Bernard Fevre - Orbit Ceremony 77

Par Stéphanie-Lucie Mathern

Est-on en avance ou en retard sur notre temps ? C'est à cette question que Bernard Fevre – et les pionniers de façon générale – a tenté de répondre. En effet, Bernard débute sa carrière à 16 ans dans un groupe appelé Les Vicomtes, puis Les Flâneurs, avec lequel il décrochera des contrats avec Regine et Barclay en faisant du music-hall « pour bouffer ». En 73 les choses sérieuses commencent avec la découverte de Vangelis et l'obsession pour certaines boucles entendues à la radio. Il décidera donc de se créer un « Mister Hyde », double diabolique, ce sera Black Devil Disco Club. Il sortira 4 albums expérimentaux : Suspense, Strange World of B. Fevre, Disco Club, ainsi que Cosmos 2043, qui évoque déjà un lointain proche avec son tube Earth Message.

Influencé par Jean-Michel Jarre, Moroder, mais aussi par une variété transgenre comme celle d'Amanda Lear, ses morceaux sont des pépites de library-music qui ne dépasseront pas les rayons des collectionneurs, alors que c'est aussi puissant que Pierre Henry qui reprendrait le générique d'Intervilles ou Neu ! qui déciderait d'illustrer Tetris. C'est seulement en 98 qu'on s'intéresse à lui grâce aux samples des Chemical Brothers et la réédition d'Aphex Twin. En 2010, il revient avec Circus où il invitera quelques légendes comme Afrika Bambaataa, John Spencer et Nancy Sinatra. Le succès est là. Enfin. Il est adulé par Daft Punk, Justice, Metronomy et continue d'être dragué par une jeunesse en manque de psychédélique avec une compile de remixes de ses hits disco-underground baptisée H. Autant de bandes originales de films qui ne se réaliseront jamais.

Aujourd'hui – le 2 septembre – on célèbre la sortie de sa nouveauté antique : Orbit Ceremony. À l'origine produit en 76/77, Bernard exhume et dépoussière son album perdu. Ça sent le cuir patiné et le futur proche. L'équilibre des sentiments par la boîte à rythmes et le synthé libre-penseur sont toujours là. La Sheila de Spacer et des reprises des Talking Heads aussi. On entend le jazz de Moondog et Zappa, les japonaiseries de Yellow Magic Orchestra, l'Allemagne des autoroutes et des ascenseurs de Krafwerk, l'Afrique d'Éthiopiques et même le Sud de Jean Ferrat.

Bernard Fevre se résume dans les titres de son album de 1 – That is to be à 11 – Testmaker. Musique intemporelle qui dessine une personnalité, celle de la dynamis – chère à Aristote – la puissance enfantine qui n'oublie pas de voir la poésie d'une sonnerie de téléphone, surtout si elle est aussi belle que le neuvième morceau, Out of Dark. En France, aller contre les habitudes peut prendre un peu plus de temps, mais le talent finit par se faire entendre. Orfèvre – sans jeu de mots – du cool, il prouve que le temps n'a pas d'importance.

Tracklist

Bernard Fevre - Orbit Ceremony 77 (2 septembre 2016, Private Records)
01. That Is To Be
02. Foxy Spleen
03. Max Stroke
04. Mestophiles
05. Nebulous Melody
06. Not Be Wary
07. Out Of Dark
08. Paste Merge
09. Raw Beat
10. Space Angle
11. Testmaker


John Chantler - Which Way to Leave

Falling Forward arrive comme la première chute à vélo, sèche et râpeuse comme le bitume sous les genoux nus; irrégulière, hérissée de minuscules caillasses qui écrasent et taillent les chairs piégées entre rotule et goudron. L’ouverture frappe de plein fouet et déséquilibre comme un coup de pédale asynchrone quand c’est la cadence qui devrait stabiliser l’élan. Paradoxalement, c’est par son arythmie que Which Way to Leave crée sa propre cadence: un pouls irrégulier, une agogique très humanisée constellée d’accentuations, de relâchements, de pulsations qui questionnent davantage l’espace et le mouvement que le temps, dans un dénis sensible des structures linéaires classiques.

Malgré un renvoi trompeur à la mesure, Two and Four prolonge l’imprévisibilité déstabilisante de la première piste en crachotant une noise industrielle hantée par Throbbing Gristle. Le morceau se construit seul, entrelacs de sinusoïdes tentaculaires et libres qui donnent le sentiment étrange d’un déphasage; pas seulement d’un jeu d’ondes modulées se tournant les unes autour des autres, mais aussi d’un déphasage quantique, comme un écho pulsatile perdu entre deux branes d’un multivers. L’espace d’expression de Chantler est inorganique, automorphique et surtout multiple, faisant coexister sur un même plan à quatre dimensions des strates bouleversées, enchevêtrées dans un chaos ou perce un signal récurrent, isolé dans Clearing et All Visible Signs mais noyé ailleurs: dans Fixation Pulse par exemple, qui rappelle, comme d’autres, ces paysages sonores composés par Christian Zanési pour les Maîtres du Temps de René Laloux. La pulsation reste maîtresse, entre emballement et placidité, cherchant sa poésie personnelle comme on cherche son souffle, se frayant un chemin entre interstices et béances, évoluant dans Lesser Demands en une série de borborygmes d’une aventure intérieure dans un corps sans forme définie, à la résonance assourdie.

En quelques escamotages sonores, Chantler bascule de l’analogique à l’anatomique et inversement, déjoue les échelles et transmue les matières par le seul pouvoir de l’onde. C’est cette même onde qui, évoluant d’une vrille électrique aiguë et libre dans First December, paraît engendrer ses propres réverbérations, condamnée à rebondir pour l’éternité sur son écho dans un tumulte étourdissant et interminable de plus de dix minutes. C’est une cacophonie à la volumétrie changeante qui vient frapper de ses milliers de cuivres l’enclume d’esgourdes anesthésiées par une épiphanie de bonzes dans leur dernier mantra précédant le nirvana, avant de se conclure dans Second December sur un long accord déphasé de 2 minutes 35 ponctué de fréquences diverses se fanant, avec grâce, en un bouquet irisé jusqu’au blanc harmonique et absolu, réduisant à néant l’idée jusqu’alors concevable de donner à cet album une géométrie accessible au cerveau humain.

Le fait est que morceau après morceau, Chantler parvient à ce que chaque fréquence crée sa propre aventure, produise son rythme, son cycle. En bout de course, ce cycle ne se termine ni sur une piste, ni même sur l’album mais se reconduit lui-même, à l’image d’un ouroboros se dévorant à l’infini dans un impitoyable recommencement enthousiaste célébré par l’ultime track, Beginning Again, une pluie de dissonances salvatrice et cristalline conduite jusqu’au grésil final. Et on redonne un coup de pédale.

Vidéo

John Chantler - Falling Forward

Tracklist

John Chantler (26 août 2016, Room40)
01. Falling Forward
02. Two and Four
03. Clearing
04. Fixation Pulse
05. Lesser Demands
06. All Visible Signs
07. First December
08. Second December
09. Beginning Again


Alexandre Bazin - Full Moon

L’ouverture est immédiate, abrupte, immergeante. L’introductif One Plus One semble avoir été composé comme une suite mathématique, une séquence de Fibonacci qui ne se prolonge que parce qu’elle est le résultat des deux unités précédentes. C’est un code ronflant et tintinnabulant traité par une ligne de basse monosyllabique et austère qui ne se révélera pas beaucoup plus volubile dans le morceau suivant Outsiders, dont la discrète expressivité sert d’abord les modulations de claviers numériques rappelant l’orgue et le clavecin. Harmonisées dans une structure redondante, elles servent de soutien à des soli de flûte, seul instrument totalement libre de la plage, jouant à cache-cache avec les autres stems avant de faner, comme le reste, dans un crépuscule chaud étiré à l’infini. Tombe la nuit, décide soudain Bazin qui prolonge son approche néo-classique amorcée à la flûte par une brève berceuse au piano, The Glass Key, dont Arvo Pärt n’aurait pas boudé le minimalisme et la délicatesse. Son œuvre, c’est celle-ci, cette dimension cartésienne de l’émotion, l’empathie à travers la structure, maîtrisée, contrôlée. En trois scènes, le Parisien membre du Groupe de Recherches Musicales, à l’occasion partenaire de Jonathan Fitoussi, laisse entrevoir un univers personnel entre traduction cinématographique et métonymie cosmique.

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Comme un prologue, ces trois premiers morceaux ouvrent un album entièrement acquis à la nuit, peut-être bien un album concept. L’orchestration, sans se départir de son ambient minimaliste, gagne en générosité, en trames de fond aux bourdonnements électrisants, suspendus dans l’espace sans révéler leur origine. Youth, par exemple, murmure un blues à l’immortalité robotisée, où subsiste la conscience de l’éternité placide d’un humanoïde au vieillissement inutile. Plus véloce, Runaway esquisse une indolence hispanisante avant de se défiler en une échappée dont les kilomètres s’égrenent à travers une rythmique progressive et répétitive, avant de laisser fuir les premières notes post new-age d’un Silence Of The Sea dont les nappes façonnent un ressac clairsemé de rivage sans tourment. Plus loin, Full Moon, qui donne son nom à l’album et en justifie l’approche concept, joue avec l’espace et le temps dans un phasing craquetant qui perturbe l’équilibre et la concentration: la fuite prend une dimension flottante qui ne trouvera son issue que dans l’envolée ultime de Nova Express et son esthétique kosmische appliquée à une série de sons 8 bits. L’album se referme sur une ascension qui ne rejoindra plus la terre ferme.

Si la brièveté des morceaux empêche le côté extatique des compositions de s’installer bien longtemps, la faute — en est-ce une? — en incombe au penchant de Bazin pour l’ossature mélodique et le métissage des influences qui n’ont pas besoin, chez lui, de plus de cinq minutes pour libérer leur sensibilité. De la même façon qu’un poème peut parfois souffrir de sa longueur et émousser sa stylistique trainante sur d’interminables vers, la musique cherche d’abord sa structure avant de relâcher son émotion.

Audio

Alexandre Bazin - Night Riders

Tracklist

Alexandre Bazin - Full Moon (Umor Rex, 22 juillet 2016)
01. One Plus One
02. Outsiders
03. The Glass Key
04. Night Riders
05. Youth
06. Runaway
07. Silence of the Sea
08. Followers
09. Full Moon
10. Space is the Place
11. Nova Express


Stefano De Ponti & Nina Haab - Calce

Il est sans doute possible d’échelonner tout ce qui a trait à la minéralité dans la musique sur une droite qui partirait de la new age coulante utilisée dans les séances de lithothérapie du Marina Abramovic Institute pour rejoindre le jeu brut et rugueux des sculptures sonores du formidable mais défunt Pinuccio Sciola — un grand écart rempli de versatilité sur l’approche comme sur le fond. On peut en revanche y relever une certaine constante, c’est que cette minéralité est en prise directe avec l’expérience et la sensation. C’est le résultat de la progression de l’état brut de la matière à son expression humanisée: dégrossie, ciselée, sémantisée, elle transmet son contexte, son histoire, et pour certains ses bienfaits.

Le projet Calce (« chaux » en italien) interroge à sa façon le rapport au minéral dans une mise en abyme géologique où le langage des strates entre en résonance avec l’histoire de cette région du Jura suisse entourant la bourgade de Saint-Ursanne. Pensé puis travaillé à deux dans le cadre d’une résidence sur l’ancien site des fours à chaux, aujourd’hui transformé en espace culturel pluridisciplinaire, Calce revisite la mémoire du lieu à travers les performances sonores de Stefano De Ponti et l’édition de l’artiste visuelle Nina Haab, qui rassemble images et témoignages des habitants dans un design dominé par le crayeux du calcaire. De Ponti s’appuie sur l’architecture et le passé sidérurgique du site pour en extraire, à sa manière et dans un parallèle abstrait avec le travail de Haab, des témoignages grinçants, crissants, perlants rassemblés en une chimie acousmatique qui, sur les sens, se substitue au contact tactile de la roche et de sa transformation progressive. C’est le discours des fours à chaux centenaires et de la calcite millénaire, étiré à l’infini par des interlocuteurs pour qui le temps ne compte pas.

Le Premier Son, qui ouvre l’album, est en fait un premier souffle, un halètement humide dégorgé par les profondeurs glaciales et rendu à la vie dans Il Ronzio degli Insetti et son approche concrète aux enregistrements graduellement stratifiés, tantôt vociférant, tantôt soupirant, martelant le métal avec méthode comme pour dompter la sauvagerie retenue de ce morceau cyclothymique. L’album restera fidèle à cette confusion, partagé entre ses nombreuses émotions à l’exemple de K’AN qui psalmodie avec fureur et désespoir un extrait de l’édition de Haab, appuyé par une rythmique syncopée et urgente avant de s’apaiser, en chevauchant le titre emblématique du travail du tandem, Spoken Stones, qui laisse glisser l’auditeur au cœur de la minéralité. Soupirs cristallins, frottements sableux, résonances alcalines, sa longueur donne le temps de circuler entre les couches et matières sédimentaires, non pas en plongée mais en circonvolutions, à la manière d’un filet d’eau se frayant un chemin entre les densités rocailleuses avant de gagner la grotte dont il contribuera à créer les stalactites sans âge. Une éternité confortable, comme cette plage de 22 minutes. Plus acoustique (piano, cordes…) sur les deux dernières pistes HSU et Miniatures, l’approche de cet album étale sa diversité dans un final au minimalisme caractéristique mais dont la texture est, comme ce qui précède, dominée par le contexte sonore — celui de l’enregistrement puis celui du message. Le tout donne à entendre une lecture intéressante de la minéralité en musique, vécue ici aussi sous l’angle de l’expérience et de la sensation.

Audio

Stefano De Ponti & Nina Haab - Calce

Tracklist

Stefano De Ponti & Nina Haab - Calce (Kohlhaas, 2016)
01. Le Premier Son
02. Il Ronzio degli Insetti
03. K’AN / airy abysmal
04. Spoken Stones
05. HSÜ / haunt of waiting and nourishment
06. Miniatures (Bonus Track)


Puberty - Puberty

Si l’on demandait à chaque personne lisant ce papier de définir ce qu’est la puberté, il y a fort à parier que la plupart des réponses qu’on obtiendrait débuterait par nichons et teubs et finirait par poils et règles. Un jargon bien débile, rapport à l’âge ou aux sacro-saintes hormones, qui fait toujours son petit effet. Venant de la part de la tête pensante de The Intelligence, ça va, on est large, ça aurait très bien pu être pire.

Ainsi donc va la vie pré-adulescente de Lars Finberg, full score sur l’échelle de Tanner, qui s’autorise sur ce coup une embardée enflammée du côté de Born Bad. Accompagné de la claviériste "intelligente" Susanna Welbourne, il réinjecte des stars et des stripes au catalogue plutôt tricolore de Jean-Baptiste Guillot. Sans pour autant que ça jure avec le reste. L’esprit Puberty fait montre d’un même côté puriste et décalé, l’identité burlesque à la vie à la mort chère à Lars Finberg en plus. L’introduction du disruptif Coke Machine, par exemple, est très fidèle au rythme de (They Found Me In The Back Of) The Galaxy, single imparable de The Intelligence s’il en est, laissant présager pour la suite une sorte de délire cour de récré, immaturité assumée et poilade garantie.

Ni sérieux ni dégénéré, Puberty se situe à la frontière des deux, les lignes mélodiques ont le rôle principal, faites de motifs instrumentaux nettement dessinés et faussement élémentaires, à l’air candides. Les chants rectilignes n’ont pas plus d’effet que celui d’être un peu retardés et c’est tout ce qu’on demande : un savant équilibre entre le frais, le délicat et le fantasque, orchestré par l’extravagant M. Finberg. Uptown lève le voile sur les intentions de deux loustics avec une courte dose de petites harmonies et, trente minutes dansées plus tard, Downtown, morceau de clôture, met un point final à la double personnalité de Puberty. Assez wild thing derrière leur nonchalance bienheureuse, Lars Finberg et Susanna Welbroune s’en donnent à cœur joie, brouillent les pistes et offrent deux niveaux de lecture à la chose. Le soin qui prévaut au début, le genre raie sur le côté et cheveux gominés, laisse vite transparaitre un épi, puis deux, et trois et c’est toute cette tignasse sonore qui s’affole ensuite. Haunt My Trash incarne parfaitement la progression biaisé de chaque morceau composant le disque, résumant dans le même temps l’histoire de leur nom et de leur musique.

Audio

Tracklist

Puberty - Puberty (Born Bad Records, 04 mai 2016)

01. Uptown
02. Invitations
03. Coke Machines
04. Parties
05. Hate
06. Haunt My Trash
07. Teenage Death
08. Moonlight
09. Skeletons
10. Nature Calls
11. Downtown


Rabit - Excommunicate

Baptism, Communion, Excommunicate. Rabit, dont on a déjà parlé ici, est un de ces producteurs étranges qui multiplie les casquettes. Il a son label, Halcyon Veil (excellent, on avait parlé du Why Be, du Angel Ho, et on avait oublié de parler du fou Imaginary Forces), il produit également des morceaux avec la scène grime ou le crew NON (un très bon mini EP avec Chino Amobi), il est aussi un des DJ que l’on suit attentivement malgré ses rares apparitions dans nos contrées. Mais quand même, quand on relie ces trois albums sortis pour les deux premiers chez le très bon Tri Angle, et pour le dernier auto-produit à 50 exemplaires, on se demande si Rabit n’est pas en fait un mystique d’un nouveau genre.

Jean de la Croix est une figure importante de la mystique chrétienne du XVIe siècle, il théorise, raconte la nuit comme moment d’abandon nécessaire à la connaissance et à l’union avec Dieu. « La foi est nuit », écrit-il dans La Montée du Carmel. Il y a pour Jean de la Croix une connaissance exclusivement obscure de Dieu. « La foi est une habitude de l'âme, certaine et obscure en même temps », dit-il dans le même ouvrage. Bien loin de faire une hagiographie de Jean de la Croix, ou de faire un coming out chrétien, force est de constater que cette idée de densité dans l’in-connaissance liée à la nuit et à l’obscur, correspond assez bien aux productions de Rabit. Qui plus est, les titres de ses trois albums étaient une invitation à une lecture un peu mystique de sa musique. Ce qui est assez amusant avec la musique de Rabit, c’est qu’elle a très rapidement été étiquetée grime. Pourtant, lui s’en est toujours défendu, préférant dire qu’il faisait de la « rap music ». Une sorte de croisement expérimental bizarre entre des codes d’un certain hip-hop et de la musique électronique. Dans Excommunicate, il pousse le vice jusqu’à  produire un album qu’on pourrait qualifier d’électro-acoustique tant les matières sont torturées. Peut-être, qu’on pourrait parler d’une sorte d’obscure musique mystique électronique. Peut-être aussi, que comme le déclarait Rizzla dans une interview, la répétition des néons des clubs et des mêmes rythmes techno l’a conduit à envisager une nouvelle approche de l’électronique.

Il y a en tout cas dans la musique de Rabit une obscurité bienvenue. Excommuniate compte dix morceaux. Et il se parcourt comme une aventure sonore, une narration, un récit. Un récit fait de matières sonores étranges. Parfois très métalliques, très industrielles, parfois au contraire très aériennes, mélodiques. Ça donne un récit abstrait. Quelque chose de l’ordre d’une abstraction sonore où l’on ne sait vraiment pas se loger. Il y a un caractère dérangeant dans son travail. Un caractère angoissant et cathartique. Une épaisse obscurité dont on essaie de sortir. Une étrange obscurité qu’on essaie d’appréhender. C’est une musique bizarre, une musique étrange, une production quasiment anti-club et pourtant, non sans faire émerger une tension nécessaire à la danse comme sur Scarz, Let Moss Be Moss ou Penance. Il y a quelque chose d’une grande sincérité, comme une exploration d’un intime cérébral qu’il convenait, qu’il y avait nécessité à produire en musique.

Définitivement, Rabit s’impose comme l'un des producteurs les plus inventifs du moment, un producteur qu’il convient de suivre autant pour son label, que pour ses sets, ses remixes (citons son remix de 4% de Jesse Osborne-Lanthier & Grischa Lichtenberger), ou ses productions. Il serait temps qu’on le voie invité en France dans un endroit ou un autre. Et j’avoue qu’il serait assez tentant de le voir au milieu d’un planétarium en système son 5.1. Il est quand même rare de pouvoir pénétrer dans une tête qui ne renonce pas, Excommunicate est de ce genre d’album là, et on voudrait en entendre plus souvent ! On attendra donc avec impatience les prochaines sorties de cet obscur Texan, en imaginant qu’un jour les clubs le feront jouer au milieu d’une grande foule ébahie et mal à l’aise, ou qu’une église l’invite à ré-activer la mystique de Jean de la Croix, qui sait !

Audio

Rabit - Let Moss Be Moss

Tracklist

Rabit - Excommunicate

01. Shroud
02. Intrepid
03. Splatter Cell
04. Scarz
05. Paisley
06. Searching
07. Let Moss Be Moss
08. Regret
09. Penance
10. The Light Of The World



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Arca - Entrañas

« Ses impacts émotifs semblent résonner sourdement, presque feutrés, presque étouffés ; et c’est cet effet d’amortissement (…) qui prolonge les durées de ces impacts (…) » - Mehdi Belhaj Kacem, eXistenZ

Arca est un monstre mutant, il ne produit que des albums monstrueux (dans tous les sens du terme). Entrañas ne fait pas exception, bien au contraire. Peut-être d’ailleurs qu’on doit envisager Entrañas comme une pièce sonore, une sorte de performance tenue, ou une mixtape d’un nouveau genre. Des gémissements, des bruits étranges, des boîtes à rythme, de la musique concrète, des synthés d’un genre inconnu, du chant en espagnol, des vocaux R’n’B très vocodés perchés, une envolée très mystique de cathédrale et des feux d’artifice, voilà les ingrédients qu’on retrouve dans Entrañas. Après l’introspection et l’extraversion de Xen et de Mutant, nous voilà dans les entrailles, l’intime d’Arca. Dans le bide, tout au centre, dans son second système nerveux. Stridence, vitesse, densité, accélération et décélération, boucle et réitération, Entrañas est une matière très épaisse. Une sortie comme on aime, une sortie qui trouble l’écoute.

Bien sûr on retrouve chez Arca tous les codes habituels de la scène électronique d’aujourd’hui, il en est d’ailleurs sans doute une des grandes figures de proue. Néanmoins, on n’est pas sans se dire qu’Arca fait de la pop music, de la pop bizarre, de la pop qui rape, qui grince mais de la pop quand même. Björk ne s’était définitivement pas trompée en lui confiant les arrangements de son dernier album. Entrañas est ce genre de production sonore qui a ce caractère sensible si rare et si précieux, c’est une pièce bizarre, une écoute bizarre, mais clairement, c’est aussi une pièce qui produit des impacts puissants, des émotions, du sensible, des déplacements dans notre quotidien, pour ne pas dire quelques ruptures des évidences. Un intime mental, voilà donc ce dont il est question, et c’est un chemin qui a l’air tortueux. Un intime mental, c’est figurer par la narration sonore, un état qui se trouve au milieu de la tête. Un état progressif fait d’expériences, d’intensités et de perceptions. C’est aussi produire une durée particulière, une contre-durée. Faire une pièce de troubles, de sentiments différents et de perceptions particulières qui s’entrechoquent, c’est un peu ça, Entrañas, et c’est très réussi. Encore une fois…

À signaler aussi, le beau travail de Jesse Kanda (encore lui) pour l’artwork de l’album.

Audio

Arca - Entrañas

Tracklist

Arca - Entrañas (04 juillet 2016)

01. Pérdida
02. Torero
03. Culebra
04. Vicar
05. Cement Garden interlude
06. Baby Doll ft. Mica Levi
07. Lulled
08. Think of ft. Mica Levi & Massacooraman
09. Clocked
10. Pargo
11. Turnt ft. Total Freedom
12. Girasol
13. Fount
14. Sin Rumbo



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SHXCXCHCXSH – SsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSs


Après les bonnes critiques de la part de la sphère médiatique de leur dernier album Linear Is Decoded, le duo suédois revient sur Avian avec SsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSs. En 2014, le duo avait entamé le passage vers une nouvelle étape de leur carrière afin d'élargir davantage l'ampleur et la profondeur du monde de SHXCXCHCXSH en employant une complexité et une sensibilité incroyables sans compromettre pour autant la techno planante et puissante qui caractérise leur musique jusqu'ici. SHXCXCHXSH deviennent des habitués de la scène underground depuis 2012 en donnant une mélancolie à leur musique sans jamais être trop linéaire. Un univers très aérien, épuré et travaillé au niveau des mélodies comme des effets. Habitués à une techno profonde et atmosphérique, la musique de SHXCXCHCXSH se nourrit abondamment de l’esthétique du label Avian.

Ce dernier opus est agréablement surprenant d’un point de vue émotif. On voit au fil de l’écoute apparaître un façon unique de traiter la musique entre malaise et paranoïa existentielle. Par moments, la musique est terriblement proche de la cacophonie entre noise blanche et expérimental épileptique vers un point non encore identifié. Cette série de paysages sonores sombres montre que le duo reste maître de ces atmosphères. L’album débute sur la drone légère de Ss qui est le morceau introductif tout en étant le plus lumineux. Après ces deux bonnes minutes, l’atmosphère devient considérablement plus lourde, plus organique orchestrée aussi par une belle ligne de synthé sur SsSsSs. Tout au long de l’opus, on retrouve une forte insistance sur le caractère aérien de la musique toujours avec ces bruits assourdissants comme dans SsSsSsSsSsSsSsSsSs. Sonnant comme le morceau majeur de l’album, la piste 13 alterne entre des bruits de sonar et des basses mettant en lumière le caractère sublime de la musique du duo suédois. Répétitif peut être mais musique indéniablement transcendante et confirmant encore une fois l’esthétique inquiétante de SHXCXCHCXSH sur cet opus.

En revenant avec SsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSs, le duo suédois marque l’année 2016 avec un opus engagé et maîtrisé. Véritable ouverture vers un non-genre, la richesse des sonorités qui composent cet album montre encore une fois la symbolique qui se cache derrière la musique de SHXCXCHCXSH. Tout le travail effectué sur ces sonorités donne du sens à l’œuvre dans son ensemble et à travers ses 15 titres, on trouverait (presque) une certaine élégance à ces mélodies inquiétantes.

Audio

SHXCXCHXSH - SsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSs

Tracklist

SHXCXCHXSH - SsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSs (Avian, 06 juin 2016)

01. Ss
02. SsSs
03. SsSsSs
04. SsSsSsSs
05. SsSsSsSsSs
06. SsSsSsSsSsSs
07. SsSsSsSsSsSsSs
08. SsSsSsSsSsSsSsSs
09. SsSsSsSsSsSsSsSsSs
10. SsSsSsSsSsSsSsSsSsSs
11. SsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSs
12. SsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSs
13. SsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSs
14. SsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSs
15. SsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSsSs


Morgen Wurde - Brach Auf

Après Letzten Endes, le producteur allemand Morgen Wurde revient avec un nouvel album sur le très bon label américain Time Released Sound. Son dernier album a des influences fortement reconnaissables entre ambient, trip hop mais on trouve sur Brach Auf, long format de 11 titres, une approche plus synthétique de la musique. À travers son dernier opus, Morgen Wurde ne montre pas seulement une autre facette de son travail comme le montre cette mise en abyme sonore presque géométrique. S'approchant d'une répétition infinie d'une douleur profonde, il faut souligner qu'à l'instar d'une composition sonore de film, Brach Auf ne met pas longtemps à nous plonger dans son univers - un périple sombre, dur mais incroyablement harmonieux.

Avec ses drones intenses, ses synthés tourbillonnants, ses chants féminins liturgiques et ses expérimentations électroniques, on ne peut qu’être frappé par la magnificence de l’objet sonore. Une sensation étrange, presque réelle, comme si nous assistions impuissants à une imposante scène apocalyptique. C’est évidemment à ce moment-là que la musique prend tout son sens. La longue intro d'Aufgehen donnerait presque une ambiance rassurante à ce début d'album mais seulement les saturations de guitares vont rapidement donner le ton. Les bruits assourdissants dans Setzte über et dans Thronen viennent se mêler à l’espoir traduit par la voix angélique de Maria Estrella Aggabao dans Jemals Wusste et Erfüllten Sirenen. La chanteuse nous laisse sans voix face à ce paysage à l'abandon, dépourvu de nature. On remarque bien qu'une drone intense caractérise le travail de Morgen Wurde sur cet album et elle s'accompagne d'un éventail de sonorités donnant une vraie profondeur.

Morgen Wurde signe dans Brach Auf un long format de caractère, grand et massif. Marque de fabrique du label américain depuis près de 5 ans maintenant, les versions physiques de l’album sont (aussi) bien produites et imaginées que la musique elle-même. L'artiste allemand propose ici sur cet album une véritable histoire sonore digne d’un grand film comme une bande-son sinistre. Il n'est pas étonnant de penser que cet album aurait pu transformer un navet en une bonne œuvre - pouvant même faire passer La Forêt en Feu de John Lafia pour un coup de maître cinématographique. Sans pour autant partir sur des fabulations audiovisuelles, force est de constater que l’écoute de cet album n’est pas sans conséquence sur l’imaginaire. Rien de plus simple, il suffit simplement de fermer les yeux et de vous laissez porter.

Audio

Morgen Wurde - Brach Auf

Tracklist

Morgen Wurde - Brach Auf (Time Released Sound, 30 mai 2016)

01. Aufgehen
02. Setzte über
03. Erfüllten Sirenen
04. Dachte Immer
05. Entbrannte
06. Ahnte Nicht
07. Thronen
08. Nicht Verband
09. Jemals Wusste
10. Trost Glomm
11. Himmelsringen


Klein - ONLY + BAIT

Bandcamp est vraiment une plateforme mystérieuse. Parfois, tu te retrouves un peu comme sur Myspace, pour ceux qui ont connu cette interface de drague musicale interplanétaire, à errer de profil en profil, et là tu tombes sur une perle. C’est un peu comme ça que je suis tombé sur un album et un mini EP de Klein.

De Klein on ne sait pas grand-chose, sur Youtube une petite chaîne Klein1997, et puis quelques déclarations. Elle dit qu’elle vient d’une longue tradition pencôtiste nigérienne où elle n’était autorisée à écouter que Kirk Franklin ou Yinka Ayefele. On sait qu’elle habite entre Los Angeles et le sud de Londres et c’est à peu près tout.

On pourrait dire d’ONLY, l’album, et de BAIT, le mini EP, qu’il s’agit d’une sorte de gospel/spoken word/R’n’B expérimental… Ce sont en tout cas deux trucs extrêmement bizarres. Une sorte de patchwork qui mélange des milliers de trucs, autant des bruits d’ambiance, des bruits de fond, que des mots dits comme on récite un poème, des petites boucles de voix samplées, des prières passées à la moulinette d’effets étranges, des instrumentations idoines, des emprunts à des tubes plus ou moins connus, et tout un art du collage et de l’assemblage. L’impression est celle d’un gros brassage assez expérimental, souvent à contretemps, avec des bruits sourds, comme une bande sonore entropique qui se dégrade sous l’assaut de ses propres expérimentations, qui se dégrade peu à peu pour produire autre chose. On pourrait aussi voir BAIT et ONLY comme des contre-prêches, des prêches parasités et donc déjà et toujours ailleurs.

L’impression à l’écoute est vraiment assez étrange, assez étrange pour qu’on trouve ça vraiment très cool et très bien. Assez étrange pour que ça nous fasse penser à une K7 qu’on avait chroniqué il y a quelques temps, celle d’Olan (lire)… Les guitares en moins. Mais toujours un truc décharné bizarre.

Gospel expérimental. Voilà encore un genre qu’on ne pensait pas explorer un jour, et pourtant ! ONLY, tout comme BAIT, sont des petites baffes qu’on aime vraiment bien recevoir de temps en temps.

À suivre assez vigoureusement sans doute. Gageons que Klein ne reste pas trop longtemps loin d’un collectif qu’on aime tout aussi vigoureusement : NON.

Vidéo

Tracklist

Klein - BAIT (autoproduit, 06 mai 2016)
01. Make It Rain
02. U A Hoe ft. Portia

Klein - ONLY (autoproduit, 08 février 2016)
01. Hello ft. Jacob Samuel
02. Gaz City
03. Fine Wine
04. Right Here
05. Christmas Thirst
06. Babyfather Chill
07. Crime
08. Bust
09. Pretty Black
10. 16 Nor 22 Grind
11. Marks Of Worship
12. Arrange
13. Shoutouts


Synthetic ID - Impulses

À l’ouest, rien de nouveau, ça s’agite toujours du côté de San Francisco. Sur le label de Dwyer pour être plus précis, sur lequel est sorti discrètement Impulses, livraison à flux tendu d’un son rudimentaire, condensé fast furious de punk et de noise à écouter très fort. Mère patrie de la fuzz, voie royale vers une carrière expédiée à tout blinde, Synthetic ID s’écarte du gratin garage californien et fait office de cadet têtu empêtré dans une rébellion un poil plus agressive, au moins plus radicale. Et la suite confirme toute l'étendue de toute leur excellente indiscipline, disséquée mais vivante à balle.

On a eu beau chercher, nichts, nada, rien sur un probable élément de biographie. Aucune information ne semble avoir filtré depuis le premier EP éponyme sorti à l’hiver 2012. Les radars affichent quatre membres actifs, Jake Dudley, Nic Lang, Paul Lucich et Will Litton, et c’est tout. Deux autres efforts ont suivi, Apertures et Escapement, avant de se réfugier dans le giron de Castle Face Records. Malin choix puisque l’énergie pleine de déglingue qu’envoie cet album n’est pas sans rappeler les précieux Coachwhips qui n’étaient que précipitation, cohue et désordre - le tout balancé sur un mode disruptif bien réjouissant, fidèles à leur réputation scénique.

Là, si le court-circuit vivant Synthetic ID transpire aussi l’urgence, précisons qu'il acclimate plutôt à des tensions froides, distanciées. Ils sont la synthèse parfaite entre l’intransigeance d’un Steve Albini période Shellac et tee-shirts merdiques et la tension décharnée du post-punk présente sur Silhouettes par exemple. The Caged Brain est l’immense pièce du disque avec sa guitare épileptique qui signe à n’en pas douter l’ADN d’une musique névrose en crise pré-dégénérescence. Comme A False Awakening qui titille de ses petites piques aiguës et bien senties. I See Patterns replace le groupe sur la carte West Coast et laisse exploser la braille violente du groupe quand Note For Note joue serré et frontal. La batterie frappe le rythme effréné d’une transe qui n’est pas prête de s’achever, puisant la source là où les frustrations de ce monde sont, dégueulée d’un mouvement instinctif et virulent. On est loin de Nuit Debout, les gars.

Audio

Tracklist

Synthetic ID - Impulses (Castle Face Records, 22 avril 2016)

01. Blind Spots
02. The Shape Is Drawn
03. The Caged Brain
04. Replacement Parts
05. A False Awakening
06. Note For Note
07. Is The Day Done
08. Ciphers
09. Changing Frequencies
10. Silhouettes
11. Forced Exhalations
12. An Interpose
13. I See Patterns


Hillboggle - Up The Country With Hillboggle

Le hillbilly, qui sert de racine sémantique au projet Hillboggle, est une figure emblématique de la colonisation américaine. Péquenaud des Appalaches en pleine transition vers le XXe siècle, le hillbilly joue une musique de Blanc — en opposition au blues des Noirs — imprégnée de puritanisme et de tradition rurale, qui se développera dans les années 40 sur un rythme beaucoup plus rapide, le bluegrass. Né bien loin de la ruralité à San Francisco, Hillboggle réunit deux générations de musiciens, Derek Gedalecia, arc-bouté sur ses expérimentations sonores, et son père David, joueur de banjo et Dobro dans la pure tradition bluegrass.

Rapide ou non, le rythme reste rare dans les deux lives de 17 mn proposés sur cassette par le label Crash Symbols pour découvrir le tandem filial. À l’exemple de leur héritage expérimental à chercher du côté des Pierre Schaeffer, Conrad Schnitzler et autres pontifes de l’électroacoustique, la pulsation est portée par la séquence ou l’enregistrement, sporadiquement cadencés par une rythmique étouffée ou un jeu de cordes, certes enraciné dans l’americana, mais que n’aurait pas négligé Glenn Branca dans ses formations dissonantes. Les boucles électroniques, dans leur approche numérique, explorent le volume, jouent avec l’espace et se délitent les unes dans les autres entre bourdonnements, sifflements et craquements dans un désordre qui frise parfois la cacophonie sans jamais s’y embourber.

Côté sémantique, le projet — chargé bon gré mal gré d’un sens politique multiple entre clivage racial, rupture culturelle rural/urbain, déphasage tradition/expérimentation et fossé générationnel — appelle une réflexion sur la difficulté à rapprocher ce que les conventions tendent à diviser. En détournant les codes, en fouillant la marge, le travail du duo perturbe la stabilité d’un réalisme social et culturel avancé comme naturel, si pas inné. Car la musique, comme toute forme d’art dès lors qu’elle travaille son aspect expérimental, conserve ce pouvoir quasi physique de déjouer la polarité des faces d’un même aimant.

Audio

Hillboggle - Up The Country With Hillboggle

Tracklist

Hillboggle - Up The Country With Hillboggle (Crash Symbols, 6 mai 2016)
01. Live at Voice of the Valley VII
02. Live in Colombus



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Katie O’Neill - Within

L’Irlande, dont le Sud est dominé par une Église catholique conservatrice, est le dernier pays européen à ne pratiquer l’avortement qu’en cas de danger de mort, excluant de fait le viol et la malformation fœtale même mortelle, et contraignant de nombreuses femmes à l’exil médical. Le collectif X-ile met un visage sur ces évadées statistiques, dans un parti pris artistique auquel Katie O’Neill a contribué de son approche graphique et féministe qui questionne l’identité et le genre, et qu’elle sublime de sa folk expérimentale qu’on rapprochera, sur le fond comme sur la forme, de Circuit Des Yeux (lire sur hartzine).

Amie et référence, Haley Fohr a beaucoup influencé Katie, et on retrouve dans les compositions de l’Irlandaise cet amour du lo-fi intimiste qui se suffit parfois de deux notes et de sa voix grave et chuintante, utilisée de la même façon qu’elle pince et gratte ses cordes, dans une syntaxe redondante aux variations subtiles qui imprime au phrasé musical et chantant une mélancolie apathique, comme on susurre son désarroi à l’oreille la plus proche, en prenant le temps de choisir ses mots et de les laisser traîner. Ici, la sensibilité se développe d’abord dans le dialogue à l’autre, réduit à l’essentiel, au brut, pour éviter d’étouffer le discours sous une musicalité superflue.

Ce minimalisme acoustique trouve son épaisseur dans le jeu d’O’Neill, enrichi de désaccords, d’abrasions métalliques, à l’occasion de saturations aiguës. Mais les expérimentations ne renvoient pas tant à la technique qu’à l’affect, passant d’abord par la tessiture et les niveaux de la voix puis prolongées par quelques effets propres au DIY, positionnant les huit titres de Within dans le registre de l’humeur, celle d’un pays martyrisé par les crises politiques, religieuses et économiques, qui peine à se détacher du paysage politique de la guerre civile et où bien loin en arrière-plan, la condition féminine grise le volet social de sa couleur rétrograde.

Audio

Katie O’Neill - Within

Tracklist

Katie O’Neill - Within
01. Fishing
02. Hope Song
03. Block It Out
04. Dwelling
05. Loneliness Of A Week
06. Subphylum
07. Within
08. Baby


Driftmachine - Colliding Contours

En arts plastiques, le collage est né de l’envie de surseoir à l’hégémonie du plan. Pratiqué puis popularisé par Braque et Picasso, il a permis d’ajouter texture et relief à un cubisme menacé par sa propre abstraction. Le collage ouvre à la pratique du matériau et à sa métamorphose, à l’extraction de son contexte habituel pour produire, ailleurs, une profondeur supplémentaire. C’est le relief qu'imprime ce deuxième album du duo berlinois Driftmachine, celui d’un collage protéiforme qui chevauche tour à tour et parfois simultanément les espaces d’expression du kraut, du dub et de l’indus, des espaces définis par des pratiques décennales mais aux circonférences perméables, que le tandem traverse au gré de ses expérimentations.

Contrairement à la toile la musique ne fixe pas, l’onde n’est jamais figée, se déplace, fuit et revient, décolle et plonge; c’est un enchevêtrement de « contours qui se heurtent » pour reprendre l’idée du titre Colliding Contours. Dans le travail d’Andreas Gerth (Tied & Tickled Trio) et Florian Zimmer (Saroos, lire), c’est bien le mouvement qui prédomine, un mouvement omnidirectionnel réfutant toute linéarité et toute prédictibilité. La qualité cinétique apporte un nouveau volume au collage, le rend spatial, omniprésent mais difficile à saisir sans quelques repères. Et repères il y a ici, dans ces sons métalliques qui geignent, claquent, résonnent et cassent le flux ronronnant d’une ambient le plus souvent électrique et rauque, qui déplie ses affluents volatils sur les huit pistes du LP, empilant textures et effets pour façonner une composition dont la lecture ne se suffit pas de la planéité mais développe ses propres dimensions.

Audio


Dieterich & Barnes - The Coral Casino

Derrière son esthétique d’avant-garde et son instrumentation contemporaine, la réunion de John Dieterich (Deerhoof) et de Jeremy Barnes (Neutral Milk Hotel) autour de onze morceaux enrichis par 70 ans d’improvisations jazz et rock hérite de l’essence du bop, celui qui a inspiré la beat generation, sa spontanéité savante et son dénis des règles. À lire au premier degré, à saisir dans la foulée de l’écoute comme on lirait un poème d’Allen Ginsberg, The Coral Casino se décompose en versets bruts, descriptifs et immédiats. C’est le résultat d’une construction qui passe par le chorus, par un bœuf entre deux musiciens aux personnalités convergentes mais caractérisées, et qui donnera naissance à trois pistes: Special Questions, Sandwild et The Frost Pocket. « First thought, best thought », le processus de création se poursuivra jusqu’à la conclusion de l’album.

De la beat generation, Dieterich & Barnes gardent aussi l’esprit libertaire et l’universalité, égarant, avec People Person, leur méharée dans le désert subsaharien sur un backbeat de cavalcade et des cordes qui auraient pu être grattées sur un krar éthiopien, entre oasis et faubourg érythréen. Le duo ramasse les influences comme on complète un puzzle, au gré des pièces que le hasard place dans la main, et en extrait des thèmes comme celui de Philae lands on Comet 67p_churyumov-gerasimenko, énoncé impitoyable qui rapproche les explorations spatiale et musicale sur un fond bebop relevé de synthétiseurs cosmiques et de saturations gutturales. Legs jazz oblige, la rythmique est l’élément accentué de l’écriture, celui qui soude entre eux les greffons stylistiques, et dont la discrétion ponctuelle permet d’apprécier la diversité des trames parcourues par D & B, à l’exemple de Parasol Gigante et son intro délicatement frottée ou de Brain Envy et ses saturations blues, entérinant l’idée d’un album jeté au gré des inspirations complices du tandem.

Audio

Dieterich & Barnes - The Coral Casino

Tracklist

Dieterich & Barnes - The Coral Casino (6 mai 2016, Living Music Duplication)
01. Out and About
02. Special Questions
03. Philae lands on Comet 67p_Churyumov-Gerasimenko
04. Mummers
05. People Person
06. Parasol Gigante
07. Sandwild
08. What
09. Brain Envy
10. The Frost Pocket
11. Sales Tan, Part 2