Kevin Royk - Afronautas

Attention court-circuit dans le monde comme il va.

Montevideo, paisible capitale de l’Uruguay, est le centre d’une étrange insurrection glam pop depuis déjà quelques années. Glam pop? En tout cas c’est comme ça que Kevin Royk définit la constellation qu’il a commencée à tisser dès 2008 avec son projet Nuevo Movimiento, qu’il a poursuivi avec GlamaZone en 2012 et K.BOOM! l’année passée. Il a sorti ces derniers jours Afronautas sous son blaze Kevin Royk et c’est vraiment un album super bizarre. Kevin Royk se défini comme « queer et ladyboy », il vit donc en Uruguay et se fait remixer par tout ce que la scène uruguayenne compte de types, meufs inventifs. On citera notamment les prods de Lechuga Zafiro qu’on croise ici ou là dans une compil’ Staycore, N.A.A.F.I ou un set de Nguzunguzu.

Compliqué de définir la musique de cet activiste, mais on retrouve clairement la filiation de cette scène musicale monstrueuse qu’on aime à chroniquer, dancehall, raggaeton, grime, hip hop, R’n’B et même EDM, le tout pour une fois avec très peu d’Auto-Tune.  Honnêtement c’est plutôt assez sale et on ne sait pas trop où se mettre, ça ressemble à un mix entre la fête foraine, le spectacle de trans-genre bonne époque, le cabaret burlesque, la marche des fiertés et une scène queer racialisée radicale. C’est un peu comme imaginer un tomorrowland coincé entre acide, pride et chanteur de casino de seconde zone. Queer au sens le plus noble du terme. Queer voire Freaks, un Tomorrowland de la parade monstrueuse de Tod Browning mais dirigée par John Waters. « Gender Anarchism » à tous les étages quoi. En gros tu te retrouves à écouter une voix un peu bizarre en bootleg sur du Martin Garrix même pas pitché. Un parasite dans ta FM.

La première impression c’est que c’est un peu difficile à avaler ou à écouter, mais très vite ça suinte et ruisselle dans tout l’organisme.  Il y a eu la chanson française dégénérée et maintenant l’afrofuturisme dégenré. C’est quand même incroyable ce qu’on peut faire avec un bon Audacity. Autrement dit Afronautas est un gros plaisir coupable bizarre avec un magnifique tube en guise de dernier morceau, Zatiriza… N’empêche que si le disco n’était pas mort ça ressemblerait peut-être à ça aujourd’hui… Un truc bizarre au milieu du monde musical comme il va.

Bref, on ne va pas s’étendre sur cet étrange album, mais en tout cas ça vaut le coup d’y jeter une oreille, et de garder un œil attentif sur l’insurrection queer ladyboy uruguayenne.

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Kevin Royk - Afronautas


GAIKA - Security

Ça faisait deux mois, que mes oreilles n’étaient pas tombées sur un album à distribuer des calottes et il a fallu que ça tombe sur un type de la constellation NON. En plus, c’est déjà son deuxième coup du genre. GAIKA, on en avait parlé rapidement dans les plaisirs coupables de l’année dernière et plus récemment pour présenter Bohdy Knows At 90; Machine un album qui sort d’on ne sait où, d’un Soundcloud ou d’ailleurs, un titre dans la compilation de NON et là Security, deuxième album, deuxième baffe. GAIKA définit sa musique comme ça : « Expanding and exploding the ideas of what contemporary black British music is. » Une musique british black contemporaine, genre ok.

Pas de tartinade politique sur les nécessaires questions de racisation ou de post-colonial studies, il me semble que la description se suffit dans un monde où la tyrannie du normé se fait de plus en plus présente et où le fascisme délétère de la société de consommation enjoint quotidiennement à adopter tel ou tel comportement jusque que dans notre plus intime. Décoloniser tout disent des slogans sur certaines banderoles en ce moment, effectivement, il serait temps.

Bon alors concrètement on est où dans cet album? On dirait la croisée des chemins entre musique électronique monstrueuse, dancehall, hip-hop, grime, trip hop et musique expé. Ça n’est pas sans faire penser à une sorte de croisement queer et bizarre entre les dernières productions de Roots Manuva et Skepta. Ça donne un album plutôt obscur, pas dans la grisaille mais dans la bizarrerie. Sans doute que ça pourrait correspondre à un concept de « queerness » mais une sorte de « queerness » plongée dans une dystopie futuriste.

Encore une fois, il s’agit d’un album comme un manifeste, un album qui se propose d’explorer une sorte de sensible, celui d’une peur omniprésente de la mort, une peur qui conduirait à un sentiment d’insécurité et de paralysie, à une sorte de repli et de retrait du sensible, justement. Tout retour au sensible est à saluer, ça pourrait presque faire un programme politique. Imaginez un peu ça, la constellation NON aux commandes d’un retour du sensible, de l’intempestif et du manifeste queer. Ça aurait une certaine gueule. En tout cas Security confirme allègrement tout le bien qu’on pensait de GAIKA et on a déjà très hâte du troisième opus.

La politique du sensible contre la tyrannie du normé qui se masque dans des questions de libération, voilà qui encore une fois fait mouche. L’élan devient vital comme diraient certains et GAIKA en est plutôt plein.

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Tracklisting

GAIKA - Security (Mixpak, 16 avril 2016)

01. Security (feat. Fallacy And Gretz)
02. GKZ
03. Buta (feat. Serocee And Miss Red)
04. PMVD (feat. Mista Silva)
05. Knuckleduster (feat. Trigga)
06. Keith Richards
07. World Star (feat Bipolar Sunshine)
08. Last Dance At The Baby Grand (feat. August+Us)
09. In Between
10. White Picket Fences (feat. 6Cib)



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Zombie Zombie - Slow Futur

La première fois que j’ai vu Zombie Zombie sur scène, c’était en 2011 et j’étais sobre. Pourtant, à la fin de leur set, j’étais incapable de dire où j’étais, ce que j’avais vu et combien de temps ça avait duré. Autrement dit, je me suis pris un truc vénère même pas chimique qui m’a propulsée loin, dans un putain d’ailleurs… et l’effet est le même à chaque nouvelle rechute, je ne suis toujours pas sûre d’en être totalement revenue.

Déjà à l’époque de A Land For Renegades, écouter Zombie Zombie relevait plus de l’expérience immersive que de l’écoute distraite. Acides, les boucles se dessinaient et tenaient en haleine tout du long, propulsées dans une transe analogique et obnubilée. Des plages sonores à mettre quiconque sur orbite comme autant de montées violentes où la démence sonore guette et le pétage de plomb préfigure un point de non-retour existentiel. Sur Slow Futur, l’idée reste la même mais l’album se retrouve adossé à un projet artistique spécifique, celui de la jongle moderne du duo Elsa Guérin/Martin Palisse du cirque Bang Bang, sur ce spectacle éponyme dont il signe la mise en musique.

https://www.youtube.com/watch?v=Vn5wJSzOyyY

Etienne Jaumet (lire), Cosmic Néman et Jérôme Lorichon y distillent toujours cette tension, effet répétitif qu’ils manient à la perfection et qui consiste à faire enfler les voltages, petit à petit, à mesure que le son se fait plus englobant, plus absorbant. Mécanisme imperturbable, la progression magistrale des compositions trace le sillon stellaire d’une autoroute anti-voie de garage vers l’espace. Le spectre des possibilités s’est à nouveau élargi, les motifs modulés aux sonorités exotiques et les percussions tribales du titre d’ouverture, Hyperespace, s’imbriquent à la toile rigoureuse et machinale de Slow Futur. Dans cette étude musicale du rapport homme-machine, les découpes rétro-futuristes de Blue Screen font de la danse contemporaine et Extra Life clôt cette construction étrange et inquiétante en un ressac synthétique réjouissant, toujours sinusoïdal avant d’être un poil déséquilibré par le Selmer de Jaumet. C’est la superposition comme puissance conductrice d’électricité. Entre transcendance et dystopie, les trois Zombie Zombie tournent les pages d’un Aldous Huxley 2.0. Le quadrilatère Slow Futur pourrait faire dire : la musique peut ressembler aux rayons X, si l'on s'en sert convenablement, elle transperce n'importe quoi. On écoute, et l'on est transpercé.

Tracklist

Zombie Zombie - Slow Futur (Versatile, 22 avril 2016)

01. Hyperespace
02. Slow Futur
03. Blue Screen
04. Extra Life


Juan Atkins & Moritz Von Oswald - Transport

Avec Transport, Moritz Von Oswald donne à la fois une suite à ReComposed qu’il avait conçu avec Carl Craig, tout en se rapprochant des origines de la musique électronique en collaborant cette fois avec l’un des piliers de la techno : Juan Atkins. En effet, si les deux musiciens, nés la même année, émergent de continents différents, ils partagent chacun des influences communes ou plutôt parallèles, le leader de Basic Channel s’étant éveillé aux sons chauds de Détroit, tandis que la tête pensante de Model 500 et Cybotron doit tout à l’âpreté glaciale du krautrock de Kraftwerk… S’ensuivront des années de collaboration, de partage et de compétition, notamment autour du club et label berlinois Tresor (lire), centre névralgique de la techno en Europe… Partageant le même amour pour les sons âpres et minimalistes, ces deux acteurs majeurs d’une scène qui n’a jamais été aussi omniprésente forment un duo qui vient rappeler à nos mémoires les fondements d’un courant musical vieux de plus de trente ans tout en insufflant du corps à une vague d’artistes aussi prolifiques que rébarbatifs… Transport ne manque ni d’inspiration, ni de technique… Bien au contraire, l’album fait souffler un vent glacial sur la production actuelle, tout en démontrant que les vieux en ont toujours dans la caboche et dans les synthés, n’en déplaise à la nouvelle génération…

Dès le premier titre, Transport, on ressent cette fusion moite, l’union de deux styles racés se mariant à la perfection. Alliage mécanique de beats et mélodies oscillant entre lenteur machinale et suavité contenue… On est loin de l’échec de Digital Solutions, qui devait sonner les retrouvailles des membres originels de Model 500, et du groove visqueux des débuts de Metroplex, mais plutôt un mariage complexe de sonorités crépusculaires entrelaçant canicule et hostilité hivernale. Transport se pose très, très loin de la techno actuelle, qu’elle soit entêtante, brutale ou nonchalante… Le binôme enclave une méthodologie qui lui est propre pour accoucher de tracks en clair-obscur, vacillant entre techno dure et rêverie électronique - des titres comme Lightyears ou Riod en étant l’exemple parfait. Cependant, des morceaux comme Merkur ou 26000 nous rappelle à des mélodies quasi disparues, ramenant la techno à ses origines, c’est-à-dire à un mélange de synth-pop vicié par la funk et le balbutiement de la musique expérimentale. Bref, à travers cet album, c’est un pari risqué auquel se prêtent ces deux papes de la techno, allant piocher à qui mieux mieux dans le répertoire de l’un et de l’autre tout en s’accrochant à des basiques que certains ont, avec le temps, eu tendance à oublier… L’opinion vacillera entre très bon disque et manipulation nostalgique de producteurs. Il n’en reste que Juan Atkins et Moritz Von Oswald accouchent d’un très bon disque, je dirais même essentiel pour ceux qui découvrirent la minimale à travers la discographie d’un Richie Hawtin ou d’un Wolfgang Voigt…

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Tracklisting

Juan Atkins & Moritz Von Oswald - Transport (Tresor, 22 avril 2016)

01. Transport
02. Lightyears
03. Odyssey
04. Riod
05. Merkur
06. 2600
07. Zeolites


Usé - Chien d’la casse

C’est sur des grognements que s’ouvre le premier long d’Usé à paraître à la fin du mois sur Born Bad. Des grognements canins, peut-être éructés par le mâtin qui a donné son titre à l’album, gardien parmi d’autres d’un monceau de ferraille, reliquat de notre consommation en attente de destruction. La thématique est fataliste et contextuelle à une période où on se sent tous le chien de quelqu’un, où le bourgeois jappe quand la rue aboie, où les molosses matraquent, où les élites se cherchent la gorge et où le nationalisme bave sa rage. Il n’y a plus aucune pudeur dans cette vie de chien martyrisée par la menace du conflit comme l’est l’album par son rythme martial et lourd qui ne fera défaut que le temps d’un Sous mes draps triste dans lequel Nicolas Belvalette (Headwar, Les Morts vont bien, Roberto Succo) s’enferme dans sa chambre comme il l’est déjà derrière les grilles de la casse ou dans les vapeurs éthyliques.

Il étouffe Nico, alors il fait de la musique qui sonne comme un gros bordel puissant, féroce et sincère, une catharsis rageuse à son angoisse qui trouvera forcément son public un an avant les élections les plus merdiques de la Ve République. Aux synthés mordants répondent des riffs hypnagogiques et des clusters stressants, c’est un défouloir aux accents punks dont la cadence, marquée par la violence des cymbales, halète comme un cabot aux abois. On peine à reprendre son souffle, ou bien à l’invitation de Nico on « respire à contretemps », en décalage, pour ne pas suffoquer sous les assauts olfactifs des discours puants et des récupérations nauséabondes. Et l’apothéotique et muet ∞ d’appuyer la névrose en tissant son entrelacs de séquences oppressantes avant de céder la place au conclusif C’est si lisse qui lui ouvre sur une sonnerie d’alarme. Du bruit, de l’urgence; pour réveiller, secouer, « tabasser un peu ». Sortez vos rictus et relevez les babines, Usé vient d’écrire l’anti hymne d’une société qui court après sa queue.

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Tracklist

Usé - Chien d’la Casse (Born Bad Records, 29 avril 2016)

01. Nuke-moi encore
02. Respire
03. Sous mes draps
04. Plusieurs collisions par minute
05. Amphétamine
06. ∞
07. C’est si lisse


Anenon - Petrol

Véritable terre promise d'une ouverture musicale sans bornes, la Californie n'en finit plus d'abreuver l'auditeur curieux de projets singuliers qui n'auraient pu prendre vie ailleurs qu'ici, ce mini-pays à l'intérieur du pays. Une territoire à l'économie dynamique portée par Los Angeles, métropole singulière, agitée et vivace, emprisonnée dans un gigantesque déplacement de véhicules en tous genres. Une société en mouvement, agglutinée dans d'interminables bouchons où se croisent des milliers de vies anonymes, corps en déplacement au milieu de l'immensité.

A peu de choses près, les premières ondes envoyées par le saxophone de Anenon sur ce Petrol résonnent comme un véritable hommage à cette construction humaine et symbolique. Balloté par les accélérations des automobiles et de l'orage qui gronde en arrière-plan, Anenon devient cet esprit fugace et insaisissable parcourant des dizaines de kilomètres sans rencontrer d'obstacles majeurs, à la vitesse du son. Se perdant dans les espaces urbains, un fantôme sonique qui rebondit sur chaque bâtiment, chaque élément du décor qui devient, en un instant, le paysage fantasmé dépeint par Petrol. Une zone de jeu qu'Anenon prend plaisir à repeindre de cette mixture mi-jazz mi-ambient vaguement new age, parfois rehaussée de drum breaks ravageurs ou de lignes de claviers mystérieuses, un entre-deux classieux et éthéré, véritable cocon tout trouvé pour les lignes cuivrées de son saxophone.

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Cet espace personnel maussade mais intriguant, Anenon le construit depuis ses premières aventures musicales, en solo ou au sein de Non Projects, label transversal, entièrement dédié à la créativité de Los Angeles, lui aussi. Une histoire qui pourrait sembler redondante si chaque nouvelle sortie d'Anenon et de ses comparses ne venaient nous rappeler combien les choses évoluent vite en Californie, peut-être plus qu'ailleurs. Le mouvement des particules musicales en accélération constante produit de telles collisions musicales qu'il en ressort bien souvent un mélange des genres inédit, de mini-fusions esthétiques donnant naissance à de véritables Frankenstein artistiques à disséquer avec précaution.

Pour ce troisième LP, cette fois chez le Friend Of Friends de Lazy Brow, le saxophone habite l'album comme un résident étrange, que l'on aperçoit au loin sans jamais véritablement pouvoir s'en approcher. Fugace, timide, attirant. Un choix qui sort de facto Petrol du lot des albums du même genre pour lui donner un état d'esprit singulier, dépassant de loin la figure du musicien aux manettes. Un hommage improvisé, rêveur et touchant qui parfois frôle de peu l'anonymat mais qui laisse entrevoir un Los Angeles fantasmé, un désert aux dimensions infinies où les longues plages étalées d'Anenon peuvent s'étendre jusqu'à perte de vue. Un témoignage d'une vie en suspension au sein d'une métropole étrange, presque inaccessible et illusoire, dont on émerge comme au sortir d'un sommeil agité : rassuré mais amer d'avoir quitté ce monde des possibles sans limites véritables.

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Anenon - Petrol

Tracklist

Anenon - Petrol (Friend Of Friends, 4 mars 2016)
01. Body
02. Lumina
03. Once
04. CXP
05. Mouth
06. Hinoki
07. Machines
08. Panes
09. Petrol

 


Kaviar Special - #2

Du magma, la fusion de tons jaunes, rouges et bleus, une main géante, des corps nus aux poses sculpturales, les têtes tournées vers nous, inquiétantes, à l’allure animale, criblée de globes oculaires. Entre rêve et cauchemar. Pas de doute, on est bien face à l’illustration psychédélique du graphiste belge Elzo Durt, auteur prolifique à la sérigraphie criarde et hallucinée, incontournable du label Born Bad et de la scène garage actuelle en général. Pochette abyssale de références, superbe objet à l’univers hautement identifiable auquel le quatuor rennais Kaviar Special peut désormais se targuer d’être affilié. Mais période poisson d’avril oblige, on a aussi l’exigence et la gourmandise d’obtenir le contenu qualitatif en sus de l’emballage alléchant.

Intelligemment intitulé #2 et sorti aujourd’hui chez Beast Records et Howlin’ Banana, il devient très vite clair que ce second effort vient faire transpirer les jeunes filles en fleurs que l’arrivée du printemps aurait fait bourgeonner sans aucun respect. Attitude « stay a gland forever », comme l’édifiant I Wouln’t Touch You With A Stick le porte à croire, tout bourré de délectables saturations et fidèle à la tradition fuzz qui démange les semelles d’un paquet de bons groupes en ce moment. L’accélération gagne sur un mode heavy-punk bien ficelé qui violentera certainement quelques rotules au passage. En un rien de temps, avec des titres comme les débridés Starving et Mad, Kaviar Special remet définitivement Rennes au centre de la carte garage-rock de France, accompagné entre autres de leurs potes des Madcaps.

Après douze bousculades de trois minutes environ, Kaviar Special laisse toutes fièvres dehors à force de faire dégouliner sur nos corps moites un substrat d’énergie, de solos qui se jouent vite et fort, la bouche déformée par moult rictus, et de balades faussement innocentes. Une telle déferlante orchestrée au pays de la galette-saucisse, il faut le dire, ça force un poil l’admiration. Pour aller tâter de plus près des décibels comme ils n’en atteindront jamais si l’on faisait la somme de leurs âges, rendez-vous à l’Ubu, à Rennes, le 29/04 et au Point Ephémère, à Paris, le 07/05.

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Tracklist

Kaviar Special - #2 (Howlin' Banana Records/Beast Records, 08 avril 2016)

01. Starving
02. Sleep Thoughts
03. Highway
04. I Wouln't Touch You With A Stick
05. Night Shift
06. Mad
07. Mind Fuck
08. Come On
09. Morning Light
10. Now I Know
11. Yolove
12. Drowned In Doubts



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Új Bála - Boka

En ouvrant sur une ambient sibylline aux modulations acides et au bourdonnement métallique angoissant, Új Bála circonscrit sur-le-champ la portée philanthropique des six pistes de son Boka: elle n’existe pas. Le Hongrois n’est pas là pour faire dans l’empathie mais pour flanquer son auditoire dans une ambiance stridente où il débite à la scie rouillée des échantillons sonores de sous-sol — grattements, grincements, raclements, goutte-à-goutte — pour en isoler des séquences sonores évocatrices et puissantes qu’il superpose en strates et dont il retravaille la hauteur et la réverbération pour jouer sur une profondeur qui, si elle éloigne du huis-clos, n’en définit pas moins un espace à la superficie parfois claustrophobique.

Pour ses motifs, Gábor Kovács s’appuie sur une approche bruitiste traditionnellement électroacoustique mais dont il s’amuse à rejeter le support essentiel, l’enregistrement, préférant reproduire, recréer « from scratch », à partir d’un rien, d’une rayure, chaque instance de façon complètement numérique. Le résultat du processus peut se lire comme le field recording composite d’un univers binaire, d’une réalité alternative où les chevaux eux-mêmes s’égosillent en d’électroniques hennissements (I Break Horses) et qui sourde une imminence constante, dans les brèves et rythmiques sirènes d’Anti-Slim Fit Territories comme dans les boucles organiques haletantes qui concluent Casting.

Tout au long de l’écoute, Boka souffle, ahane, vocifère sous les efforts de son créateur pour ne pas détacher ses inflexions expérimentales d’un fond clubbing alimenté de kicks techno, de clappings, de percussions plastiques ou métalliques appuyées par les accents sud-américains de Que Mala Suerte. C’est une musique dense et physique, un son de dancefloor pour club en sous-sol, pour free parties en pénombre, le prolongement d’esthétiques musicales mainstream qu’un détournement rugueux fait vriller jusqu’à la griserie, jusqu’à ce que le grain finisse par définir sa propre musicalité indépendamment des sonorités qu’il habille, et par résonner au bout du compte comme la substance même de l’album.

Vidéo

Új Bála - I Break Horses

Audio

Új Bála - Boka

Tracklisting

Új Bála - Boka (Baba Vanga, 24 mars 2016)

1. Casting
2. I Break Horses
3. Anti Slim-Fit Territories
4. The Sad Thing
5. Que Mala Suerte
6. Weedbelly


Skeletons - Am I Home?

Du projet solo démarré il y a une quinzaine d’années par le musicien et réalisateur Matt Mehlan, Skeletons — ou Skeletons and the Girl-Faced Boys, Skeletons and the Kings of All Cities et plus récemment Skeleton$, ouf — conserve et préserve comme un joyau son héritage jazz pour la construction expérimentale et le sens de l’improvisation. Le reste, style, instruments et membres, n’a cessé d’évoluer. Entre le minimaliste — si l’on excepte son nom — d’Everybody Dance With Your Steering Wheel autoproduit en 2002 et l’opulente orchestration de The Bus en 2012, l’écart technique est immense mais la motivation identique. C’est l’énergie de mener un projet jusqu’à l’apex, de lui donner le corps musical que mérite son esprit au point de réunir un big band de jazz pour développer avec brio l’album précédent, effort authentique et fou, puissant et progressif.

Derrière l’élan expérimental qui guide chacun des morceaux de la formation depuis 2002, on sent l’envie de Matt d’emprunter des chemins de traverse mais de rester accessible, serpentant au gré de ses influences et envies entre accroches jazz calibrées et improvisations mises en scène du bout des doigts pour ne pas domestiquer la spontanéité. Et dans Am I Home?, il y a du Don Cherry et du Manu Dibango, de ce jazz universaliste et jamais hermétique, nourri d’essences africaines poussant jusqu’à l’Éthiopie des années 60 ou aux balafons du griot sénégalais, mais aussi d’expressions plus proches de nous, entre claviers explosifs et cuivres essoufflés, soutenues par un chant ponctuel aux assonances pop très contemporaines.

L’avant-garde est omniprésente mais subtile, se faufilant dans le moindre interstice de séquences instrumentées, basculant sans malaise d’un riff étouffé à une furie de cymbales sur fond de percussions subsahariennes, ou d’une mélodie liturgique polyphonique à la cacophonie d’une déflagration de soufflants déchaînés. En parcourant par la géographie et la sémantique musicale les germes de ses influences et en questionnant son album Am I Home?, Mehlan cherche son foyer, l’origine de son legs en même temps que le point de chute de ses pérégrinations. Pure rhétorique, puisqu’à l’évidence ce foyer prend forme sous ses doigts agiles, lové dans la créativité de cet ethno-jazz auquel il imprime un accent de modernité qui le rend inédit.

Full stream premiere

Skeletons - Am I Home? (Altin Village & Mine, 1er avril 2016)

Tournée

16.06.2016 — (GER) LEIPZIG, CONNE ISLAND
17.06.2016 — (SUI) LUCERNE, B-SIDES FESTIVAL
18.06.2016 — (GER) MUNICH, MILLA
19.06.2016 — (GER) ERFURT, FRAU KORTE
22.06.2016 — (FR) PARIS, ESPACE B
23.06.2016 — (GER) COLOGNE, KLUB GENAU
24.06.2016 — (GER) DRESDEN, SCHEUNE
25.06.2016 — (PL) WARSAW, OUTDOORSHOW
29.06.2016 — (AT) VIENNA, FLUC
30.06.2016 — (CZ) BRNO, FORUM/PRAHA
02.07.2016 — (GER) LÄRZ, FUSION FESTIVAL
05.07.2016 — (GER) BERLIN, WEST GERMANY


Bitchin Bajas & Bonnie Prince Billy - Epic Jammers and Fortunate Little Ditties

Tandis que le gouvernement français tente péniblement de mettre au travail toutes les feignasses profitant des diverses allocations qui leur sont bien trop généreusement accordées, au risque de les démotiver, on ironise, voilà un disque à ne pas mettre entre toutes les mains sous peine de fracasser durablement la productivité horaire et faire perdre encore quelques points de croissance. S'étant déjà accommodés musicalement l'un de l'autre, au point de fusionner dans l'entité Bitchin Bonny Billy Bajas le temps de l'intemporel Pretty Saro ouvrant la compilation Shirley Inspired divulguée en juin 2015 et accompagnant un film en l’honneur de la légende folk Shirley Collins, les Bitchin Bajas de Cooper Crain et le prolifique Will Oldham viennent de sortir conjointement, ce 18 mars 2016, un collaboratif LP via Drag City intitulé Epic Jammers and Fortunate Little Ditties et convoyant tout ce beau monde sur des rivages folk à la cosmicité intemporelle. Issues de sessions improvisées, où chacun des participants donne libre court à ses lubies, ces neufs compositions aux vapeurs country ondoyantes anéantissent toute résistance à une écoute autre que contemplative. Admonestant de sa consubstantielle fragilité la voix éraillée de celui qui usa des patronymes de Palace Brothers ou Bonnie Prince Billy pour débiter à tour de bras ses géniales et superlatives circonvolutions poétiques, tannant au plus profond l'âme américaine, se trouve ici propulsée en pleine caracolade psychédélique expurgée de toute considération rythmique ou mélodique : comme si les mantras répétitifs ici cousus de guitares, de claviers, de clochettes, de flûtes et autres saxophones triturés s'en affranchissaient pour accoucher de leur propre métronomie, quelque part entre l’alanguissement, l'onirique et le sacré. Plongeant l'auditeur dans une sorte d'état dévotionnel, via d’envoûtantes volutes ambient recelant mille bruits, cliquetis et nappes de synthétiseurs, chaque morceau, à l'identité cependant bien délimitée, fonctionne en vase clos, professant sa dose d'amour et d'éternité et s'escrimant à ramener chacun, par des textes et des titres de morceaux programmatiques frisant un bouddhisme très beat, à sa juste place au sein d'un monde idéalement pacifié. De l'antienne You Are Not "Superman" à la sussurée Your Heart is Pure, Your Mind is Clear and Your Soul is Devout, les portes de la méditation introspective sont ici grandes ouvertes pour qui prend le temps de stopper toute activité. La conclusive et lancinante Your Hard Work is About to Pay Off. Keep On Keeping On, invitant à poursuivre ce travail libératoire, se termine abruptement, presque sur une déchirure, poussant alors au choix : celui de remettre la tête de lecture de sa platine au début de l'autre face du disque, ou de reprendre avec promptitude son travail. Un choix éminemment cornélien.

Vidéo

Tracklisting

Bitchin Bajas and Bonnie Prince Billy - Epic Jammers and Fortunate Little Ditties (Drag City, 18 mars 2016)

01. May Life Throw You a Pleasant Curve
02. Nature Makes Us For Ourselves
03. Your Heart is Pure, Your Mind is Clear and Your Soul is Devout
04. Your Whole Family Are Well
05. Despair is Criminal
06. You Are Not "Superman"
07. Show Your Love and Your Love Will Be Returned
08. You Will Soon Discover How Truly Fortunate You Really Are
09. Your Hard Work is About to Pay Off. Keep On Keeping On



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Rien Virgule - Trente Jours à Grande Echelle

Dans le cadre du Sonic Protest – festival parisien de fabuleux défricheurs, courant les deux premières semaines d’avril – Hartzine s’est porté volontaire pour anoblir une poignée de groupes du festival, et pas forcément les plus médiatisés.

Initialement, chaque texte devait mettre en avant un morceau de chaque groupe, et évidemment, comme toute saine entreprise, ça déraille dès la première tentative : on a beau avoir essayé, il est virtuellement impossible de détricoter Trente Jours à Grande Échelle, le premier album des Bordelais de Rien Virgule – dont on a déjà pu croiser certains membres à travers France Sauvage, Nouvelles Impressions d’Afriques ou même le Cercle des Mallissimalistes. Impossible de ne pas présenter l’album autrement que comme un ensemble de lourdes sentences s’arrimant à merveille sur une âme innocente.

Trente Jours à Grande Échelle est un album diablement déstabilisant. Rarement l’impression de parcourir une route n’a été aussi forte : un sombre sentier aux allures menaçantes, une atmosphère grondante recouvrant un indescriptible amas de sons menant sans ménagement aux plus ténébreux souterrains de la damnation. Ce tourbillon de sonorités fameusement ombragées laisse pourtant indiquer une direction. C’est-à-dire que la musique de Rien Virgule se met en mouvement vers quelque chose, un point de haute voltige, un mont à gravir, seulement, le quatuor bordelais ne cesse d’user d’arides mises en forme pour y arriver, mais – et c’est là que réside toute la force du groupe – avec un équilibre toujours suffisamment bien pesé pour ne jamais s’abîmer dans l’obscure caverne de l’abstraction.

Un cadre enrobe cette musique, une logique la fait avancer vers un objectif fixe, une sourde tension l’habite, quelque chose de mystique, d’imprévu, de fatal et décisif. Tout est réglé au millimètre et semble s’orchestrer au service de ces paroles italiennes, avec quelle souveraineté le chant d’Anne Careil vient escalader les tailles escarpées libérées par les synthétiseurs de Duval et Reilla, solennellement soulevés par la batterie de Matthias Pontévia. Anne Careil a cette façon divine d’asséner d’une auguste attitude une suite d’inévitables vérités, cette voix qui s’impose à la fois contre cette masse grouillante et vivante de notes, de souffles et de raclements, mais qui l’accompagne également, en la dirigeant impérieusement vers un ultime lieu de culte.

Tout concourt à transmettre cette façon de transe, à s’élever au plus intense des rituels, à définitivement s’acoquiner à l’occulte : Rien Virgule possède cette science secrète de l’infini, cette impénétrable détermination qui laisse le regard tout avaler à travers des cercles de feu. Le groupe, avant la sortie de ce disque, n’a cessé de retourner les têtes lors de ses prestations live, et c’est véritablement là qu’il faut les capter. En tournée le mois prochain, les Bordelais s’arrêteront à Paris le samedi 2 avril à l’Archipel avec N.M.O (comprenant notamment Morten Olsen, des bons malades de MoHa !), dans le cadre du festival Sonic Protest, pour défendre cet impressionnant premier album. Nous y serons !

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Tracklisting

Rien Virgule - Trente Jours à Grande Echelle (La République Des Granges, Les Potagers Natures, Permafrost, micr0lab, Animal Biscuit , Do It Youssef !, Attila Tralala, Phase! Records, 27 octobre 2015)

A1. Igloo Dentelle
A2. Trafic De Masques
A3. Stella Canibale
B1. Les Épaules Du Mordu
B2. L'Épouse Des Congères
B3. Des Punks Sur Nos Caillebotis


Ceramic TL - Sign of the Cross Every Mile to the Border

C’est peu courant de se revendiquer d’une approche ontologique sur tout un album, ou dans le cas présent une cassette. C’est pourtant le parti pris d’Egyptrixx sous sa dernière incarnation Ceramic TL quand il ne floute pas les contours délicats de la folk d’Anamai. Une grosse prise de risque intello, mais après tout il s’en fout, il produit dans son propre studio et diffuse sur son propre label, Halocline Trance. Il est libre, et il fait des choses intéressantes de cette liberté, comme proposer sept ouvertures sonores à la méditation avec pour toile de fond le cataclysme écologique. Attention: on est loin d’un délire Feng Shui à 15 balles son heure de méditation relaxante sur CD, tellement loin même qu’on se dirige vers l’exact opposé: un son intrusif, envahissant qui met en sourdine la Terre entière.

À dire vrai, la démarche rappelle les initiatives nées des rapports étroits qu’ont entretenu certains plasticiens contemporains et compositeurs expérimentaux dans les années 70, érigeant en salut universel, dans un discours à l’optimisme flatteur pour notre imbécilité pathologique, la capacité de l’être humain à transformer sa conception — et l’avenir — du monde par la conscience de soi et l’introspection. Parmi ces projets, celui des Initiation Rooms de Tania Mouraud, espaces purs de méditation fréquentés par Terry Riley, Pandit Pran Nath, La Monte Young et Marian Zazeela, des influenceurs de leur époque qui ont autant tenté d’éveiller à la musique qu’à la réflexion. Une belle bande de hippies à qui l’on doit de sacrées merveilles minimales.

Ce qu’on retrouve de cet héritage dans Sign of the Cross Every Mile to the Border, c’est cette corrélation avec le signal sinusoïdal, le même que celui diffusé dans les Initiation Rooms blanches et laquées de Mouraud, et qu’elle extrapolera elle-même dans des interventions sonores ultérieures. L’onde comme vecteur psychosensoriel. Et si dans les sept méditations sonores de Ceramic TL on retrouve des influences musicales électroniques industrielles ou des élans witch house et vaporwave, l’essence est la même, l’objectif identique. C’est prendre le temps d’une séquence sensorielle arythmique et déphasée, de fuir toute musicalité qui pourrait donner envie de danser ou chanter, de s’extraire de l’environnement pour se concentrer sur l’absence de repères sonores et donc mieux se concentrer sur soi. C’est un album blanc comme le bruit, comme les chambres à méditer de Mouraud, comme une page vierge. Blanc comme l’optimisme.

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Tracklist

Ceramic TL - Sign of the Cross Every Mile to the Border (Halocline Trance, 15 mars 2016)

01. I attached to and pored over photos of places I loved that were reduced to ash
02. sign of the cross every mile to the border
03. life on earth
04. I often wondered how the group would react when eco-apocalypse finally struck
05. this looks just like it, the answer to my prayers - I thought my life was over until two years later I arrived
06. our leverage is weak there are things we can do
07. clearing


Woods - City Sun Eater In The River Of Light

Aujourd’hui Woods fait pleurer ses guitares dans des trémolos doucereux à la séduction accessible, une sorte d'œillade courtisane, prémisse au gentil coup d’un soir après rupture. Parce que rupture il y a, avec le passé notamment, avec le DIY, avec nous un peu aussi, les nostalgiques. Il n’y a qu’à réécouter les sorties du groupe jusqu’à Sun & Shade en 2011 pour se rendre compte que Woods n’a rien produit de vraiment lo-fi depuis. Et City Sun Eater In The River Of Light est, en plus d’être le titre le plus essoufflant à prononcer de leur discographie, l’effort le plus propre — on pourrait dire assaini — jamais sorti par le groupe new-yorkais. Les rares incartades psyché elles-mêmes (The Take) sont nettoyées et lustrées, habillant le dix titres d’un aspect « production » très marqué qui lisse la rugosité qu’on avait collée par défaut à Woods, émérites représentants depuis 2005 d'un lo-fi et de riffs fuzz qui excusaient le coulant de quelques morceaux à la folk un peu facile. Et comme dans tant d’histoires qui se prolongent, si l’on n’est pas capable de se raisonner au léger ennui du confort, autant prendre la tangente.

Mais on peut rester bons copains. Car par-delà le désaveu définitivement consommé des premières frivolités, ce nouvel album avance une progression légitime, fût-elle partagée ou non par sa fan base. Et si le groupe abandonne peu à peu sa noise psyché, il laisse dériver son approche indie vers une americana teintée d'éthio-jazz (Sun City Creeps) et complétée d’influences savantes, à l’exemple de The Other Side qui adoucit son amertume entre bossa, jazz et dub. Côté shampooinage, I See In The Dark, jolie pièce d’inspiration kraut malheureusement limitée à quatre minutes, montre que le groupe ne cherche pas à affadir ses productions mais à les polir, peut-être pas tant pour séduire un plus grand nombre que pour se plaire à lui-même en cherchant la cohérence dans son évolution; une évolution qui pourrait trouver sa justification dans la lassitude, de celles qui nous gagnent ponctuellement aussi, d’une tendance au fuzz à toutes les sauces, jusqu’au nom des groupes.

Il n’y a plus le consensus en demi-teinte de With Light And With Love, qui refusait de s’arracher des ambitions des débuts et pilotait un peu maladroitement ses nouvelles projections sans jamais quitter le rétro des yeux. Non, cette fois le parti pris est entier et complètement assumé, une nouvelle perspective embrassée. C’est le long play d’un groupe qui cherche à compléter sa base instrumentale (claviers, cuivres entre autres) et son répertoire adolescent par une maturité moins décomplexée et spontanée mais plus assurée, quitte à se diriger — et c’est un peu le risque pour certains morceaux — vers une musique de BO de séries ou de recettes radiophoniques (Morning Light, Politics Of Free). Enrichir ses instrumentations, ses arrangements et, clairement, ses prétentions relève d’une prise de risque, celle de se séparer d’une partie de son public, et si les concernés ne vont pas encenser Woods pour lessiver album après album sa gentille crasse, il faut reconnaître que la nouvelle direction du groupe accouche d’un résultat esthétique et cohérent sous la forme d'un inventaire ethnographique à l’émotion enthousiaste et communicative, et sans aucune nostalgie quand bien même elle reste guidée par le falsetto de Jeremy Earl. Alors on arrête de se promettre l'amour, mais promis on s’appelle.

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Tracklist

Woods - City Sun Eater in the River of Light (Woodsist, 8 avril 2016)
01. Sun City Creeps
02. Creature Comfort
03. Morning Light
04. Can't See At All
05. Hang It On Your Wall
06. The Take
07. I See In the Dark
08. Politics Of Free
09. The Other Side
10. Hollow Home


The Intelligence - Vintage Future

Lars Aldric Finberg est un coquin. Clairement, l’homme ne cesse d’enchaîner par la force des sages travailleurs une haute quantité de morceaux se basant, à chaque reprise, sur un précis credo : atteindre avec application des sommets d’évidence mélodique tout en présentant sobrement les atours d’un inimitable style. Car ce que The Intelligence maîtrise avec grandeur par rapport à la file d’attente besogneuse des gratteux du garage, c’est, à proprement parler, une intelligence. À la bonne heure. Ici, le style est évidemment bien frais, mais se pense en terme d’atmosphère. Je veux dire par-là que ce groupe-ci élabore minutieusement son plan de jeu, évoquant sans forcer les guitares des années 60, mais comme réévaluées à l’orée d’un monde parfois angoissant, instable, voire même, sans rire, presque dangereux.

Les mélodies sont touchantes, prennent place avec bienveillance, mais on sent clairement un arrière-plan inquiétant, une espèce d’ombre concernée planant discrètement sur l’intégralité de l’album. J’aime ces riffs droits, point démonstratifs, souvent renfrognés, avec une seule idée en tête : la façon qu’a Finberg de chanter, d’une manière presque monocorde, donne l’impression de quelqu’un qui ne doute pas, se dirige proprement vers un long démantèlement du mental. "They put cocaïne in your bottom, you're the new king of pop" dit-il sur Nocturnal Admissions. Disons que c’est terriblement intriguant, car ici, le comportement est digne, digne d’un jeune premier, aux manières raffinées, inclinées vers la pure perfection, jusqu’à ce qu’on pressente la déviance. Qu’en est-il de l’intérieur ? Que cache-t-il donc ? "Following my dreams or at least pretending to sleep", se lamente-t-il sur le même titre. Honnêtement, cela me laisse tout vibrant d’intensité.

Les réponses se trouvent dans les murmures : Vintage Future, le titre de l’album, ne laisse pas le doute planer, notamment au niveau des paroles : Finberg ne cesse de faire allusion à divers échecs, de la manière la plus neutre, sensiblement désincarnée, regrettant le passé, reniant le futur, et s’installant sans confort sur le verglas cassant du présent. L’ambivalence est reine chez The Intelligence - cette évasive façon qu'ils ont de souffler doucement le courant d'air piquant de l'ironie - et c’est bien pour cela que les américains sont d’ailleurs révérés : on ne sait jamais bien quelle est la direction prise, le trouble est constant, l’ambiance, perturbée, mais toujours au service d’insondables tubes, aux tournures inévitablement captivantes.

Cela est-il vrai ? Finberg parachève par ici son huitième album. Par le même sortilège que cet ignoble poivrot de Mark E. Smith, chacun des albums d’Intelligence se ressemble point par point, en proposant toujours un profil quelque peu différent. Par déduction, les albums d’Intelligence sont donc tous diablement renversants. Les Américains finiront d’ailleurs de convaincre les derniers réticents au Divan du Monde, le samedi 26 mars prochain, en compagnie des valeureux Meatbodies. Il est clairement requis d’être présent.

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Tracklist

The Intelligence - Vintage Future (In the Red Recordings, 23 octobre 2015)

01. Sex
02. Nocturnal Admissions
03. Cleaning Lady
04. Whip My Valet
05. We Refuse to Pay the Dues
06. Platinum Janitor
07. Tourists
08. Dieu Merci pour la Fixation de la Machine à Coudre
09. Romans
10. Vintage Future


Eus - Luminar

Sur le papier, rien ne semble vraiment lier EUS aka Jose Acuna, depuis son Costa Rica natal, et la micro-scène ambient / drone française. Repéré par chez nous grâce à sa sortie chez les activistes de BLWBCK en 2012, EUS apparaît tranquillement, au fil des disques, comme l’une des véritables valeurs montantes d’un genre qui peine à véritablement se renouveler d’un disque à l’autre.

Depuis ses débuts en 2010, puisant ses inspirations autant dans le sérail des musiques expérimentales que dans les envolées post-rock voisines, Jose Acuna n’a jamais caché sa capacité à remuer efficacement des territoires musicaux connexes mais difficiles à lier. Avec habileté, le musicien costa-ricien parvient pourtant à faire vivre sa créativité multi-facettes par un découpage net : EUS pour les expérimentations drone / ambient, Claro de Luna sur le volet post-rock, Ett Abigail lorsqu’il s’agit de découpages expérimentaux et Lioth pour une approche post-metal / industrial plus sombre.

Si tous ces projets communiquent en permanence, EUS reste celui avec lequel Jose Acuna offre aujourd’hui le plus d’ouverture vers une synthèse musicale qui lui est propre. Après l’excellent Sol Levit en 2013, point d’entrée de grande qualité dans l’univers d’Acuna, EUS revient avec Luminar, un nouveau LP solo sorti chez les Nantais de Soft Recordings.

S’il conserve toujours cette patte « drone » au cœur de son ADN de producteur, EUS agite avec ce nouveau disque des territoires plus riches, à la frontière de l’orchestration pure (violoncelle, violon et voix viennent appuyer ce fait). Pas étonnant que Luminar conserve et accentue ce que Sol Levit proposait déjà : un souffle organique bien présent, comme s’il avait été enregistré d’une seule traite, sans cassure ni coupure nette. Une expérience orchestrale imaginaire qui plonge dans le dramatique et le majestueux, soulevant la capacité d’EUS a mettre en scène sa musique au-delà des seules compositions isolées les unes par rapport aux autres.

Vantant plutôt les mérites d’un post-drone glissant et ondulant, rarement propulsé par de délicates rythmiques, EUS s’éloigne de la frange la plus dure, celle qui ne vit que par la monotonie, voire l’agressivité, des sons qu’elle engage. Luminar est un flux ininterrompu classieux et intriguant, une bande-son parfaite pour un imaginaire en suspension où tout évolue à l’échelle des grandes galaxies : d’une lenteur quasi imperceptible, plongeant l’auditeur dans un environnement au ralenti captivant. Un drone semi-orchestré épique qui projette la sensation d’être le témoin privilégié d’un événement décisif.

Évitant de justesse parfois les instants d’émotion facile par des glissandos de cordes évidents, Luminar est une œuvre ambitieuse qui se dévore dans son ensemble, sans jamais chercher à la découper. Un univers qui fait se rencontrer deux mondes que tout oppose : celui de l’hyper-technicité orchestrale et celui du non-mouvement élevé au rang de musique. EUS s’applique à trouver un point d’équilibre entre les deux pour plonger sa musique dans une dimension nouvelle, jamais réellement sereine mais qui révèle combien le musicien costa-ricien semble avancer dans la bonne direction.

Luminar est disponible en version CD-R et en digital sur la page Bandcamp de Soft Recordings.

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Tracklist

Eus - Luminar (31 janvier 2016, Soft Recordings)

01. Abrir, Soltar
02. Lidea
03. Como Un Rio
04. Cisne
05. Aleth
06. Ficciones
07. Velo
08. Luminar I
09. Luminar II
10. Luminar III
11. Expectiva
12. A Terra