Various Artists - Infrastructure Facticity

David Sumner (aka Function) est à l’origine du label américain Infrastructure fondé en 1998 aux côtés d’Ed Davenport (aka Inland). Après une première pause en 2005 pour se concentrer davantage sur leurs activités, l’aventure musicale revient près de 10 ans plus tard. Après la dissolution de Sandwell District en 2011, 2014 a donc vu la réapparition d’Infrastructure New York. Ce dernier semble s’affirmer depuis les deux dernières années comme un passage de qualité pour les artistes actuels. Une dizaine de sorties plus tard, la compilation Facticity fait surface. Le label revient donc avec 15 titrés réalisés par des artistes clés, majeurs mais aussi des nouveaux visages de la scène techno. On retrouve sur cet opus des artistes tels que Cassegrain et Tin Man, Rrose, Efdemin, Vatican Shadow, Silent Servant, Blue Hour, Steve Bicknell et Clerc.

On est tout de suite touché par la brutalité sonore qui s’empare de nombreux morceaux. Effectivement, il est très peu étonnant de retrouver au sein de cette compilation cette ambiance rude caractérisée par les productions d’une grande majorité des artistes depuis de nombreuses années maintenant. Ce qui frappe à la première écoute de cet opus est l’apparition de morceaux résolument ambient cachés entre la techno résonnante de Cleric avec Concrete ou encore la tension acide d’Acidalia d’Inland. Dans Dislocation Is The Only Beginning, Campbell Irvine s’offre une ballade sonore lumineuse et maîtrisée contrastant avec End/Optimism de Silent Servant qui touche à une noise subtile. Vatican Shadow et son Swords Over Paradise proposent une alternative sonore à l’ensemble du projet. L’artiste américain connu aussi pour son projet nommé Prurient décide de se rapprocher habilement d’un morceau ambient au moyen de couches immersives et de synthés travaillés. Cephalon de Rrose offre aux auditeurs une vraie expérience sonore accompagnée par des bassines acides puissantes qu’on peut aussi retrouvés sur Low Lights & Trick Mirrors de Function. Quand à Steve Bicknell, il livre un morceau cosmique ultra dansant rappelant forcement son passé en temps que résident des Energy Raves.

Avec Facticity et son regroupement d’artistes majeurs de la scène techno, Infrastructure signe ici une compilation importante en 2016 jouant avec les codes de la musique électronique moderne. Le caractère éclectique de la compilation traduit une volonté de mettre en avant des sonorités de niches et de conjuguer ce caractère club avec ces excursions sonores. Cette œuvre dissout la relation entre passé et présent, entre rythme et mélodie et entre tension et détente. En tout cas, il n'y a aucun doute que cette compilation de part sa puissance sera forcément votre bande son parfaite pour vos promenades nocturnes durant l’été.

Audio

Function/Inland – Colwyn Bay

Tracklist

Various Artists - Infrastructure Facticity (Infrastructure, 03 juin 2016)

01. Campbell Irvine – Dislocation Is Only The Beginning
02. Vatican Shadow – Swords Over Paradise
03. Rrose – Cephalon
04. Cassegrain & Tin Man – Polyacid Blue
05. Inland – Acidalia
06. Post Scriptum – ISDAT
07. Steve Bicknell – Passage Through Darkness
08. Cleric – Concrete
09. Blue Hour – Averting
10. Function – Low Lights & Trick Mirrors
11. Efdemin – Kassiber
12. Post Scriptum – Donbelief
13. Cassegrain & Tin Man – Open Sea
14. Function/Inland – Colwyn Bay
15. Silent Servant – End / Optimism


Morgen Wurde - Brach Auf

Après Letzten Endes, le producteur allemand Morgen Wurde revient avec un nouvel album sur le très bon label américain Time Released Sound. Son dernier album a des influences fortement reconnaissables entre ambient, trip hop mais on trouve sur Brach Auf, long format de 11 titres, une approche plus synthétique de la musique. À travers son dernier opus, Morgen Wurde ne montre pas seulement une autre facette de son travail comme le montre cette mise en abyme sonore presque géométrique. S'approchant d'une répétition infinie d'une douleur profonde, il faut souligner qu'à l'instar d'une composition sonore de film, Brach Auf ne met pas longtemps à nous plonger dans son univers - un périple sombre, dur mais incroyablement harmonieux.

Avec ses drones intenses, ses synthés tourbillonnants, ses chants féminins liturgiques et ses expérimentations électroniques, on ne peut qu’être frappé par la magnificence de l’objet sonore. Une sensation étrange, presque réelle, comme si nous assistions impuissants à une imposante scène apocalyptique. C’est évidemment à ce moment-là que la musique prend tout son sens. La longue intro d'Aufgehen donnerait presque une ambiance rassurante à ce début d'album mais seulement les saturations de guitares vont rapidement donner le ton. Les bruits assourdissants dans Setzte über et dans Thronen viennent se mêler à l’espoir traduit par la voix angélique de Maria Estrella Aggabao dans Jemals Wusste et Erfüllten Sirenen. La chanteuse nous laisse sans voix face à ce paysage à l'abandon, dépourvu de nature. On remarque bien qu'une drone intense caractérise le travail de Morgen Wurde sur cet album et elle s'accompagne d'un éventail de sonorités donnant une vraie profondeur.

Morgen Wurde signe dans Brach Auf un long format de caractère, grand et massif. Marque de fabrique du label américain depuis près de 5 ans maintenant, les versions physiques de l’album sont (aussi) bien produites et imaginées que la musique elle-même. L'artiste allemand propose ici sur cet album une véritable histoire sonore digne d’un grand film comme une bande-son sinistre. Il n'est pas étonnant de penser que cet album aurait pu transformer un navet en une bonne œuvre - pouvant même faire passer La Forêt en Feu de John Lafia pour un coup de maître cinématographique. Sans pour autant partir sur des fabulations audiovisuelles, force est de constater que l’écoute de cet album n’est pas sans conséquence sur l’imaginaire. Rien de plus simple, il suffit simplement de fermer les yeux et de vous laissez porter.

Audio

Morgen Wurde - Brach Auf

Tracklist

Morgen Wurde - Brach Auf (Time Released Sound, 30 mai 2016)

01. Aufgehen
02. Setzte über
03. Erfüllten Sirenen
04. Dachte Immer
05. Entbrannte
06. Ahnte Nicht
07. Thronen
08. Nicht Verband
09. Jemals Wusste
10. Trost Glomm
11. Himmelsringen


Bala Club - Bala Comp vol.1

GHE20GOTH1K, Kunq, Janus, N.A.A.F.I, NON, Bala Club… Voilà quelques collectifs dont on parle beaucoup. Ils font le tour du monde en organisant des soirées, réinventant des scènes, des manières de faire la fête, déplaçant les corps et les oreilles quadrillés par le pouvoir, ailleurs, et avec une certaine permanence. Événement dans cette scène club bizarre et monstrueuse, le Bala Club, crew londonien qui regroupe des gens aussi intéressants qu’Endgame, Uli K, Kamixlo, Rules, Yayoyanoh ou encore Killavesi, sort sa première compilation. Après deux grosses années d’existence, de diverses soirées variées, de jam sessions vraiment super bizarres et de tournées, c’est un peu le moment de faire un point sur Bala Club.

Bala Club mélange encore une fois les genres, loin des clubs techno hétéros-blancs, il court-circuite une certaine idée de la musique un peu linéaire. Il y a un certain kitsch, une certaine vulgarité, une certaine façon d’envisager la danse qui se fait jour chez eux. Mélange de reggaeton, de dancehall, de dubstep, de UK, de bass, de footwork, de R’n’B, de jungle, de nightcore, de techno, de vogue, ils participent à l’écriture d’une musique électronique large et décomplexée d’elle-même. Il n’est plus question chez eux de référer à Terry Riley ou à Steve Reich, ni même à la techno de Detroit ou de Chicago, mais de travailler sans hiérarchie sur une pop music au sens le plus large du terme, et de remettre au goût du jour, de revitaliser certains sous-genres abhorrés. Ça chante en espagnol ou en anglais, ça fait des sessions débiles sur Just Jam ou des shows rigolos sur NTS, et ça participe surtout à l’implosion des dancefloors morts de reproduction de la domination masculine des clubs européens. Plutôt une cave, une rave que le Berghain, même si l’un et l’autre ne sont pas incompatibles.

Seize titres dans cette première compilation, et quasiment autant de manières d’approcher la musique, et son brassage permanent. C’est un peu comme si chaque titre déplaçait d’une certaine façon les esthétiques dominantes de la scène club. On ne s’attardera pas sur chacun des 16 titres, mais on peut signaler quand même les trois bombes de Kamixlo (définitivement vraiment un chouette type) : Esta Noche, Contigo et Ideksmfh. Ideksmfh qui reprend d’ailleurs quelques codes un peu « métal », ce qui n’est pas sans rappeler la furieuse Kablam qu’on aime aussi beaucoup beaucoup… Il y aussi ce titre néo-R’n’B bizarre de Rules, Take Me Hate Me ou encore Di4u d’Endgame (qui sort aussi un très bon EP sur Hyperdub), et signalons pour finir le titre hip-hop étrange de Yayoyanoh, 4me.

La première compilation du Bala Club est une bien belle photographie de cette scène sans cesse inventive depuis maintenant quelques années. Bien loin des postures transgressives de certaines soirées ou scènes, voilà qui promet encore de beaux jours à cette musique monstrueuse qui, de sortie en sortie, semble vraiment explorer un présent plus désidentifié, plus multiple, moins binaire et surtout moins gris.

Alignement des astres vers une insurrection queer dans la musique, peut-être…

Audio

Bala Club - Bala Comp Vol.1

Tracklist

Bala Club - Bala Comp Vol.1

01. Kamixlo - Esta Noche
02. Rules - Take Me Hate Me
03. Uli K & Malibu - Mi Luz
04. Uli K & Rules - Mi Corazon (prod Mechatok)
05. Yayoyanoh - 4 ME
06. Endgame & Rules - DI4U
07. Lunarios - Red Lagrimas
08. Killavesi & Adamn Killa - Ballin Like Messi (prod H!tkidd)
09. Yung Lean & Uli K - Schemin (prod Mechatok)
10. Kamixlo - Contigo
11. SKY H1 - All I Ever
12. Bladee & Thaiboy Digital - Made Of Glass (prod Palmistry)
13. Uli K & Killavesi - Don't Look At Me (prod Mechatok)
14. Organ Tapes - Besitos (prod Uli K & Malibu)
15. Kamixlo - Idesksmfh
16. Endgame - Tears On road


Kablam - Furiosa

On attendait très fort la sortie de Furiosa de Kablam sur Janus. Janus, vous le savez, on en a déjà parlé beaucoup avec Lotic, c’est un collectif berlinois tout fou qui organise des soirées et sort des mixtapes dont on ne peut pour l’heure en jeter aucune. Et surtout, c’est eux qui ont sorti sans doute le meilleur truc de l’année passée: Agitations de Lotic. Cette fois c’est au tour de la Suédoise Kablam de passer par les cerveaux bouillants de Janus. De Kablam on sait finalement pas mal de choses, qu’elle a grandi dans une petite ville de Suède au climat politique assez nauséabond et qu’elle a très vite rejoint des groupes locaux plutôt punk, radicalement anti-capitalistes et super féministes. Et son propos n’a pas vraiment changé.

Ce qui est marrant avec cette mixtape, c’est qu’on pourrait l’écouter comme une bande son politique et manifeste de la position de Furiosa, dernière héroïne de Mad Max, jusque là saga viriliste s'il en était. D'ailleurs, la mixtape se construit au fond comme une progression autour des mouvements du film. Pitch spoil, dans Fury Road, Max se retrouve dépassé par la lutte impossible d’un groupe de femmes mené par Furiosa, qui est l’imperator en cheffe du convoi de l’affreux patriarche dictateur tortionnaire Immortan Joe. D'ailleurs, point notable, dans Fury Road, c'est un peu comme si George Miller avait déconstruit et renversé l'ensemble des codes et des clichés qui traversaient la saga Mad Max, et on lui tire un grand coup de chapeau, d'avoir amené Mad Max vraiment ailleurs... On pourrait dire que le point de départ de Furiosa, la mixtape-ep de Kablam, est la fin de Fury Road, que l’on taira quand même.

À nouveau, on se retrouve avec une mixtape qui a une certaine ambition politique que l’on pourrait traduire par une prise de position anti-patriarcale, anti-phallocrate et anti-viriliste. En somme, l’absolu inverse de la société comme elle est. Si on lit Furiosa comme la narration d’une protagoniste de fiction, on peut aussi entendre cette mixtape comme une fiction politique. Une prise de position politique donc, autant que musicale.

Musicalement justement, on se retrouve encore autour d’un grand brassage tout à fait monstrueux. Du premier mouvement Crisis, qui pourrait être une droite ligne des expérimentations de Lotic en plus gabber ou moteur de voiture, en passant par une radicalisation des boucles trap historique/vogue/jersey dans Arch, le tout sur fond de voix d’église féminines que l’on retrouve dans Nu Metall, puis en passant par une sorte de mélodie suffocante et essoufflée avec des basses étrangement bouclées dans Choking pour finir enfin dans Intensia par retrouver ces voix d’église et des basses à contre-temps dans un final sous des bruits de moteurs, de pluie, des glitches minimaux et la possibilité d’envisager une nouvelle fiction politique radicalement autre et différente.

Bref, Kablam, vient de sortir sans doute une des très belles masterpiece de l’année, et on a hâte que la fiction politique dépasse son simple statut de narration musicale fictive. Et au fond, on pourrait se demander si Kablam n'est pas une sorte de Furiosa de la scène club comme elle se reconstruit ? Clairement, si c’est le cas, on risque de changer radicalement notre manière de pratiquer les dancefloors et les clubs… Enfin, si l’on peut dire!

Audio

Kablam - Furiosa

Tracklist

Kablam - Furiosa (Janus, 17 juin 2016)

01. Kablam - Crisis
02. Kablam - Arch
03. Kablam - Nu Metall
04. Kablam - Choking
05. Kablam - Intensia


Klein - ONLY + BAIT

Bandcamp est vraiment une plateforme mystérieuse. Parfois, tu te retrouves un peu comme sur Myspace, pour ceux qui ont connu cette interface de drague musicale interplanétaire, à errer de profil en profil, et là tu tombes sur une perle. C’est un peu comme ça que je suis tombé sur un album et un mini EP de Klein.

De Klein on ne sait pas grand-chose, sur Youtube une petite chaîne Klein1997, et puis quelques déclarations. Elle dit qu’elle vient d’une longue tradition pencôtiste nigérienne où elle n’était autorisée à écouter que Kirk Franklin ou Yinka Ayefele. On sait qu’elle habite entre Los Angeles et le sud de Londres et c’est à peu près tout.

On pourrait dire d’ONLY, l’album, et de BAIT, le mini EP, qu’il s’agit d’une sorte de gospel/spoken word/R’n’B expérimental… Ce sont en tout cas deux trucs extrêmement bizarres. Une sorte de patchwork qui mélange des milliers de trucs, autant des bruits d’ambiance, des bruits de fond, que des mots dits comme on récite un poème, des petites boucles de voix samplées, des prières passées à la moulinette d’effets étranges, des instrumentations idoines, des emprunts à des tubes plus ou moins connus, et tout un art du collage et de l’assemblage. L’impression est celle d’un gros brassage assez expérimental, souvent à contretemps, avec des bruits sourds, comme une bande sonore entropique qui se dégrade sous l’assaut de ses propres expérimentations, qui se dégrade peu à peu pour produire autre chose. On pourrait aussi voir BAIT et ONLY comme des contre-prêches, des prêches parasités et donc déjà et toujours ailleurs.

L’impression à l’écoute est vraiment assez étrange, assez étrange pour qu’on trouve ça vraiment très cool et très bien. Assez étrange pour que ça nous fasse penser à une K7 qu’on avait chroniqué il y a quelques temps, celle d’Olan (lire)… Les guitares en moins. Mais toujours un truc décharné bizarre.

Gospel expérimental. Voilà encore un genre qu’on ne pensait pas explorer un jour, et pourtant ! ONLY, tout comme BAIT, sont des petites baffes qu’on aime vraiment bien recevoir de temps en temps.

À suivre assez vigoureusement sans doute. Gageons que Klein ne reste pas trop longtemps loin d’un collectif qu’on aime tout aussi vigoureusement : NON.

Vidéo

Tracklist

Klein - BAIT (autoproduit, 06 mai 2016)
01. Make It Rain
02. U A Hoe ft. Portia

Klein - ONLY (autoproduit, 08 février 2016)
01. Hello ft. Jacob Samuel
02. Gaz City
03. Fine Wine
04. Right Here
05. Christmas Thirst
06. Babyfather Chill
07. Crime
08. Bust
09. Pretty Black
10. 16 Nor 22 Grind
11. Marks Of Worship
12. Arrange
13. Shoutouts


M.E.S.H - Damaged Merc

Ça commençait à faire quelques mois que nous n’avions pas parlé de PAN. Étrange sans doute étant donné la qualité assez égale des sorties du label et de ses sub labels. Pour fêter la sortie de l’EP filou de M.E.S.H sur ce même PAN on va faire un point linguistique, mathématique, philosophie et musique.

M.E.S.H c’est un peu l’art de la réitération, et comme chacun d’entre vous le sait peut-être la réitération n’est pas exactement la répétition. La répétition est le fait en linguistique, d’utiliser ou de ré-utiliser, le même mot, la même structure ou la même idée. Plus largement en architecture ou en art, c’est le fait d’utiliser ou de ré-utiliser le même motif, le même signe. Je ne sais pas, disons une banane par exemple. La répétition produit de ce fait un sens particulier, une appréhension particulière. L’itération ou l’aspect itératif comme on dit en linguistique, marque une habitude, une action répétée, un processus entier. Du type tous les jours j’écoute Damaged Merc le dernier EP de M.E.S.H. Il dénote d’une habitude, de la répétition d’un acte ou d’une action dans son entièreté.

En mathématique l’itération désigne la répétition d’un processus et non plus d’un motif, de la même manière en linguistique il désigne la répétition ou le ré-usage d’un process. Exemple l’algorithme qui va répéter un calcul à l’infini ou presque pour résoudre certains types d’équations ou de problèmes. La distinction semble faible, et fonctionner sur le même modèle, mais elle est importante. Si le réalisme spéculative d’un Quentin Meillassoux en fait une distinction philosophique de base pour comprendre la répétition d’un signe creux, c’est-à-dire sans sens a priori, si on l’applique à la musique on acquiert une autre approche de la composition. En somme, la réitération n’est plus la simple répétition d’un motif afin de produire un effet de style, de sens, mais la répétition d’un processus afin d’obtenir un résultat précis, ou bien une méthode qui permet de donner une autre lecture à un ensemble de signes creux. Exemple la répétition du même trait, en mathématique peut aussi devenir l’addition de ces traits. Faire un trait, faire trois traits. Faire un, faire trois, ou simplement trois signes creux. C’est ce que l’on y affecte qui « remplit » le sens du « signe creux ». En gros on peut écrire trois, répéter le chiffre trois, ou tracer trois traits. La différence est sensible voire infime, mais revenons en à M.E.S.H.

La musique sérielle, comme la musique électronique se base sur la répétition, elle est en quelque sorte fractale, elle répète, parfois dans un potentiel infini le même motif. La musique sérielle est à ce titre une musique de répétition. La ré-itération elle, fait passer de la répétition de l’exactement même à la répétition du processus du même, vitesse, décalage, contre-temps, assemblage. Chez M.E.S.H et notamment dans Damaged Merc on voit à l’œuvre ce procédé. Dans les quatre morceaux souvent la répétition, de trois lignes du même procédé, du même processus, donc si vous avez bien suivi, ré-itération. Ça n’est pas simplement un sample, c’est le processus d’un sample prit dans son instance  et son ensemble de vitesse et variation qui se répète. M.E.S.H comme toute une partie de cette scène monstrueuse, joue d’avantage sur le sensible, la sensation, le sens produit par la répétition d’un processus plutôt que d’un même signe. Accélération et décélération, parfois même entropie c’est à dire destruction interne des mélodies sont au programme.

Musicalement on se trouve un peu dans un feat. techno Détroit, Berlin bizarre, samples sans origine qui s’accélèrent ou décélèrent, perdus vaguement entre kuduro étrange, techno début de scène Detroit découverte des synthés, et un certain caractère très brut des mélodies. Une sorte d’approche cérébrale et figurale de la scène club… Une manière de digérer ailleurs et autrement une « culture club », pour aller vite. Il y a une question de vitesse qui est en jeu, et une question de politique du son en quelque sorte.

L’EP est en tout cas un intriguant mélange bizarre, et on a assez hâte de le voir programmé ici ou là pour observer ce que ça peut produire en live sur nos corps endoloris de normalisations diverses. Est-ce que la réitération bouge le corps différemment de la répétition ? En voilà une question…

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M.E.S.H - Damaged Merc

Tracklist

M.E.S.H - Damaged Merc (PAN, 27 mai 2016)
01. Damaged Merc
02. Follow & Mute
03. Kritikal Thirst
04. Victim Lord


Synthetic ID - Impulses

À l’ouest, rien de nouveau, ça s’agite toujours du côté de San Francisco. Sur le label de Dwyer pour être plus précis, sur lequel est sorti discrètement Impulses, livraison à flux tendu d’un son rudimentaire, condensé fast furious de punk et de noise à écouter très fort. Mère patrie de la fuzz, voie royale vers une carrière expédiée à tout blinde, Synthetic ID s’écarte du gratin garage californien et fait office de cadet têtu empêtré dans une rébellion un poil plus agressive, au moins plus radicale. Et la suite confirme toute l'étendue de toute leur excellente indiscipline, disséquée mais vivante à balle.

On a eu beau chercher, nichts, nada, rien sur un probable élément de biographie. Aucune information ne semble avoir filtré depuis le premier EP éponyme sorti à l’hiver 2012. Les radars affichent quatre membres actifs, Jake Dudley, Nic Lang, Paul Lucich et Will Litton, et c’est tout. Deux autres efforts ont suivi, Apertures et Escapement, avant de se réfugier dans le giron de Castle Face Records. Malin choix puisque l’énergie pleine de déglingue qu’envoie cet album n’est pas sans rappeler les précieux Coachwhips qui n’étaient que précipitation, cohue et désordre - le tout balancé sur un mode disruptif bien réjouissant, fidèles à leur réputation scénique.

Là, si le court-circuit vivant Synthetic ID transpire aussi l’urgence, précisons qu'il acclimate plutôt à des tensions froides, distanciées. Ils sont la synthèse parfaite entre l’intransigeance d’un Steve Albini période Shellac et tee-shirts merdiques et la tension décharnée du post-punk présente sur Silhouettes par exemple. The Caged Brain est l’immense pièce du disque avec sa guitare épileptique qui signe à n’en pas douter l’ADN d’une musique névrose en crise pré-dégénérescence. Comme A False Awakening qui titille de ses petites piques aiguës et bien senties. I See Patterns replace le groupe sur la carte West Coast et laisse exploser la braille violente du groupe quand Note For Note joue serré et frontal. La batterie frappe le rythme effréné d’une transe qui n’est pas prête de s’achever, puisant la source là où les frustrations de ce monde sont, dégueulée d’un mouvement instinctif et virulent. On est loin de Nuit Debout, les gars.

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Tracklist

Synthetic ID - Impulses (Castle Face Records, 22 avril 2016)

01. Blind Spots
02. The Shape Is Drawn
03. The Caged Brain
04. Replacement Parts
05. A False Awakening
06. Note For Note
07. Is The Day Done
08. Ciphers
09. Changing Frequencies
10. Silhouettes
11. Forced Exhalations
12. An Interpose
13. I See Patterns


LSDXOXO - FUCK MARRY KILL

Ballroom contemporain, voilà à peu près comment on pourrait définir la dernière production de GHE20G0TH1K. On sait cette scène vive, Mike Q, Byrell the Great, Beek, Ash B plus récemment, et dans une certaine mesure Nguzunguzu et la constellation Fade To Mind. Voilà déjà toute une scène dense et diverse réunit par ce collectif maintenant historique GHE20G0TH1K, autour de Venus X qui organise depuis quelques années des soirées à New York et ailleurs, des soirées queer et néo-ballroom. Ils ont aussi inspiré un crew qu’on aime beaucoup, Janus Berlin (Lotic, Kablam, etc.) FUCK MARRY KILL est la dernière production de ce groupuscule et on pourrait dire que LSDXOXO y adopte une sorte d’attitude punk queer, non plus autour du « no future » mais autour d’un « no present » qui s’interroge sur les questions post-coloniales, racisées et queer. Dans une certaine mesure encore on peut regrouper ces trois préoccupations sous la dénomination Queer pour certains des théoricien-ne-s de la question.

Musicalement à quoi tout ça correspond? Toujours des traits d’une néo-vogue music, des samples de morceaux historiques, Ha Dance, Cunty, Witch Doctor, etc. Toujours une sorte de digestion de sonorités UK, dubstep, garage, house et techno. Un peu moins reggaeton et dancehall qu’une autre partie de ces comètes du néo-club bizarre, cf N.A.A.F.I mais avec toujours un certain goût de l’expérimentation, et fait important pour ce crew, certaines références à une pratique de la toy music. On y retrouve aussi quelques feat., Cakes Da Killa et Beek,... Des voix RnN, des nappes de synthés, un goût du mélodique catchy, des samples qui semblent tout droit sortie de la musique classique mâchée par le hip hop et un travail très étrange de boucle, voilà peu ou prou le pitch. Danse saccadée et difficulté à performer son genre au programme… Une question de vitesse et politique de la musique peut-être ou de Vogue précaire. LSDXOXO fraye avec FUCK, MARRY, KILL un nouveau sillon réjouissant d’une scène qui n’arrête pas de se réitérer... Encore une fois, il faut affirmer aussi qu’il s’agit d’un album monstre, au sens où il ne correspond pas à une pratique normée et attendue du corps social et de la musique comme elles vont.

La question au fond quand on entend ce genre d’album c’est à quand la mort des gays-flics en France pour enfin libérer tout le bizarre de nos musiques? Prenons en de la graine, en tout cas.

À mort la posture dégoulinante paillette terne, creuse et située en plein milieu d’un désastre du sens politique, la convergence des luttes et vive l’intersectionnalité insurrectionnelle d’un no present véner et déter… Aux dancefloors morts et linéaires, préférons définitivement les têtes de cortège bash back, les fêtes bizarres et les élans vitaux intempestifs…

Vivement, la queer insurrection internationale dans la musique et ailleurs…

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LSDXOXO - FUCK MARRY KILL

Tracklist

LSDXOXO - FUCK MARRY KILL
01. LADY VENGEANCE
02. DEATH GRIP FT BBYMUTHA
03. SUGARFALLS
04. LEARNING FT MISS PRADA
05. FROZEN OVER FT CAKES DA KILLA
06. LOVE TAPS
07. FREESTYLE 4 (REMIX)
08. ANGEL DUST
09. ON FIRE FT BEEK


Hillboggle - Up The Country With Hillboggle

Le hillbilly, qui sert de racine sémantique au projet Hillboggle, est une figure emblématique de la colonisation américaine. Péquenaud des Appalaches en pleine transition vers le XXe siècle, le hillbilly joue une musique de Blanc — en opposition au blues des Noirs — imprégnée de puritanisme et de tradition rurale, qui se développera dans les années 40 sur un rythme beaucoup plus rapide, le bluegrass. Né bien loin de la ruralité à San Francisco, Hillboggle réunit deux générations de musiciens, Derek Gedalecia, arc-bouté sur ses expérimentations sonores, et son père David, joueur de banjo et Dobro dans la pure tradition bluegrass.

Rapide ou non, le rythme reste rare dans les deux lives de 17 mn proposés sur cassette par le label Crash Symbols pour découvrir le tandem filial. À l’exemple de leur héritage expérimental à chercher du côté des Pierre Schaeffer, Conrad Schnitzler et autres pontifes de l’électroacoustique, la pulsation est portée par la séquence ou l’enregistrement, sporadiquement cadencés par une rythmique étouffée ou un jeu de cordes, certes enraciné dans l’americana, mais que n’aurait pas négligé Glenn Branca dans ses formations dissonantes. Les boucles électroniques, dans leur approche numérique, explorent le volume, jouent avec l’espace et se délitent les unes dans les autres entre bourdonnements, sifflements et craquements dans un désordre qui frise parfois la cacophonie sans jamais s’y embourber.

Côté sémantique, le projet — chargé bon gré mal gré d’un sens politique multiple entre clivage racial, rupture culturelle rural/urbain, déphasage tradition/expérimentation et fossé générationnel — appelle une réflexion sur la difficulté à rapprocher ce que les conventions tendent à diviser. En détournant les codes, en fouillant la marge, le travail du duo perturbe la stabilité d’un réalisme social et culturel avancé comme naturel, si pas inné. Car la musique, comme toute forme d’art dès lors qu’elle travaille son aspect expérimental, conserve ce pouvoir quasi physique de déjouer la polarité des faces d’un même aimant.

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Hillboggle - Up The Country With Hillboggle

Tracklist

Hillboggle - Up The Country With Hillboggle (Crash Symbols, 6 mai 2016)
01. Live at Voice of the Valley VII
02. Live in Colombus


Katie O’Neill - Within

L’Irlande, dont le Sud est dominé par une Église catholique conservatrice, est le dernier pays européen à ne pratiquer l’avortement qu’en cas de danger de mort, excluant de fait le viol et la malformation fœtale même mortelle, et contraignant de nombreuses femmes à l’exil médical. Le collectif X-ile met un visage sur ces évadées statistiques, dans un parti pris artistique auquel Katie O’Neill a contribué de son approche graphique et féministe qui questionne l’identité et le genre, et qu’elle sublime de sa folk expérimentale qu’on rapprochera, sur le fond comme sur la forme, de Circuit Des Yeux (lire sur hartzine).

Amie et référence, Haley Fohr a beaucoup influencé Katie, et on retrouve dans les compositions de l’Irlandaise cet amour du lo-fi intimiste qui se suffit parfois de deux notes et de sa voix grave et chuintante, utilisée de la même façon qu’elle pince et gratte ses cordes, dans une syntaxe redondante aux variations subtiles qui imprime au phrasé musical et chantant une mélancolie apathique, comme on susurre son désarroi à l’oreille la plus proche, en prenant le temps de choisir ses mots et de les laisser traîner. Ici, la sensibilité se développe d’abord dans le dialogue à l’autre, réduit à l’essentiel, au brut, pour éviter d’étouffer le discours sous une musicalité superflue.

Ce minimalisme acoustique trouve son épaisseur dans le jeu d’O’Neill, enrichi de désaccords, d’abrasions métalliques, à l’occasion de saturations aiguës. Mais les expérimentations ne renvoient pas tant à la technique qu’à l’affect, passant d’abord par la tessiture et les niveaux de la voix puis prolongées par quelques effets propres au DIY, positionnant les huit titres de Within dans le registre de l’humeur, celle d’un pays martyrisé par les crises politiques, religieuses et économiques, qui peine à se détacher du paysage politique de la guerre civile et où bien loin en arrière-plan, la condition féminine grise le volet social de sa couleur rétrograde.

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Katie O’Neill - Within

Tracklist

Katie O’Neill - Within
01. Fishing
02. Hope Song
03. Block It Out
04. Dwelling
05. Loneliness Of A Week
06. Subphylum
07. Within
08. Baby


Driftmachine - Colliding Contours

En arts plastiques, le collage est né de l’envie de surseoir à l’hégémonie du plan. Pratiqué puis popularisé par Braque et Picasso, il a permis d’ajouter texture et relief à un cubisme menacé par sa propre abstraction. Le collage ouvre à la pratique du matériau et à sa métamorphose, à l’extraction de son contexte habituel pour produire, ailleurs, une profondeur supplémentaire. C’est le relief qu'imprime ce deuxième album du duo berlinois Driftmachine, celui d’un collage protéiforme qui chevauche tour à tour et parfois simultanément les espaces d’expression du kraut, du dub et de l’indus, des espaces définis par des pratiques décennales mais aux circonférences perméables, que le tandem traverse au gré de ses expérimentations.

Contrairement à la toile la musique ne fixe pas, l’onde n’est jamais figée, se déplace, fuit et revient, décolle et plonge; c’est un enchevêtrement de « contours qui se heurtent » pour reprendre l’idée du titre Colliding Contours. Dans le travail d’Andreas Gerth (Tied & Tickled Trio) et Florian Zimmer (Saroos, lire), c’est bien le mouvement qui prédomine, un mouvement omnidirectionnel réfutant toute linéarité et toute prédictibilité. La qualité cinétique apporte un nouveau volume au collage, le rend spatial, omniprésent mais difficile à saisir sans quelques repères. Et repères il y a ici, dans ces sons métalliques qui geignent, claquent, résonnent et cassent le flux ronronnant d’une ambient le plus souvent électrique et rauque, qui déplie ses affluents volatils sur les huit pistes du LP, empilant textures et effets pour façonner une composition dont la lecture ne se suffit pas de la planéité mais développe ses propres dimensions.

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Dieterich & Barnes - The Coral Casino

Derrière son esthétique d’avant-garde et son instrumentation contemporaine, la réunion de John Dieterich (Deerhoof) et de Jeremy Barnes (Neutral Milk Hotel) autour de onze morceaux enrichis par 70 ans d’improvisations jazz et rock hérite de l’essence du bop, celui qui a inspiré la beat generation, sa spontanéité savante et son dénis des règles. À lire au premier degré, à saisir dans la foulée de l’écoute comme on lirait un poème d’Allen Ginsberg, The Coral Casino se décompose en versets bruts, descriptifs et immédiats. C’est le résultat d’une construction qui passe par le chorus, par un bœuf entre deux musiciens aux personnalités convergentes mais caractérisées, et qui donnera naissance à trois pistes: Special Questions, Sandwild et The Frost Pocket. « First thought, best thought », le processus de création se poursuivra jusqu’à la conclusion de l’album.

De la beat generation, Dieterich & Barnes gardent aussi l’esprit libertaire et l’universalité, égarant, avec People Person, leur méharée dans le désert subsaharien sur un backbeat de cavalcade et des cordes qui auraient pu être grattées sur un krar éthiopien, entre oasis et faubourg érythréen. Le duo ramasse les influences comme on complète un puzzle, au gré des pièces que le hasard place dans la main, et en extrait des thèmes comme celui de Philae lands on Comet 67p_churyumov-gerasimenko, énoncé impitoyable qui rapproche les explorations spatiale et musicale sur un fond bebop relevé de synthétiseurs cosmiques et de saturations gutturales. Legs jazz oblige, la rythmique est l’élément accentué de l’écriture, celui qui soude entre eux les greffons stylistiques, et dont la discrétion ponctuelle permet d’apprécier la diversité des trames parcourues par D & B, à l’exemple de Parasol Gigante et son intro délicatement frottée ou de Brain Envy et ses saturations blues, entérinant l’idée d’un album jeté au gré des inspirations complices du tandem.

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Dieterich & Barnes - The Coral Casino

Tracklist

Dieterich & Barnes - The Coral Casino (6 mai 2016, Living Music Duplication)
01. Out and About
02. Special Questions
03. Philae lands on Comet 67p_Churyumov-Gerasimenko
04. Mummers
05. People Person
06. Parasol Gigante
07. Sandwild
08. What
09. Brain Envy
10. The Frost Pocket
11. Sales Tan, Part 2


Conspiracion Progresso - Various from Halcyon Veil

Imaginons une brèche, un croisement bizarre entre beaucoup d’histoires. Imaginons un rapprochement fortuit venu d’un esprit étrange, celui de l’autonomie italienne milanaise des années 70 (occupation, manifs sauvages, sabotage et Molotov), d’un club actuel de la ville (le Progresso), et de la scène queer monstrueuse qu’on aime beaucoup. Tout ça sous l’égide d’un Texan voyageur.

C’est un peu le pari de Conspiracion Progresso, sorti mi-avril chez Halcyon Veil, le label de Rabit qu’on aime définitivement beaucoup. Trois crews dans une compilation. Janus le crew « rhizomatique » berlinois, ça y est Deleuze est arrivé là aussi, Halcyon Veil, le label du Texan Rabit donc, et Principe Discos, label lisboète dont on a déjà beaucoup parlé et qui vient de sortir un excellent DJ Marfox.

Cinq titres, cinq formes-manifestes. W.I.I.A de Bekelé Bernahu du collectif Janus, une sorte de collage fractionné afro drone expé; un morceau de Hvad  avec une voix caverneuse, des expérimentations GRM belle époque, des saccades, des pulsations énervées et une bass techno; un morceau de Kuduro radical de DJ Nigga Fox qui finit sur une basse très très grasse;  un morceau de Zutzut dans la tradition néo-dancehall monstrueux bounce, voix bouclée, sample très accéléré quasi vogue, et percussions; et pour finir la tambouille une sorte de morceau techno-kétamine de Draveng.

Milan, autonomie radicale, scène queer radicale, un club et le tout sous un titre évocateur Conspiracion Progresso… La question est, est-ce qu’on assiste à la renaissance de sociétés secrètes insurrectionnalistes? Auquel cas il est peut-être temps de préparer des Molotov pailletés, et d’aller saboter la mollesse de la scène électronique comme elle va sur la FM et dans bon nombre de clubs hétéro-gay-flics… Auquel cas, il est peut-être temps de radicaliser nos pratiques de la « fête », d’en finir avec un folklore consumériste qui ne cherche qu’à reproduire les mêmes formes en permanence en changeant à peine d’apparence dans une posture de « transgression ». Auquel cas, il est peut-être temps de remettre au goût du jour avec une compilation ou une autre le mot d’ordre de bashback « queer insurrection ». Auquel cas, il est peut-être le temps d’imaginer politiquement et musicalement une insurrection « freaks ».

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Tracklist

Conspiracion Progresso
A1 -Bekelé Berhanu - W.I.I.A.
A2 -Hvad - Bleeding Grey Wall
A3 -DJ Nigga Fox feat. Vipra - Lento Violento
B1 -Unknown Artist - Untitled
B2 -Zutzut - Jala
B3 -Draveng - Internal Debate


Kevin Royk - Afronautas

Attention court-circuit dans le monde comme il va.

Montevideo, paisible capitale de l’Uruguay, est le centre d’une étrange insurrection glam pop depuis déjà quelques années. Glam pop? En tout cas c’est comme ça que Kevin Royk définit la constellation qu’il a commencée à tisser dès 2008 avec son projet Nuevo Movimiento, qu’il a poursuivi avec GlamaZone en 2012 et K.BOOM! l’année passée. Il a sorti ces derniers jours Afronautas sous son blaze Kevin Royk et c’est vraiment un album super bizarre. Kevin Royk se défini comme « queer et ladyboy », il vit donc en Uruguay et se fait remixer par tout ce que la scène uruguayenne compte de types, meufs inventifs. On citera notamment les prods de Lechuga Zafiro qu’on croise ici ou là dans une compil’ Staycore, N.A.A.F.I ou un set de Nguzunguzu.

Compliqué de définir la musique de cet activiste, mais on retrouve clairement la filiation de cette scène musicale monstrueuse qu’on aime à chroniquer, dancehall, raggaeton, grime, hip hop, R’n’B et même EDM, le tout pour une fois avec très peu d’Auto-Tune.  Honnêtement c’est plutôt assez sale et on ne sait pas trop où se mettre, ça ressemble à un mix entre la fête foraine, le spectacle de trans-genre bonne époque, le cabaret burlesque, la marche des fiertés et une scène queer racialisée radicale. C’est un peu comme imaginer un tomorrowland coincé entre acide, pride et chanteur de casino de seconde zone. Queer au sens le plus noble du terme. Queer voire Freaks, un Tomorrowland de la parade monstrueuse de Tod Browning mais dirigée par John Waters. « Gender Anarchism » à tous les étages quoi. En gros tu te retrouves à écouter une voix un peu bizarre en bootleg sur du Martin Garrix même pas pitché. Un parasite dans ta FM.

La première impression c’est que c’est un peu difficile à avaler ou à écouter, mais très vite ça suinte et ruisselle dans tout l’organisme.  Il y a eu la chanson française dégénérée et maintenant l’afrofuturisme dégenré. C’est quand même incroyable ce qu’on peut faire avec un bon Audacity. Autrement dit Afronautas est un gros plaisir coupable bizarre avec un magnifique tube en guise de dernier morceau, Zatiriza… N’empêche que si le disco n’était pas mort ça ressemblerait peut-être à ça aujourd’hui… Un truc bizarre au milieu du monde musical comme il va.

Bref, on ne va pas s’étendre sur cet étrange album, mais en tout cas ça vaut le coup d’y jeter une oreille, et de garder un œil attentif sur l’insurrection queer ladyboy uruguayenne.

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Kevin Royk - Afronautas


Darq E Freaker- ADHD

Faire de la « rave music », c’est l’ambition de Darq E Freaker. Le 1er Avril sortait sur BIG Dada un EP de cinq titres, un de ces EP un peu improbables qu’on met du temps à appréhender. Bon on ne va pas tomber dans le classisme et récupérer une analyse détaillée, universitaire et blanche de l’influence de la pop culture dans les tentatives pointues des musiciens d’aujourd’hui. Mais on vous demande d’imaginer un postulat. Une musique faite pour les raves de 2016 à Londres (c’est à dire à l’heure où les lieux qui interrogent la notion de fête ferment les uns après les autres), un truc qui mélange grime, trap et dance music.

C’est à peu près de ce postulat qu’il faut partir pour entendre ADHD l’EP de Darq E Freaker. Cinq titres qu’on ne sait pas bien classer entre ces « sous-genres » mais qui assurément proposent une version queer et radical des fêtes monotones où les soundsystems se comptent d’avantage en kilos qu’en propositions innovantes.

Darq E Freaker réussit le pari de réactualiser la rave sauce black, queer, trap, grime et dance, tout ça à la fois. À ce titre on vous engage vraiment à vous procurer au plus vite cette petite pièce de bravoure qui vous dévore de l’intérieur.

ADHD marche un peu comme une rupture dans notre monde tout gris, et on doit le dire, ça fait quand même un bien fou, tout à fait fou. Des nappes de synthés moches comme s’il en pleuvait, des beats tech-gabber bizarres, et des bass trap, franchement, ça mérite vivement d’y tendre l’oreille. Régressif mais jouissif on pourrait dire. Régressif mais assez essentiel pour imaginer une nouvelle géographie et une nouvelle définition de la fête. Une définition où il ne faudrait ne plus avoir peur ni du nightcore le plus dégoulinant, ni de ce méchant genre trap fourre-tout. Et puis de toute façon avec ADHD on est déjà dans autre chose. On en vient à se dire qu’il serait temps de faire insurrection dans la morne et molle techno grisâtre franco-française…

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Darq E Freaker- Adhd (1er avril 2016, Big Dada)