promesse. Chapeau bas aux techniciens qui ont très largement contribué à la réussite de la soirée.

Venons-en maintenant au nerf de la guerre : le public, le line-up, les performances, l’ambiance.

On ne dispose pas de statistiques précises sur la fréquentation de la soirée, mais l’impression générale qui demeure répartit le gros des troupes dans la fourchette 18/25 ans. Public assez jeune donc, avec son lot de vagissements indécrottables ("allllllllleeeeeeeezzzzz lààààààà !") et ses chenilles à paillettes qui poussent tout le monde pour attraper la queue du selfie ou coller ses lunettes de soleil dans la membrane des enceintes. Mais ne soyons ni bégueules ni vieux cons, les plus honnêtes admettront, d’une manière ou d’une autre, qu’ils sont passés par-là ; les autres avaient, de toute façon, largement assez de place pour danser tranquille.

Le line-up. Partage équitable entre de grosses légendes et des acteurs bien connus de la scène contemporaine française. Un line-up propre et majestueux auquel on reprochera peut-être de s’être laissé aller au jeu de la facilité. Evidemment, il est difficile de construire de véritables arguments à l’encontre des choix de programmation, on est très loin d’une soirée fourre-tout, et la cohérence dans le choix des artistes est évidente. Tabassage en règle par les académiciens du kick et la nouvelle mafia de la techno martiale française. Aucun mauvais choix mais pas non plus de vraie surprise. Quand on sait à quelle vitesse se vendent les préventes du moindre événement estampillé Weather, je ne sais pas, je me dis qu’on est en droit de s’attendre à une programmation un peu plus déconcertante — surtout de la part de Brice Coudert et de son équipe qui, tant ils arrosent Paris depuis déjà plus de quatre ans, n’ont plus rien à prouver à personne. Finalement, c’est peut-être dans cet écart entre les prises de risque sincères des affiches des Concrete (Vatican Shadow, Cio D’Or, Xhin, Joe Claussel, Delroy Edwards, ou encore les Spi, et cette liste pourrait continuer pendant encore longtemps), et ce line-up Weather Winter assez convenu, que loge le cœur de la critique. Mais encore une fois, la soirée s’adressait sans doute plus aux fêtards avertis qu’aux mélomanes à la recherche de nouvelles sensations musicales. Et de ce point de vue là, inutile de préciser que l’objectif a été plus qu’atteint. On a beau faire la fine bouche, quand Robert Hood balance un gros Dancer au milieu d’un hangar de 6 000 personnes, on lève les bras et on chante comme tout le monde.

Les dimensions colossales du lieu et les dilemmes de programmation (Robert Hood ou Raresh, DJ Deep ou Minilogue, Derrick May ou Laurent Garnier), incitant à zapper d’une salle à l’autre, compliquent la réalisation d'un report focalisé sur telle ou telle performance. Honnêtement, j'aurais bien du mal à défendre un set plutôt qu'un autre. De ce que j'en ai vu, chacun a eu son lot de bons et de mauvais moments. Techno dure et sans concession dans la salle 1. Ambiance très martiale et machinique où l’émotion naissait essentiellement de rythmiques précises et linaires, couplées à une surenchère de reprises de basses. Ambiance plus deep et introspective dans la salle 2. Cadence plus suave et mélodieuse qui convenait d’ailleurs mieux à la taille plus réduite cette seconde salle. Mention spéciale au Camion Bazar tout de même qui, une fois n’est pas coutume, a su créer à l’écart des stars et de leurs hangars olympiens un îlot festif chaleureux dans lequel ont pu se réfugier ses fidèles.

Bilan de ce premier Weather Winter : si on aurait apprécié une programmation un peu plus audacieuse de la part de Surprize, force est d’admettre que d’un point de vue purement festif, la soirée est une franche réussite. Organisation impeccable, choix du lieu excellent, exploitation des possibilités offertes par l’espace quasi optimale, partenariat avec Arte très bien senti, line-up qualitatif et cohérent, bonne répartition du public sur le terrain qui parvient à donner la sensation d’avoir beaucoup d’espace tout en participant à l’euphorie de la foule. Un bémol peut-être, la qualité du système son de la scène 1, très variable en fonction de sa position dans la salle. D’autres ont mentionné la sueur qui s’est mise à goutter du plafond aux alentours de cinq heures du matin. Bon, à titre personnel, quand je vais à la piscine, je sais bien que je risque de me faire éclabousser ; quand je fais une teuf de quatorze heures, je ne m’attends pas non à en sortir frais comme un gardon. Pas de quoi en faire un plat.

N’en déplaise aux ronchons, il faut bien admettre que Surprize a, une fois de plus, prouvé son expertise dans la gestion des événements techno d’envergure et continue d’asseoir son hégémonie sur la scène électronique parisienne "grand public pointu".

Une soirée pour ceux qui aiment quand ça crie, que ça pousse, que ça brille, que c’est grand, que ça tape, pas toujours dans les tons les plus raffinés mais sans jamais tomber dans la vulgarité. Bref, une putain de bonne soirée.


Photoshoot : GONZAÏ NIGHT avec ETIENNE JAUMET et HARALD GROSSKOPF

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Photos © Hélène Peruzzaro

C'est dans une Maroquinerie blindée qu'Hartzine a assisté aux prestations d'Etienne Jaumet et Harald Grosskopf dans le cadre d'une Gonzaï Night le 28 février dernier. On a ouvert l’œil pour vous.

Photos




On y était : Robert Henke - Lumière II

A004_C006_101888.0020875On y était : Robert Henke - Lumière II, 18 février 2015 (Centre Pompidou, Paris)

Ce vieux fantasme d’un langage audiovisuel ultime devient en général une des obsessions de tout musicien électronique passé un certain stade dans sa carrière. Robert Henke, scientiste électro émérite et moitié du duo Monolake, récemment interviewé (lire), a pratiquement tout brassé depuis vingt ans, de l’ambient écologique à la techno hi-fi taillée au scalpel. Aujourd’hui, il entre logiquement dans sa phase « spectacle son et lumière », et n’évite pas tout à fait l’écueil de l’exercice. Lumière a pour ambition de détourner l’outil souvent décrié du laser de son utilisation attitrée - à savoir, des décennies d’animations visuelles craignos types discothèque de campagne et décoration de Noël. Le pari est tentant, et ouvre un champs des possibles attrayant, Henke promettant de pousser l’instrument à ses limites. Dans les faits, Lumière, dont la deuxième version a été inaugurée au Centre Pompidou le 19 février dernier, est une affaire bien prévisible, et ne dépasse que rarement son statut de distraction technologique de pointe.

C’est que le producteur teuton n’est pas le premier sur le créneau, et il le sait pourtant bien. Avant lui, les textures de l’electro-expé ont déjà eu droit à toutes sortes d’habillages vidéo, qu’il s’agisse de la matrice stroboscopique de Ryoji Ikeda, des oscilloscopes de Pan Sonic ou des schémas intriqués d’Alva Noto, pour les exemples les plus immédiats. L’approche d’Henke est ici bien naïve, et c’est peut-être délibéré. Pour autant, la poésie, ou le frisson sensuel, n’émergent que lors des quelques séquences les plus épurées. En ouverture, un ballet de fines lignes parallèles déploie toute la profondeur et la dimension tactile des lasers. L’illusion semble alors prendre vie, et c’est l’un des rares moments où l’on aperçoit le début d’un vrai langage abstrait né du son et de l’image. Plus tard, toute une géométrie saillante et rétractable se jouera de notre regard pendant un moment, en synchronisation parfaite avec des beats eux-mêmes très perpendiculaires, une figure certes un peu usée mais auxquels les sens ne peuvent résister.

Pour le reste, rien qui ne dépasse vraiment le décoratif, type économiseur d’écran. Dès qu’il alimente sa formule, Henke glisse vite dans un cosmos filandreux mille fois traversé, des couleurs trop sucrées, des motifs éculés (des chiffres, qu’on aimerait bien prendre comme de simples formes abstraites, mais qu’une typo à la Matrix référence trop) et une récurrence de spirales et de mouvements circulaires qui lasse vite. La bande-son elle-même, certes satisfaisante, est à ranger parmi les productions les plus prudentes et linéaires de l’artiste teuton, et certaines formes lumineuses auraient peut-être mieux respiré avec un son moins fourni - et sans fumigènes devant l’écran ! L’émerveillement, ou l’attrait ludique de certains passages, s’estompe souvent sous la profusion d’autres, carrément kitschs. Ainsi, Lumière II demeure un divertissement oculaire et auditif haute-fidélité qui ne se renie pas, mais n’atteint ni la fusion son/image à laquelle Henke aspire, ni la pertinence à laquelle il nous a habitués.

La première mouture du spectacle est d’ailleurs disponible dans son intégralité sur les internets.

Vidéo


On y était : Jeff Mills & Mikhaïl Rudy - When Time Splits

Duos éphémères, When Time Split, Jeff Mills & Mikhaïl Rudy

Duos éphémères, When Time Splits, Jeff Mills & Mikhaïl Rudy, le 6 février à l'auditorium du Louvre

Si son nom résonne encore pour beaucoup comme l’une des figures emblématiques de la seconde vague techno de Détroit, le virage engagé par Jeff Mills au cours des années 2000, amorcé par la composition d’une nouvelle bande-son pour le Metropolis de Lang, a peu à peu remplacé l’image glorieuse du producteur de musique club par celle d’artiste total dont l’ambition dépasse largement les frontières de la musique « dansante ». Après avoir, entre autres, créé un an plus tard la sculpture-installation Mono en l’honneur du film 2001 : L’Odyssée de l’espace de Kubrick, sorti son DVD Exhibitionist (un an avant le Biomechanik III de Manu le Malin et quatre ans après le lancement des premières Boiler Room), commencé en 2005 sa carrière de vjing sur la DVJ-X1 de Pionner en triturant Les Trois Âges de Buster Keaton lors d’une tournée mondiale, et collaboré avec l’Orchestre Philarmonique de Montpellier ou encore l’Orchestre National d’Île-de-France à Pleyel en janvier dernier, c’est avec le Louvre cette fois que le musicien de Détroit s'engage, pour une série de quatre collaborations qui s’étalera du 6 février au 19 juin prochain.

Né à l’initiative du musée et inauguré il y a dix ans déjà par Laurent Garnier, le cycle des « Duos éphémères » consiste moins, comme ce sera reprécisé en guise d’introduction à la performance, à faire jouer sur la scène de l’auditorium des duos d’artistes, qu’à faire travailler ensemble des « images anciennes » et des représentants des « musiques actuelles ». Des images et de la musique, deux modalités d’expression du mouvement à travers lesquelles, et pendant ces dix années, se sont succédés sur la scène de l’auditorium des musiciens aussi variés, tant par leur style que par leurs ambitions musicales, que Vincent Segal, Arthur H, ­ M ­, Camille, Emily Loizeau, Oxmo Puccino, Ibrahim Maalouf et Rubin Steiner.

Le 6 février dernier, c’est aux côtés du pianiste classique Mikhaïl Rudy, formé au conservatoire Tchaïkovski de Moscou, ayant joué entre autres avec l’Orchestre Symphonique de Londres, l’Orchestre Philharmonique de Berlin, ou encore l’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg, que Jeff Mills a ouvert cette nouvelle saison des « Duos Ephémères ». Une saison qui débute par une relecture de L’Enfer, film inachevé d’Henri-George Clouzot, redécouvert à Cannes en 2009 grâce au long métrage du producteur et réalisateur Serge Bromberg : L’Enfer d’Henri-George Clouzot. Quinze heures de rushes filmées en 1964. Véritable chef-d’œuvre de créativité cinématographique traitant des affres de la jalousie à travers le prisme des techniques développées par l’art cinétique — mouvement artistique dont l’expression n’apparaît clairement qu’au milieu des années 50, mais dont les premières manifestations remontent au début des années 1910, au cœur du mouvement futuriste et dans certaines œuvres de Marcel Duchamp. Ouverture logique donc. Prolongement en quelque sorte, de l’installation audiovisuelle Critical Arrangements, que Mills avait présenté à Pompidou entre 2008 et 2009, dans le cadre de l’exposition Le Futurisme à Paris.

La soirée, placée selon les mots du Louvre « sous le signe de la fusion », débute avec charme dans une gentille confusion lorsque Mikhaïl Rudy, après s'être avancé au centre de la scène, se penche pour saluer le public et aperçoit, mais trop tard, Mills foncer droit vers ses platines. Situation comique qui n'échappe pas au public dont les applaudissements sont entrecoupés de rires légers et bienveillants. Heureusement pour la suite, les décalages entre les deux artistes n'excéderont pas le territoire de l'étiquette. Très vite, la symbiose entre le Rudy et Mills, et, devrait-on dire, Clouzot, s'impose comme une évidence. Les nappes de l'un enveloppent les notes de l'autre et les images entrent en résonance parfaite avec la musique qui s’élève. Des images magnifiques d'ailleurs, où Romy Schneider n'en finit pas de fumer sa cigarette tandis qu'une palette de couleurs, vives et grasses, défile sur un visage auquel Lynch doit peut-être beaucoup ; où une silhouette, accroupie sur un carrelage en damier, fixe le sol, de dos, un rasoir à la main ; où des formes géométriques et des tâches de lumières parsèment en boucle le grand écran qui s'agite sous les spasmes d’un montage épileptique. Rudy, couché comme un bossu sur son clavier, tape avec adresse et frénésie sur les touches blanches et noires. Mills, rapide, précis, enchaîne les morceaux, le casque penché sur une oreille. L'émotion est réelle ; le public, saisi. Sans autre fil conducteur que celui des images et des morceaux qui s’enchaînent, sans linéarité ni contrainte narrative, l'heure de performance file à toute allure. L'esprit colle à l'écran, au piano, aux enceintes, les décrochages se font rares. Et puis d'un coup, plang ! le visage de Jeff Mills se fige, un instant, juste assez pour comprendre que ce qui vient de se passer dans les circuits n'était pas exactement… prévu.

Rudy lève les yeux puis interrompt son jeu, le visage fendu d'un sourire amusé, tandis que Mills, visiblement agacé quoique d'un calme olympien, patiente sur un bord de la scène. Un technicien détale dans les franges du rideau noir. Les images, imperturbables, défilent, dans le silence respectueux du public. Quelques applaudissements d'encouragements retentissent dans la salle ; une manière de dire qu'il n'y a pas mort d'homme. On comprend.

Finalement, après quelques minutes d'attente, le courant revient et la performance reprend. Dix minutes à peine. Dix minutes auxquelles il n'y a rien à reprocher sinon l'impression désagréable de s'être fait ravir l'envolée finale de Mills qui exigeait sans doute, pour aller au bout d'elle-même, d'exploser dans la continuité d'un flux ininterrompu. Mais soit, les machines, elles aussi, sont soumises aux aléas et la promesse de ce premier duo a été, disons-le encore une fois, plus que tenue.

Rendez-vous le 6 mars pour le second épisode.


On y était : Motorama au Nouveau Casino

Haim @ le Trianon, Paris, 01/03/2014

Photos © Soul Kitchen

Il y a un peu plus d'un an, on avait assisté, médusés, dans un Petit Bain copieusement garni, à la prestation de nos meilleurs amis russes (report), qui prouvèrent ce soir-là que leur talent, en plus de ne rencontrer visiblement aucune limite, semblait adopter une courbe de croissance exponentielle. Si on ne peut en dire autant du nombre de fans, là aussi la progression est pourtant bien là : en ce 3 février 2015, le Nouveau Casino affiche complet pour accueillir Motorama, et une certaine fébrilité semble parcourir le public à l'idée d'enfin découvrir sur scène les nouveaux titres du combo, quelques jours seulement après la sortie de Poverty, troisième album parfait d'un groupe définitivement installé dans l'excellence (lire la chronique). Une salle comble, donc, qui prouve que Motorama n'est désormais plus un secret bien gardé. On s'en réjouit pour eux, tant ces chansons au rayonnement sans fin mériteraient d'épouser les espaces les plus vastes. La petite bande de Rostov-sur-le-Don semble en tous les cas parfaitement à son aise ce soir-là à l'idée de rencontrer une nouvelle fois ses fans parisiens dans la petite (mais costaude) salle de la rue Oberkampf, à l'image d'un Vlad vendant tranquillement son merch au public durant la prestation de Dead Sea, première partie en forme de modeste croque-en-bouche avant le festin annoncé. Un festin qui tiendra toutes ses promesses, tant Motorama semble aujourd'hui sûr de ses forces. Car les quelques maladresses scéniques qui survivaient encore sont désormais toutes gommées, ou presque : un set propre, sans bavure, à l'image de nouveaux titres plus anguleux, mais aussi plus sombres, que ceux de Calendar. Vlad semble maîtriser mieux que jamais son chant, qui sied à ravir aux nouveaux écrins ténébreux du groupe. La part belle sera ainsi faite à Poverty, les Russes mettant en lumière de manière implacable la somptuosité de leurs nouvelles compositions : de la sourde noirceur de Dispersed Energy à l'aveuglante lumière de Red Drop - à faire pâlir d'envie ou de nostalgie Robert Smith -, en passant par l'addictive Lottery qui pourrait sans mal décrocher le gros lot au petit jeu des tubes de l'année, aucune baisse de régime ne sera à noter, ni du côté du groupe, ni du côté du public, captivé par tant de talent. On arrêtera d'ailleurs là de sortir du lot tel ou tel titre, tant l'on aura admiré durant plus d'une heure l'homogénéité de ce concert parfait, mené de main de maître et à un rythme effréné, durant lequel la qualité ne l'aura guère disputé qu'à la générosité (deux rappels, tout de même). Une soirée rêvée, qui restera sans doute gravée dans les mémoires, tout comme les albums du groupe sont d'ores et déjà promis à l'éternité.

Retrouver notre chronique de Poverty par ici.


On y était : Limbo Festival

White Fence@LIMBO Fest 17_Clémence BIGEL

Photos © Clémence Bigel

Limbo Festival, du 23 au 27 janvier (Mécanique Ondulatoire, Point Éphémère & La Maroquinerie)

On y était le 25 janvier, un dimanche qui plus est, le soir parfait pour s'abandonner gentiment et se saboter doucement pour oublier cette âpre sensation… celle qui vous gagne en journée et que vous cherchez insidieusement à dépasser. Et bien c'était fait en allant voir les grands garçons de White Fence et Baston. Baston! Ce nom! Mais Y a personne qui y répond !. Un nom direct et franc qui augure de bons moments d'actions mais la musique n'était pas à la hauteur de ses prétentions. Du garage pop tropical comme l'indique le carton d'invitation mais aussi tropical que je ne suis orientale. C'est d'ailleurs souvent ainsi, les titres et les dénominations sont alléchantes, et t'invitent à t'immerger sans modération puis vient le temps de la déception et de la persécution. On est capillo-tracté de tous les côtés bon sang de bon sang. Ça sent la baston ! Puis on s'indigne et on redescend ! Les rennais de Howlin banana records, sont sympathiques et plutôt entraînants ce qui, pourtant, ne suffit absolument pas à effacer de son expression ces petits tics d'énervement, signes d’inassouvissement. Le temps s'est rapidement écoulé puisqu'ils ont joué dans l'urgence : parfait dans ces moments.

Les White Fence sont arrivés ou plutôt le projet du petit génie Tim Presley comme l'avait gentiment annoncé le chanteur de Baston. Nous nous frayions alors laborieusement un chemin afin d’entrer dans la fosse, de s’immerger davantage, de retrouver la rage, en se dodelinant timidement avec des sourires contrits pour gagner un micro bout de terrain dans cette foule compacte et intacte. Arrivaient ensuite les quatres chantres du style nonchalant/évanescent, Tim Presley et son archer, Cate Le Bon et son pantalon de survêt, et Dan Lead au port altier et le batteur Nick Murray. Tout était immaculé…. Les trois premiers titres issus du dernier album « For the Recently Found Innocent » , sorti en juillet 2014, annonçaient l’orientation délibérément néo psyché dans l’évolution du projet. En dépit du manque manifeste d’inventivité, il demeurait cette grâce, certes un peu fadasse, en comparaison des maitres à chanter que Presley invoquait, Syd Barrett (« Sandra (When The Earth Dies) »), et des maitres à jouer ( 13th Floor Elevators dans l’introduction de « Anger ! Who Keeps You Under ? »), ou encore Quicksilver dans l’intro également de «Wolf Gets Red Faced » pour ne citer que mes préférés. La liste est longue cependant de sons empruntés. Puis est arrivé le moment incandescent….sur le titre « Baxter Corner » issu d’un précédent album (« White Fence is Growing Faith » 2011). L’accélération du rythme s’est aussitôt faite sentir, le chant s’est rapidement éclipsé au profit d’une longue phase instrumentale d’une bonne dizaine de minutes, tout en progression. Le rythme était lancinant, entêtant, les distorsions jaillissaient de tous côtés, les échos nous hantaient, on retrouvait la fièvre du garage, les pulsations hypnotiques, les réactions psychotiques, tous les éléments des parties étaient enfin réunis pour nous faire véritablement décoller, pour nous faire replonger dans le passé barbiturique. La foule inflexible s’est mise à onduler, mes compagnons de soirée, dispersés aux quatre coins de la salle, se sont aussitôt rassemblés et l’unité s’est enfin réalisée. C’était un moment de communion réellement partagé avec l’ensemble de l’assistance. Et là ! Ce fut le point culminant, j’eus une vision ! Je levai les yeux au plafond et vis la croix ensanglantée ! La structure cruciforme du plafond peint en rouge de la maroquinerie était jonchée de taches d’humidité, d’alcool, de fluides mélangés, et d’expectorations et donnaient l’impression que les parois se mettaient à saigner. C’était le bon sang du bon dieu ! En retournant à la Maroquinerie quelques jours après pour assister au concert de Père Ubu, je me surprenais à jeter des regards de dévotion au plafond….

Un couple de russes au look Glam prononcé s’enthousiasmaient sans modération devant moi, je ne comprenais que le terme Kraaah oooot rock qui revenaient 2 ou 3 fois dans la conversation. Mais j’avais envie de leur dire qu’ils avaient bien raison.

Ce fut un très beau moment fédérateur autour du son, comme on en assiste rarement. Nous sommes sortis de là, dégoulinants, tels de pauvres chiffons suintants sortis de la machine à laver. De tels moments d’ébriété sont si rares finalement, en ces temps musicaux désincarnés, qu’on exagérerait bien volontiers la description de toutes ces sensations combinées. Alors sur-jouons l’exacerbation, intensifions nos moments, décuplons nos descriptions. Il en va de notre besoin vital de sensations!

Une fois ce moment passé, tout est redevenu pâle et édulcoré alors que nous rêvions juste de nous lover encore un moment dans le son. C’était dur de revenir à la réalité. Nous espérions, à chaque titre suivant, un nouveau départ tonitruant, un riff prodigieux, augurant de nouvelles envolées proprement psychédéliques. Mais il fallait s’assagir et apprécier dignement la frustration. En effet, s’il faut faire jaillir la beauté, s’il faut l’extraire de la médiocrité, il faut savoir la valoriser. Si tout n’était que qualité, serions-nous alors capables de l’apprécier à son injuste valeur ? Ne vaut-t-il mieux pas sélectionner scrupuleusement ce que l’on souhaite sublimer ? Il m’arrive, de me réjouir à l’avance du morceau prodigieux à venir, alors que celui même que je suis en train d’écouter, dans le même album, ne comporte que peu d’intérêt. Le titre raté crée une attente, une excitation propre à susciter les plus belles émotions ultérieurement.

Mais le mieux étant peut être de garder le meilleur pour la fin … Au fur et à mesure que les titres s’enchainaient, les White Fence perdaient des points. On ne reprochera rien au batteur Nick Murray (aussi batteur des Young Veins, Thee Oh Sees ou encore Cate Le Bon) qui aurait souhaité ardemment pouvoir faire décoller les morceaux de leur morne environnement. Il avait cette propension à vouloir tout dépoussiérer, sa fougue nous entraînait, mais cela ne suffisait pas à raviver les couleurs de leur palette compassée.

En revanche, on finissait par apprécier leur distinction, leur pâle présence, leur charme discret, incarnés par un chanteur dans la lignée des dandys anglais, et une Cate le Bon diablement sexy, toute de blanc vêtue, à la Bryan Ferry. Elle portait un ensemble 80’s pantalon cigarette et pull blanc dévoilant des seins pointus et engageants, mis en valeur par la saillie de la sangle de sa guitare, et adoptait une pose rock de garçon manqué Quoi de mieux pour faire frémir les garçons sensibles de l’assemblée. Élégant de but en blanc.

Sonia Terhzaz

Photos © Clémence Bigel


The Drone fait son Tour de France @ Metz

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Photos © Damien (Electrophone)

C’est en un lieu consacré, la nef de la chapelle des Trinitaires à Metz, que nous avons dressé nos pieuses oreilles impatientes, tout ouïe, prêts à accueillir avec ferveur le triple sermon dronien proposé le 22 janvier dernier et égrenant dans l’ordre les offices de Jessica93, Peter Kernel et Disappears. Cette date promo inaugurant leurs nouveaux albums respectifs, dont l’écoute préalable nous avait laissés un tantinet sceptiques quant à leur capacité à nous faire lever autre chose que le coude, portait cependant avec elle l’espoir d’un triptyque de débauche sonore assourdissante à nous balancer des acouphènes pendant deux jours. Il y avait de ça, mais pas que. Ambiance hiératique, capillarité erratique.

Jessica 93-1-11

Le froid glacial de ce jeudi 22, dont le doublé numérique n’avait aucun rapport avec la température in et outdoor, n’a certes laissé personne indifférent mais n’a pas non plus découragé grand monde, en témoignaient le nombre de mégots sur la chape de la cour intérieure et les engelures chopées dans la file d’attente poussive et larmoyante qui trépignait devant l’entrée de la chapelle en entendant les premiers accords bousillés par Jessica93. Merde, les Trinitaires ont lancé la soirée à l’heure. Ou alors The Drone, mais forcément c’est la faute de quelqu’un et il va falloir courir pour prendre nos bières. Le public est déjà là, un peu disparate mais attentif à la nonchalance désabusée de Geoff Laporte, caché derrière ses cheveux mi-longs mi-sales dans une rigidité néo-grunge périodiquement décomplexée par un petit déhanché balancé en accord intégral avec sa basse dont il arpente chaque centimètre carré comme s’il se découvrait un deuxième sexe. Et un gros. “Ah, Kurt est parmi nous”, me lance ma charmante voisine aux doigts engourdis par un léger syndrome de Raynaud et une pinte bien fraîche. Je ne peux qu’acquiescer, d’autant qu’elle avait déjà vu le bonhomme en live, et de plus près. Elle complète d’un enthousiaste “C’est vraiment pas mal le grunge à réverb”. Chouette, elle vient d’écrire mon report en deux interventions laconiques, j’ai plus qu’à broder. La bière n’empêche pas la stridence de nous désouder les tympans, ça monte, ça descend, dans les enceintes et dans nos bronches. Le beat minimaliste volontairement fake et assoupi se heurte à la violente langueur des riffs tonitruants de guitare ou de basse, c’est fantomatique, répétitif, abscons, ça braille, ça gémit, c’est crade. Ça tient carrément la route. Les premiers acouphènes se distinguent nettement entre deux morceaux, au point qu’on peine à échanger autre chose que des syllabes. On en prend plein la gueule mais la salle se remplit et quand bien même on se sent tous un peu masos, on n’en lâchera pas une miette, jusqu’aux larsens hurlants maîtrisés autant que les temps morts dans une dance party dépressive et hypnotisante à peine perturbée par les interventions inaudibles et mal articulées de Geoff. Blasé, le type, et charismatique. Si nos oreilles n’avaient été sur le point de lâcher, on aurait trouvé ça trop court.

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Pendant que nos conduits auditifs prennent du repos et que nos poumons se consument de quelques nouvelles cellules noircies, Peter Kernel prépare son set. Kernel, c’est les routards du live, le groupe qu’on ne peut rater qu’en le faisant exprès ou à moins d’être complètement hermétique au art-punk. Toujours sur le trimard à faire la promo de PK ou de Camilla Sparksss, le side project électro-clash de Barbara Lehnhoff quand elle consent à troquer sa basse contre un clavier, le duo complète sa formation par un batteur qui change au gré des albums. On est en terrain connu, Aris Bassetti caché quelque part entre sa chemise à carreaux et ses cheveux fous plante les premiers accords, on se pose mentalement et on laisse la complicité musicale du duo nous porter là où ils veulent, mais rapidement ils prennent la mauvaise direction, celle de leur dernier album un peu mollasson. Le public s’échauffe mal, ça râle un chouilla, concertation est faite en live entre Aris et Barbara qui changent la donne en nous offrant le meilleur de leurs précédents albums et concluront sur Panico! This is Love. Parfait. Le vent a tourné, ça scande et ça tressaute sur les voix de faussets désaccordées de Kernel, qui peinent tellement dans les aigus pour notre plus grand bonheur. Ambiance lorraine, deux saucisses montent sur scène se trémousser en un lipsynch quasi parfait avant d’être rudement renvoyées à leurs choucroutes respectives par un videur en mal d’action. L’ambiance devient plus électrique, mais moins que les cheveux de Barbara qui, pour rattraper le fiasco de la sécu, descend de la scène tailler le bout de gras avec le public. Peter Kernel, c’est ça: une prod inégale à figure humaine, des acharnés du live qui s’enferment de temps à autres en studio d’enregistrement.

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On reprend notre souffle et de la bière, on débriefe avec humour et quelques potes tout en guettant discrètement le début du set de Disappears, motivés autant par l’envie de contredire la mollesse du dernier album que par l’inquiétude de perdre nos doigts à chaque inhalation de tabac. On file se mettre au tiède dans la chapelle dès les premiers beats du batteur dont la régularité infernale habillera le set d’une cadence de métronome qui ne fera pas regretter Steve Shelley, et on lève la tête sans la secouer vers Brian Case, seule figure charismatique et douée de mobilité perdue dans un groupe si flegmatique que Darwin leur aurait sans doute concédé une nouvelle classification de gastéropodes vertébrés. Le relais se fait bien, les accords sont dociles, le set est stable, bien campé mais indolent, à l’image de leurs dernières prods et de Jonathan Van Herik, cassé en deux sur sa guitare au point de presque coincer sa longue tignasse dans ses cordes. Attitude. On dodeline de la tête comme des bobbleheads mais sans jamais lever le pied. Les sursauts acoustiques et gymniques de Case — qui s’il on en retient sa capacité à étirer ses mâchoires devrait pouvoir s’enfiler easy le plus gros burrito du monde — peinent à nous sortir de la léthargie qui nous gagne malgré la qualité des morceaux, et c’est avec un soupçon de regrets et la ferme conviction que les psychotropes c’est mal (message préventif à l’intention des jeunes) que nous nous éclipsons un peu avant la fin du set reprendre un peu le froid (et un jus d’orange) pour finalement quitter dévotement le cadre pieux des Trinitaires, qu’on ne saurait trop recommander à quiconque souhaite se rapprocher de la divinité par la musique indé. Deo juvante.


On y était : Nuit d'Hiver 2014

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Photos © Penny Green-Shard

NUIT D'HIVER, 18 au 21 décembre 2014 à Marseille.

Chaque année, c’est pendant cette période floue de redescente pré-noël que le très fourni festival Nuit d’hiver s’achève (lire). Il y a toujours une forme de décalage dans le fait de se manger des concerts de musiques marginales juste avant d’entrer dans le tunnel familial, mais, à Marseille, le Grim nous habitué à ce que Noël soit noise.

Comme tout festival borderline, Nuit d’Hiver fait des propositions, qui s’avèrent parfois tomber à l’eau, et les baffes revigorantes peuvent succéder à des coups d’épées dans l’eau - il s’agit de tomber le bon soir. Il y aura un peu des deux lors des dernières sessions de l’édition 2014. La soirée du 18 s’ouvre sur une précieuse surprise, le Bass Holograms Duo, qui opère un agréable détachement. Dans la quasi obscurité, une bassiste pratique le tantrisme avec son instrument traité à distance par un électroacousticien qui joue avec les dimensions du lieu et crée ainsi un petit parcours mental. Le tandem nous enrobe dans la matière, invoque des présences, taquine quelques boucles ou glisse dans le silence, et se permet même une phase mélodique. Après ce moment intime tout en fondus au noir, on tentera de comprendre la présence de l’Electric Pop Art Ensemble, dont la fusion jazz-rock très standards dénote au milieu du panel traditionnellement radical de Nuit d’Hiver.

En préambule de la soirée du 19, l’icône barbue des avant-gardes marseillaises Julien Blaine nous présente Louise Vanardois, jeune poète contemporaine qui aime bien parler de ses entrailles. Si le thème est un peu récurrent dans ce genre de littérature in your face, sa performance à bout de souffle fait le job : chronométrée par des citations enregistrées tombant à intervalles régulières, elle accélère la lecture de son texte jusqu’à le déclamer intégralement dans une douloureuse course orale contre elle-même. Passage obligé du festival, le responsable du Grim, Jean-Marc Monterra réunit avec lui trois vieux brigands (dont le percussionniste culte Chris Cutler) pour une session d’improv joyeusement boiteuse. Juxtaposition de dissonances, hésitations, frôlements et chutes brutales, l’exercice est une satisfaction ludique, bien qu’anecdotique, tant ce type de jam paraît un peu archaïque dans le canon expérimental du jour. Après tant de mouvements décousus, l’académisme de la prestation audiovisuelle de Domenico Sciajno dépareille un peu : l’artiste sonore focalise notre attention sur une courbe de fréquences projetée au mur et modifiée par une composition ambient qui nous câline entre bleeps et touches de sub-bass. L’expérience est confortable, mais un peu prévisible, et les touches de piano plus que pompières qui s’ajoutent sur les dernières minutes gâchent un peu le plaisir. Comme pour saccager tant de sagesse, le combo noise La Morte Young vient faire couiner les amplis pour clore le bal. Seul le batteur tient une ligne assez régulière, pendant que le reste du groupe se noie les uns par dessus les autres dans le vacarme, encerclant une Yoko Ono aux incantations stridentes un brin parodiques. D’ailleurs, c’est plus l’attrait théâtral que l’affront sonore que l’on retiendra de cette séance de voodoo électrique.

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Photos © Penny Green-Shard

Si l’on pouvait regretter la prudence relative de ces quelques concerts, c’est finalement dans le cadre bien plus « spectacle de fin d’année » du dimanche après midi que l’on vivra l’expérience la plus complete de ces derniers jours. Les familles se pressent pour venir écouter des interprétations épiques du fameux In C de Terry Riley, et d’une pièce plus rare de Luc Ferrari. La première restitue avec application et humour cette épreuve d’ascèse et de répétition, dont l’impact physique reste intact. La seconde célèbre méticuleusement désordre, tension et fantaisie, autant d’éléments qui ont manqué à certains concerts de cette dernière semaine. Mais, dans « expérimental », il y a toujours le risque d’un flop, on n’en tiendra donc pas rigueur à cet honorable festival qui soutient passionnément l’expérience.

Toutes les photos et vidéos sont à retrouver via le blog du festival.