Beach Fossils - Clash the Truth

Avoir du talent se suffit-il à lui-même ? Cette interrogation, nous devrions nous la poser bien plus souvent, pauvres âmes que nous sommes, dénuées d'inspiration divine, tentant de laisser quelques traces éphémères dans ce monde où la culture de l'immédiat et du bon mot a pris le pas sur la perdurance et le discours argumenté. La multiplication des moyens de communication et la diffusion exponentielle de l'information ont radicalement modifié notre approche et notre esprit critique par rapport à cette notion de talent. Et force est de constater qu'on ne s'accorde que trop rarement le temps nécessaire afin de le déceler et de véritablement s'en imprégner. Cette notion d'urgence nous fait oublier l'essentiel dans l’action de chroniquer : juger un opus ne se résume pas à passer en revue 10 ou 12 chansons, à faire vite au risque de faire « pas très bien ». Cette démarche s'inscrit bien dans une entreprise de plus grande envergure visant à tenter de s'accaparer une œuvre en vue d'y déceler ce qui à nos yeux la rend cohérente pour ce qu'elle représente en tant que telle et pour son apport dans le projet artistique de son ou ses créateurs. Accorder du talent à tel ou tel artiste participe bien entendu d'une démarche subjective mais au regard de ce constat, il faut bien admettre que nous nous donnons de moins en moins les moyens d'en prendre conscience.

Les individus les plus talentueux, à nos yeux, sont indéniablement ceux qui, en sus de posséder une aptitude remarquable dans un domaine particulier (ici, la création musicale), parviennent de surcroît à inscrire leur travail dans une démarche évolutive. Parvenir à assimiler ses propres expériences afin de les transcender, ne pas se satisfaire du talent que l'on possède mais s'en servir pour viser encore un peu plus l'excellence. En ce sens, pour tout compositeur souhaitant jouer dans la cour des (très) grands, posséder du talent ne se suffit certainement pas à lui-même.

Du talent, Dustin Payseur nous a d’ores et déjà prouvé qu’il n’en était pas dénué. Au détour d’un premier album éponyme plus que convaincant et d’un EP d’une suavité digne de vous procurer le plus grand des « plaisirs », Beach Fossils, une des signatures inaugurales du décidément incontournable label Captured Tracks, avait démontré sa capacité à ciseler de subtils joyaux précieux et délicats dépassant rarement les 3 minutes 30 secondes. En ce sens, le What a Pleasure EP semblait (déjà) marquer l’apogée d’un genre, celui d’une pop trop riche pour être assimilée à un simple revival twee-pop mais pas assez respectueuse des codes établis pour prétendre s’ériger au rang de classique. À l’orée de ce fatidique second LP, la problématique était donc simple : pour continuer à exister (Cole Smith, camarade de jeu de Payseur étant parti entretemps tutoyer le succès avec DIIV), il convenait pour le combo, à l’instar d’un Robert Pirès harangué par Mémé Jacquet un soir de juin 1998, de trouver la recette miracle permettant de muscler son jeu tout en conservant cette forme de fragilité faisant justement sa force.
Et dans ce sens, l’évolution apportée par Clash the Truth est indéniable. Fortement influencée par la musique punk lors de la genèse de cet opus, la tête pensante de Beach Fossils est parvenue à capturer l’urgence et la spontanéité de ses influences tout en conservant le caractère structuré et discipliné de ses créations. Il a alors mis en place un ingénieux processus visant à densifier de manière conséquente la base rythmique de ses compositions en enregistrant en live dans une chambre percussions (avec la complicité de Tommy Gardner) et lignes de basse. Le résultat, sur des morceaux comme Generational Synthetic, cavalcade effrénée sous le joug d’une implacable batterie, ou encore Shallow, course à travers champs de plus de 3 minutes écrasant au passage les fleurs de The Wake pour aller jouer avec les petits copains de DIIV, est assez renversant d’audace et de dextérité. Les amours originelles n’en sont pour autant pas oubliées comme sur l’impeccable Crashed Out et le majestueux Taking Off, digne des compositions aériennes des premiers essais servi par Modern Holiday, court intermède instrumental en guise d’introduction. Trois petites pièces de ce genre jalonnent d’ailleurs cette réalisation, donnant à l’ensemble une touche supplémentaire de liant et permettant de faciliter l’alchimie entre la singularité des différents morceaux. Car l’exercice de style ne s’arrête pas là : alors que l’acoustique Sleep Apnea, vaporeuse berceuse sixties nous invite à l’abandon total, le tendu In Vertigo instaure un climat forcément hitchcockien à la fois inquiétant et envoûtant servi par la collaboration de Kazu Mikano, le tiers féminin de Blonde Redhead se rappelant aux ambiances des premiers essais de son groupe afin d’insuffler ce climat de petite « mort au Truth ».

Clash the Truth, par-delà le fait d’être une réussite certaine, marque une indéniable progression dans l’écriture et la carrière de Beach Fossils. Conserver le caractère mélodique et précieux des compositions tout en assimilant et façonnant à son image et de surcroît à bon escient de nouvelles notions, tel est le défi qu’a relevé avec brio Dustin Payseur. Membre quasi originel de Captured Tracks, il semble ainsi au travers de sa musique suivre l’inexorable et remarquable évolution du label, devenant son incarnation la plus représentative au travers des différentes influences musicales qu’il parvient seul à condenser. Entre le classicisme de Wild Nothing et la fougue de DIIV, Beach Fossils, au travers de cet album, offre la voie du consensus et s’inscrit comme un des groupes essentiels du label le plus intéressant du moment. Lorsque le mouvement l’emporte sur la suffisance, le talent n’a plus de limite.

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Tracklist

Beach Fossils - Clash the Truth (Captured Tracks, 2013)

1. Clash the Truth
2. Generational Synthetic
3. Sleep Apnea
4. Careless
5. Modern Holiday
6. Taking Off
7. Shallow
8. Burn You Down
9. Birthday
10. In Vertigo (feat. Kazu Mikano)
11. Brighter
12. Caustic Cross
13. Ascension
14. Crashed Out


Dump - Superpower​less

Nous sommes en 1991, et on vit une drôle d'époque : Bryan Adams, Mariah Carey et Paula Abdul trustent les charts américains.  À côté de ça, Nirvana dévaste tout sur son passage avec Nevermind. My Bloody Valentine accouche de sa masterpiece Loveless, et Primal Scream a découvert les acides et nous pond Screamadelica, qui rafle dans la foulée le premier Mercury Prize de l'histoire. James McNew, lui, est encore un quasi inconnu. Il vient de rejoindre Ira Kaplan et Georgia Hubley au sein de Yo La Tengo pour y tenir la basse, et d'emménager à Brooklyn. Il a alors la petite vingtaine, et, créativité et fraîcheur obligent, a une furieuse envie d'enregistrer sa musique, sans avoir une quelconque obsession du studio. Son meilleur pote est un enregistreur 4-pistes, et McNew s'en donne à cœur joie dans son salon depuis déjà un moment, sous l'identité de Dump. Juste pour le plaisir, sans aucune pression. Compositions originales, reprises, tout y passe, sans arrières-pensées. Un de ses amis l'encourage à sortir un EP, qui deviendra  la première référence du label fraîchement créé par ce dernier : l'EP inaugural de Dump sort en 1992 sur 18 Wheeler Records.

Quelques mois plus tard, lors d'une tournée européenne de Yo La Tengo, James McNew rencontre le patron de Brinkman Records. Le bonhomme s'enquiert de savoir si McNew a d'autres titres de Dump dans sa besace, et lui propose d'en faire un véritable album. Superpowerless sortira en 1993, premier effort au long court d'un side project que l'Américain, malgré sa notoriété grandissante en tant que bassiste de Yo La Tengo, n’arrêtera jamais vraiment d'entretenir, telle une indispensable soupape canalisant un trop-plein d'envies et de créativité. Un premier album résumant deux années d'enregistrements en marge des travaux du plus célèbre groupe d'Hoboken, et célébrant inconsciemment les vertus d'une lo-fi de circonstance avant que celle-ci ne devienne presque une philosophie, pour le meilleur et pour le pire. Dix-neuf titres d'une incroyable fraîcheur, révélant toute l'habilité de McNew à trousser des attrape-cœurs au kilomètre, armé de son 4-pistes, sa voix chevrotante, quelques instruments et un esprit Jojo-la-bricole inaltérable. Absence de contraintes de forme et de temps oblige, Superpowerless nous gratifie tantôt d'instrumentaux à l'atmosphère inquiétante - Dark Road, The Sea Wall - tantôt de ballades contemplatives - Just for You - sans oublier bien sûr, son lot de pop songs à effet immédiat, d'un romantisme et d'une naïveté désarmantes - Secret Blood, Superpowerless et sa guitare justement power pop. Rajoutez à cela quelques reprises admirables de Sun Ra - Outer Spaceways, Inc. - NRBQ - la réjouissante Throw Out the Lifeline - ou du chef-d'oeuvre d'Henri Mancini, Moon River, et vous obtiendrez un album dont le talent mélodique de son auteur n'a d'égale que son éclatante humilité.

Revers de la médaille lo-fi, ce disque, tout comme le suivant I Can Hear Music - lui aussi véritable mine d'or sortie deux ans plus tard - se retrouveront très vite indisponibles pour le commun des amoureux d'indie-pop, faute de réédition digne de ce nom. Heureusement, les Allemands de Morr Music réparent aujourd'hui l'injustice en rééditant miraculeusement ces perles avec un soin largement mérité. On ne les remerciera jamais assez d'avoir eu cette brillante idée, qui nous permet aujourd'hui de redécouvrir ces trésors enfin pressés en vinyle, agrémentés de nombreux bonus, et remastérisés par Bob Weston, bassiste de Shellac et ingénieur du son émérite. De quoi relancer pour de bon l'amitié franco-allemande.

Tracklist

Dump - Superpowerless (Morr Music, 2013)

01. Hands of Fear
02. So Sedimentary
03. Secret Blood
04. Good Medicine
05. Formerly One-Eye
06. Dark Road
07. Just for You
08. Outer Spaceways, Inc
09. The Sea Wall
10. Broken Conscience
11. Throw Out the Lifeline
12. The Quality of Hurt
13. 19 ½
14. Moon River
15. Superpowerless
16. Ode to Shaggs' Own Thing
17. Love Theme from "Providence"
18. Knox'S Lament
19. How Many Bells?
20. Intro/Nothing Left
21. Down to the Sea in Ships
22. Pennies from Heaven
23. Christmas Card
24. Snowman
25. Bunny Boy
26. Jaundice
27. Bus-Kicker's Theme


Ela Orleans - Tumult in Clouds

Avec Mars is Heaven (lire), paru en novembre de l'année 2011 via La Station Radar, Ela Orleans semblait atteindre un point d'équilibre fragile et miraculeux entre trame narrative, homogénéité de l'écriture et indicible beauté des arrangements. Une excursion baignée d'apesanteur dans les méandres duveteux et accidentés d'une adaptation d'un conte fantastique écrit par Ray Bradbury, doublée d'un accomplissement personnel et artistique maturé en prolongement d'une prolixe discographie débutée quatre ans plus tôt avec l'aride Low Sun/High Moon - réédité récemment en version cassette par Clan Destine Records (lire). Mais les apparences sont souvent trompeuses et la Polonaise résidant désormais à Glasgow n'allait pas s'arrêter en si bon chemin. Épaulant son ami Carl dans l'aventure sans cesse plus remarquable du label Clan Destine, Ela multiplie aussi bien les projets que les collaborations et participe - entre autres - au split The Statement (lire) partagé avec Dirty Beaches, Slim Twig et U.S. Girls, et ce tout en prêtant ingénieusement le flanc à la relecture avec la compilation de remixes Ela and Thee Prophets, où, pour ne citer qu'eux, Dan Melchior, Mushy, Nattymari et Os Ovni se réapproprient ses graciles compositions. Égrené en très petite quantité en décembre 2012, cette inénarrable re-contextualisation d'un univers si caractéristique dans des territoires musicaux franchement étrangers, telle la transfiguration house de She Who Could Bind You par Pyramids of Mu, étonne tout autant qu'elle met en perspective l'immense variété d'interprétation d'une oeuvre poétique et polysémique : d'un océan de larmes peut naître une douce comptine. Constat que confirme le récent Tumult in Clouds, mais à rebrousse-chemin : ne dédaignant pas l'affranchissement stylistique, ce double LP sculpte, en presque vingt morceaux, les contours d'un classicisme, référencé et inspiré, tutoyant allègrement les codes de l'intemporel. Après une première écoute - et outre les morceaux déjà dévoilés à l'occasion de l'ultime single du label digital Beko (lire) - Tumult in Clouds semble avoir toujours été nôtre : cette paisible mélancolie étirée sur l'entière longueur de l'album s'insinue à la manière d'un voyage onirique éprouvé, hors de toute temporalité sommaire et où l'on se plaît à divaguer sans autre but que la poursuite d'un dialogue intérieur à peine conscient. Bande sonore aux multiples recoins, aux innombrables mises en abîme, le cheminement s'opère à la fois dans le brouillard harmonieux d'infinies plages instrumentales (Dark Wood, Leopard, Risky Trip to the World), parfois parsemées de samples soulignant leur dimension cinématographique (l'introductive All Men, la sublime A Jealous Lover), mais aussi à l'aune d'astres objets de toutes les fascinations : de l'élégiaque clin d'œil en français dans le texte J'ai Bien du Chagrin, tiré du catalogue de Françoise Hardy, au blues céleste d'In the Night et Light at Dawn, sans oublier le langoureux chef-d'œuvre grimé d'insomnie que constitue le morceau-titre Tumult in Clouds. S'accordant deux détours insolites avec Longing, fourmillant de beats électro, et Your Fame, crépitante et conclusive saillie punk, Tumult in Clouds pose de la sorte les jalons de sa propre succession : là où l'inquiétude se fait expérimentation.

Vidéo (PREMIERE)

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Entretien avec Ela Orleans

Tumult in Clouds est un double album qui contient à la fois des nouveaux et anciens titres. Comment l’as-tu imaginé et dans quel état d’esprit l’as-tu écrit ?
This new album is a double album consisted of news and older songs. How did you imagine it and in what state of mind did you write it?

J’avais en tête un voyage musical, un genre de livre de poésies, ou un livre de psaumes. Je voulais qu’il soit lyrique et méditatif. Cette année, j’ai fait un peu de DJing avec Carl et j’ai écouté énormément de disques... Maintenant je tente de déceler ce qui rend certains titres intemporels. Je recherche des qualités dans le rythme, la mélodie, l’espace et la dynamique. J’essaie aussi de protéger mon innocence et d’éviter d’avoir une attitude cynique envers la musique.

Et quant à l’état d’esprit, je ne sais jamais comment mon état général peut affecter mes enregistrements. Quand je travaille, je n’ai pas conscience de ressentir quoi que ce soit. En revanche, si tu lis les poèmes que j’ai adaptés pour cet album ou même si tu analyses les titres, tu peux te rendre compte rapidement que l’album est plutôt triste.

L’année dernière, trois morceaux ont été sortis digitalement par Beko DSL. Ils ont été diffusés virtuellement grâce aux blogs, ce qui est génial, mais je trouvais ça dommage de ne pas en avoir de copie physique. Ils s’accordent parfaitement avec la dynamique de l’enregistrement, c’est pour ça que j’ai décidé de les intégrer. Tous les autres titres sont nouveaux et inédits.

I had an idea of a musical journey in the style of a poetry book, or book of psalms. I wanted it to be lyrical and contemplative. I have been DJ-ing with Carl a bit and listened to enormous number of records this year. So now I am trying to detect what is it exactly what makes some of them timeless. I am searching for these qualities in rhythm, melody, space and dynamic. I also look for ways to protect my innocence and try to avoid getting too cynical about music.

As per my state of mind, I am never sure how my general state reflects on my recording. When I am at work I am not aware of feeling anything at all. On the other hand if you read the poems I adapted for this record or even scan the titles, you may quickly realize that the mood is rather grave.

Indeed there are three pieces, which were digitally released by Beko DSL last year. They got some virtual exposure over the blog sphere, which was great, but I thought that not having a physical copy of them is a bit of a shame and since they fit perfectly with the record dynamic I decided to take them in. All the other songs are all new and unheard. 
Pourquoi as-tu décidé d’appeler ton nouvel album Tumult in Clouds ? Quel est le rapport entre ce titre et le contenu de l’album ?
Why did you call your album Tumult in Clouds? In what does this title introduce the contents of the record?

C’est le titre phare de l’album. Je crois que ce titre évoque exactement le sentiment d’inquiétude qui est l’humeur principale de l’album. L’enregistrement de cette chanson a été l’apogée de ce projet et j’avais envie de souligner son importance en appelant le disque entier Tumult in Clouds. La chanson est une adaptation libre d’un poème écrit par W.B. Yeats, « An Irish Airman Foresees His Death » ("Un homme irlandais prévoit sa mort"), dans lequel le poète décrit les circonstances de la mort de son ami Major Robert Gregory, un pilote de la première guerre mondiale abattu, par erreur, lors d’une mission en Italie.

It's the title of the song from the record (side C track 4). I thought it quite accurately suggests an apprehensive feel, which is the predominant mood of the album. Recording of this song was for me the creative culmination of the project and I wanted to underline its importance by naming the record after its title. The song is a loose adaptation of the poem by W. B. Yeats  "An Irish Airman Foresees His Death" in which the poet describes the circumstances surrounding the death of his friend Major Robert Gregory, who served as a pilot during the First World War and was shot down over Italy (by mistake).

Comment pourrais-tu décrire ton évolution d’écriture et de son depuis Mars is Heaven ?
How would you describe your evolution in terms of songwriting and sound since your Mars is Heaven?

Je crois que l’évolution arrive tout naturellement pour ceux qui travaillent et recherchent. Depuis que j’ai déménagé en Grande-Bretagne, j’ai la chance de pouvoir travailler presque exclusivement dans le domaine musical, ce qui est un grand progrès, et il me semble que le nombre d’opportunités a doublé ou triplé pour moi. J’ai aussi pu constater qu’il y a une plus grande diversité dans les projets qu’on me propose. Je fais toujours l’effort d’améliorer la qualité et j’approfondis mes connaissances sur l’orchestration et le son mais je veux tout réaliser moi-même, je ne précipite rien. Travailler pour un label m’a permis de sortir de mon monde, de montrer du soutien et d'être soutenue par d’autres artistes. Du début à la fin, cette année fut la plus difficile de ma carrière tant positivement que négativement ; elle m’a certainement rendue plus forte et m’a montré comment me concentrer sur ce qui en vaut la peine et ceux qui me sont chers.

I think for everybody who keeps working and searching, evolution comes naturally. Having opportunity to work almost exclusively on music is a huge progress for me since I moved to UK. It seems like the number of musical opportunities doubled or tripled. Also since I settled in Glasgow, the variety of projects is much greater. It definitely gave me a little bit more freedom and confidence. I press for better quality and I am not rushing anything. I am widening my knowledge about orchestration and sound but also I want it to be mine. Working for the label also helped me to get out of my own box and show support and be inspired by fellow artists. This has been from the start till the end the most difficult year ever (in a good and a bad way); it certainly toughened and made me more focused on everything what is worth and dear to me. I think the experience resonates in my music.

Depuis 2011, tu es installée en Grande-Bretagne, à Glasgow depuis janvier 2012. Est-ce ton vrai premier album britannique ? Quel influence a la Grande-Bretagne sur toi ?
You lived in UK since 2011 (in Glasgow since January 2012). Is it your first and real British album? In what does UK influence your music?

Je reste toujours très polonaise, haha ! J’ai des problèmes à mettre en relation l’art, la nationalité ou le sexe. Je ne reconnais pas ces catégories - si on ne parle pas de la musique folk. Mais ta question est intéressante, disons que cet album a été enregistré dans un endroit parfait. J’ai commencé à enregistrer ici et je suis ravie d’être de retour. Je suis particulièrement influencée par la musique britannique, surtout le post-punk et le trip-hop. Petite, je préférais l’ours Paddington à Mickey Mouse, mais la vraie raison pour laquelle je me sens comme à la maison ici est le sens de l’humour.

I still remain very Polish ha! I have trouble connecting art with nationality or gender. I never recognize these categories (unless we are talking about folk music). But your question interestingly gave me an answer... Let's say this record was made in the right place. I started my recording journey here and I am glad to be back. I am decidedly influenced by British culture. I am particularly influenced by British post punk and trip hop. As a kid I felt more for Paddington Bear than for Mickey Mouse. But what really makes me feel at home is the sense of humor.

Sur la reprise J’ai Bien du Chagrin de Françoise Hardy, tu chantes pour la première fois en français. Est-ce une manière de retourner l’attention que te porte ce pays ?
With the Françoise Hardy's cover J'ai Bien du Chagrin, you sing in French for the first time. Is it a way of returning all the attention which this country carries you?

C’est un clin d’œil à mon public français, c’est sûr. Mon français n’est pas au point alors j’espère que je ne vais offenser personne. Je suis plutôt étonnée par le succès que j’ai ici et j’espère que mon public français va encore s’agrandir. J’adore jouer en France.

It is a little curtsey in the direction of my audience in France for sure. My French is rubbish, so I just hope it will not offend anybody. I am quite amazed by the attention I get there and only hope my audience in France grows. I love playing there.

Est-ce que tu pourrais expliquer le concept d’Ela and Thee Prophets ?
Can you explain the concept of Ela and Thee Prophets?

J’ai fait quelques remixes, je les ai trouvée extrêmement inspirants, et je me suis demandé ce que j’aurais en retour en laissant en libre accès mes morceaux. Carl pensait que ça pouvait servir de prétexte pour regrouper des amis sur une compilation LP limitée du label. Le titre de ce remix est un clin d’œil aux grands dubs masters, qui sont ma principale source d’inspiration et Thee Temple ov Psychick Youth, la bible de Clan Destine Records.

I did a few remixes myself and found it incredibly inspiring, so I wondered how would that be to give stems of my music away and wait for what comes back? Carl thought this would be a great pretext to put together friends and artists on the label and make a limited run compilation LP. The title of the remix is a wink in the direction of great dub masters, who are my major inspiration and Thee Temple ov Psychick Youth - Clan Destine Record's bible.
Tu travailles avec Carl de Clan Destine Records. Est-ce une source de motivation de plus pour produire ta propre musique ?
You're working with Carl for Clan Destine Records. Is it a source of additional motivation to produce your own music?

Bien sûr. C’est d’autant plus logique que j’enregistre avec Clan Destine car on habite dans la même maison. Depuis 2011, j’ai sorti sept singles avec Clan Destine : NEO PI-R (cassette et LP), High Moon/Low Sun (réédition cassette), 80 Minutes of Funk (cassette avec Curt Crackrach), Statement (cassette avec Dirty Beaches, Slim Twig et U.S. Girls), Ela and Thee Prophets (remix LP) et Tumult in Clouds.

On tourne et on fait du DJing ensemble. Nous sommes une bonne équipe ; on connait très bien nos rôles. Carl a une connaissance musicale incroyable et il partage généreusement son expérience. Il a monté tous mes enregistrements depuis Mars is Heaven et il est également mon principal conseiller sur les mixes finaux. Nous sommes une équipe mais aussi les meilleurs amis du monde. Je sais qu’il me dirait si ma jupe était accidentellement coincée dans ma culotte - musicalement aussi.

Naturally. It makes more sense that I release on Clan Destine since we live in the same house. Since 2011 I was involved in seven releases with Clan Destine. NEO PI-R - Tape and LP, High Moon/Low Sun – re-release on Tape, 80 Minutes of Funk - split Cassette with Curt Crackrach, Statement - 4-way split LP with Dirty Beaches, Slim Twig and U.S. Girls, Ela and Thee Prophets - remix LP and Tumult in Clouds - 2LP.

We tour together and we DJ together. We are a good team; we know our roles at this point pretty well. Carl’s knowledge about music and sound is insane and he shares his expertise generously. He has been mastering all my records since “Mars is Heaven” and is my main advisor in final mixes. We are partners but also best friends so I know he would tell me if my skirt got accidentally tucked in my knickers (musically too).

Quels sont tes nouveaux projets ?
What are your next projects?

Peut-être une compil’ de cinq CD avec hartzine ??!!! Haha ! J’ai quelques idées en tête. Pour l’instant, je suis obligée de me reposer jusqu’à la fin du mois de mars. Je devrais avoir les idées un peu plus claires - sois sûr que je te tiendrai au courant.

I have a few ideas but. Perhaps 5xCD solo box set with the zine… there is so much in my head. I am forced to rest till March. I will let you know then.

Traduction : Alexandra & Julien Strelcova.

Tracklisting

Ela Orleans - Tumult in Clouds (Clan Destine Records, 2012)

A1. A Jealous Lover
A2. Kinolab
A3. Dark Wood
A4. This Is
A5. Nocturne

B1. Clangers in the Night
B2. Leopard
B3. Longing
B4. Station in Shadows
B5. Light at Dawn

C1. J'ai Bien du Chagrin
C2. Diving Into the Wreck
C3. Risky Trip to the Underworld
C4. Tumult in Clouds

D1. All Men
D2. Where Are You
D3. Your Fame
D4. Rolling Waters
D5. In the Night

Ela Orleans - Ela and Thee Prophets (Clan Destine Records, 2012)

A1. Axon Terminal Voices (Silver Strain Remix)
A2. Amsler Grid (Slim Twig Remix)
A3. The Season (The-Drum Remix)
A4. She Who Could BIND You (Pyramids of MU Remix)
A5. Apparatus (Skitter Remix)

B1. Something Higher (Dan Melchior Remix)
B2. I Know (Mushy Remix)
B3. Planet Mars (Os Ovni Remix)
B4. Light at Dawn (Nattymari Remix)
B5. Walkingman (Fostercare Remix)
B6. Living World (U.S. Girls Remix)


Les recommandations de Pop Culture Shop : Gray - Shades of...

Ainsi nous poursuivons notre nouvelle rubrique « coup de cœur du disquaire ». Chez hartzine, nous sommes amateurs de musique en tout genre, voire tout support, mais rien ne vaut un bon vinyle ou une bonne vieille cassette. Et quand nous sommes en manque d’inspiration, c’est dans la boutique de Fred Paquet que nous allons nous ressourcer. Situé en plein milieu de Bastille, plus exactement au 23 rue Keller, Pop Culture Shop se révèle être une vraie mine d’or pour le profane comme pour l’auditeur exigeant. Entre comic store et disquaire de haute volée, la boutique de Fred regorge de multiples trésors dont il nous offre une visite guidée à travers une sélection personnelle, nous permettant de découvrir quelques perles sélectionnées exclusivement par notre hôte. Chaque mois, retrouvez donc le conseil de notre disquaire que nous décortiquerons pour vous.
Les plan mères-filles ça vous botte ? Vous allez me dire : "Mais qu’est-ce que ce genre de phrases vient foutre sur hartzine ?". Et pourtant, il suffit souvent que l’on parle de Vincent Gallo, pour que les lectrices (j’ai pas dit les nôtres) se mettent en émoi… Figure emblématique de l’underground US, gueule d’amour à la fois rebelle et mélancolique, bousillant sa carrière pour avoir enfoncé son engin au fond de la gorge de Chloë Sevigny sur grand écran, et ce jusqu’à la garde. Ce que l’on ne sait peu ou prou sur ce pervers sans âge, c’est que dès 16 ans, le minot traînait ses guêtres du côté de Domntown, s’acoquinant avec un certain Jean-Michel Basquiat - cet illuminé du ghetto, las de s’exprimer à travers ses pinceaux, montant le projet Gray aux côtés des musiciens expérimentés  Nick Taylor et Michael Holman. En résulte l’un des projets les plus emblématiques mais aussi les plus confidentiels du début des eighties.  Proche de la musique d’avant-garde, les mélodies de Gray déroutent…. Les éminents membres de la beat generation ne rechigneraient en rien devant cette face A qui transpire le jazz-industriel, démonstration sonore de ce que William S. Burroughs s'échinera à tenter de transcrire vingt années durant dans les rayons des microsillons. Et que dire de cette face B qui, avec des chansons comme Life on the Streets, préfigure l’avènement du hip-hop qui bourgeonne dans les ghettos de la grosse pomme. Confirmation avec Docktor Dhoom, qui pourrait se révéler finalement être le premier titre hardcore  de la décennie.

Au-delà des arguments de vente de notre disquaire préféré : “À écouter car c'est l’un des disques de Jean-Michel Basquiat, et numéroté et signé… mais aussi un triomphe de son époque… " Donc bien que limité à 1000 exemplaires, même s'il me semble que Nick Taylor et Michael Holman n’aient pas signé chaque disque…  Je retiendrai cette dernière phrase, “Triomphe de son époque”… Car derrière ce Shades of… toute une histoire se tisse, celle d’artistes connus et méconnus, celle d’artistes oubliés et célébrés… Mais surtout, en quelques minutes, les vingt dernières années et peut-être les vingt prochaines d’une New-York, qui, à l’écoute de cet album, aura cessé d’être ce microcosme  d’une révolution que nous attendions tous… Enfin qui sait ?

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Album preview

Gray - Dan Asher

Tracklist

Gray - Shades of... (Plus Safe Records, 2012)

1. Wig
2. Pillar of Salt
3. Ashley Bickerton
4. The Man Who
5. Gauntlet of Wriggly’s
6. Eight Hour Religion
7. Figure it Out
8. Dan Asher
9. Suicide Hotline
10. Cut it Up High Priest
11. I Know
12. Mockingbird
13. Washington, D.C 20013
14. Life on the Streets
15. Doktor Dhoom


The KVB - Immaterial Visions

On pourrait reprocher à Hartzine de faire l’apologie des artistes que l’on apprécie, mais ce serait là réduire le talent de ces mêmes musiciens que nous suivions alors qu’ils n’étaient que de jeunes pousses. Car oui, il faut se rendre à l’évidence, The KVB fait partie de ces projets qui ont su nous surprendre et nous ravir au fil des sorties. Trois albums en trois ans pour le duo anglais qui s’est tout d’abord lancé comme un obscur caprice post-adolescent de raviver dans le coin d’une chambre les braises d’une cold-wave post-mortem sur lesquelles bien d’autres auront tenté de souffler, sans talent. La suite, nous la connaissons par cœur : après un passage remarqué sur les labels Downwards et Clan Destine Records, c’est au tour des Ricains de Minimal Wave via leur subdivision Cititrax de jeter leur dévolu sur la musique anachronique et infernale du couple Klaus Van Barrel et Kat Day, revisitant une fois encore les spectres mélodiques d’une Angleterre poisseuse et embrumée.

Tout commence par Shadows, single cinglant, clippé une fois de fois de plus par Kat Day herself et jeté en pâture aux internets par un label aussi sournois que bienveillant en guise d’outil de communication pour ce futur Immaterial Visions à paraître. Impossible de ne pas se sentir happé par ce mélange de néo-psychédélisme et d’acidité, cocktail abrasif aussi fascinant que tonitruant. Et si l’album Always Then laissait entrevoir la possibilité d’un certain virage plus noisy, Dayzed le confirme avec brio, rendant hommage à un shoegaze à faire blêmir My Bloody Valentine. Des contorsions bruitistes entrelacées de vocalises traînantes et lancinantes habillent ces mélodies d’une rugosité extrême qui avait fini par manquer à des artistes phare du genre, comme A Place to Bury Strangers, pour ne citer qu’eux.  Et pour ceux qui en douteraient encore, il suffira de se passer For a Day pour s’en convaincre. Mais si cela doit en rassurer certains, le duo n’a pas pour autant succombé à la surenchère de barouf des larsens.  Old Life, perle de minimalisme lo-fi, subjugue par un maniérisme électronique hérité des eighties et vicié par une distorsion qui monte crescendo, emmenant l’auditeur vers d’autres sphères. Très logiquement, on ne peut s’empêcher de penser à Blank Dogs ou encore The Soft Moon à l’écoute de ce court LP, bien trop court évidemment, mais doté d’une richesse intarissable. Et là où Pray to the Light Machine ravira nos corbacs 2.0 de mélodies digitales nappées de mélancolie funeste et fleurant l’odeur croupie des cimetières, Lines secoue de sa ligne de basse mortifère, petit bijou dancefloor pour tout nightclubber en mal de néons.

Donc peu ou pas de déceptions sur cet Immaterial Visions, si ce n’est l’absence des remixes attendus de Regis et Silent Servant certainement reportés afin de fournir un peu plus un single à venir. Quoiqu’il en soit le groupe prouve avec ce nouveau disque qu’il n’est plus le challenger d’autrefois, et confirme une fois pour toutes les espoirs que nous avions mis en lui. J’aimerais pouvoir dire qu’avec Immaterial Visions, The KVB a atteint des sommets, mais je crois que nos Londoniens ne finiront jamais de nous surprendre.

Vidéo

Tracklist

The KVB – Immaterial Visions (Minimal Wave/Cititrax , 2013)

1. Shadows
2. Dayzed
3. I Only See the Lights
4. Lines
5. Old Life
6. For the Day
7. Pray to the Light Machine
8. Human


Henryspenncer - Saturn

Si le label parisien Bookmakers Records sévit depuis mars 2011 et la sortie du premier LP d'Henryspenncer - projet solitaire de Valentin Féron par ailleurs membre dudit label -, c'est successivement par le biais de l'ultra-recommandé LP vinyle Good Morning Africa de Michael James Tapscott paru en février 2012 et celui récent et non moins mémorable d'Appalache, Sourire (lire), que ce dernier allait définitivement apposer son nom aux côtés de ceux hexagonaux dont on ne tarit pas d'éloges, entre exigence et indépendance, BLWBCK, Hands in the Dark, La Station Radar ou Fin de Siècle. Et s'il convient de prendre la mesure scénique de leurs productions à l'occasion d'un concert réunissant Seabuckthorn et Appalache le 22 février prochain à l'Espace B (event FB), le 14 du même mois sera disponible, en co-réalisation avec le label romain Trips Und Träume, le second long format d'Henryspenncer. Faisant suite à un split EP partagé avec Among the Bones, Saturn révèle en six morceaux et dans ses grandes largeurs la palette d'émotions susceptibles de naître de la guitare d'Henryspenncer, invitant à ce voyage introspectif, immobile et infini, celui où la psyché s'échappe par les soupiraux de paupières mi-closes. C'est plongé dans la nuit noire de nos intentions que ce disque acquiert sa dimension, quelque part entre intimité blême et géographie cosmique. Alternant drone suspendu aux aspérités temporelles (Mirages), psychédélisme ouaté (Eclipse), mais aussi folk méandreux (Canyons à laquelle participe Michael James Tapscott à l'harmonica) et brouillards de saturations concassés de rythmiques lourdes (la seconde partie de Gambetta, l'ultime et sublime Sarah), Saturn est le fruit de deux années d'écriture et d'un méticuleux travail d'enregistrement au studio Holy Mountain de Londres. Rien que le nom de celui-ci (voir) évoque la puissance psychédélique d'un ensemble à découvrir ci-après.

Vidéos

Tracklist

Henryspenncer - Saturn (Bookmakers Records / Trips Und Träume, 14 février 2013).

01. Gambetta
02. Canyons
03. Mirages
04. Nebula
05. Eclipse
06. Sarah


Girls Names - The New Life

Quelques formats courts - dont un EP inaugural paru en 2010 via l'infaillible catalyseur Captured Tracks - trois split singles - deux avec les Californiens de Brilliant Colors et Heavy Hawaii, un partagé avec les Londoniens de Weird Dreams - ainsi que Dead to Me, un LP conjointement sorti via les structures Tough Love Records et Slumberland Records, auront donc suffit au désormais quatuor Girls Names pour installer son patronyme dans la liste des futures formations propulsées sur les devants de la scène. Ajoutez à cela le maxi The New Life, comprenant une relecture de ladite chanson par JD Twitch Optimo et annonçant dès novembre dernier l'album du même nom à voir le jour le 18 février prochain, et le quidam retient littéralement son souffle à la veille de l'éclosion imminente et savamment orchestrée d'un énième phénomène dont il se jure de ne rien louper - quitte à prépayer dès aujourd'hui son pass trois jours au Festival Pitchfork. Au bout du rouleau, empêtré dans un hiver à la rudesse névrotique, le quidam en question n'arrive d'ailleurs plus à s'astiquer les tympans, ni à l'écoute du déjà éculé Calendar des Russes de Motorama (lire), ni à celle, sous perfusion rétro-pédalo, des Américains de Blouse (lire). Il se fade et s'enthousiasme pour Aline (ex-Young Michelin), c'est dire. Putain de dépression. Et si les Belfastois emmenés par Cathal Cully n'ont cure des pannes érectiles inhérentes à la grégarité indie - ne rechignant pas à arguer de-ci de-là que The New Life est l'occasion à la fois d'un nouveau départ et d'un perfectionnement susceptibles, pour eux, d’envisager sereinement l'avenir, "The New Life is what follows now" - il n'empêche que leur tambouille, censée embraser les cœurs en dix morceaux, s'avère foutrement malhonnête.

Pas question ici de faire le procès d'un groupe sans âme, les Irlandais ayant quoiqu'il arrive toujours une âme, mais plutôt de questionner l'originalité, voire l'essence, d'un disque réussissant à mettre tout de go l'auditeur mal à l'aise face à ses propres contradictions : bien qu'agréable à écouter et remarquablement produit, bien que transpirant de maîtrise et dépeignant à merveille le gris retors du ciel - La nuit pluvieuse clapote sur tout, embrasse partout hommes, femmes et villes en un flot unique de poésie triste (Kerouac, Les Souterrains) -, The New Life glisse dans le temps tel un aréopage éphémère, de vide et de rien, telle une vaste crevasse sombre où gisent mollement fantômes du passé et figures décaties du présent. Surpris d'apprécier de si détestables pantomimes de Wire, Joy Division ou The Cure, n'éludant pas même les filons grossiers de leur inspiration, on tape du pied dès Drawing Lines et Hypnotic Regression plantant derechef ledit décorum testamentaire, celui où s'enchevêtrent autour d'une voix à la gravité caverneuse - legs intemporels d'un Ian Curtis, Morrissey ou d'un Robert Smith, le charisme en moins -, lead guitare volage, basse ronde, batterie sèche et minimaliste. Que Martin Hannett se retourne dans sa tombe mancunienne. Véritable capharnaüm post-punk, siphonnant s'il le fallait les canons de l'indie-pop chère à Echo and the Bunnymen ou The Smiths, The New Life pourrait presque faire l'objet d'un test de paternité : n'est-ce pas l'album que The Horrors n'a jamais pondu après Primary Colors ? Pomper Faris Rotter, passé maître dans l'art de ne rien inventer, fallait y penser. Chacun s'arrangeant avec sa propre morale, les évidentes A Second Skin et The Olympia seront perçues ou non telles de véritables fulgurances, Projektion telle une iconoclaste figure de style - où d'un break surgit de vacillantes saturations - et le morceau-titre The New Life comme une mise à jour pop de l'oxymore krautrock - juxtaposant stricte discipline et liberté absolue. Mais en fait, avec The New Life, sublimement cohérent et référencé, Girls Names grave dans le sillon le défaut de ses qualités : quelque chose qui ressemble à l'ennui. Taillé pour le Festival Pichfork on vous dit.

Agenda

Girls Names sera en concert le 27 février au Point FMR.

Audio

Tracklist

Girls Names - The New Life (Tough Love Records / Slumberland Records, 2013)

01. Portrait
02. Pittura Infamante
03. Drawing Lines
04. Hypnotic Regression
05. Occultation
06. A Second Skin
07. The Olympia
08. Notion
09. Projektion
10. The New Life


Frustration - Uncivilized

Deuxième album seulement pour les Parisiens de Frustration malgré dix années d'existence, ça donne une idée de l'état d'esprit du groupe : Frustration n'est pas un gagne-pain, et surtout pas une obligation. D’où peut-être cette urgence et cette intensité se dégageant de leurs morceaux, qui les préservent de toute critique visant à les faire passer pour de simples revivalists, restés coincés et vautrés en 1984 sur un matelas de disques de The Fall et Joy Division. C'est en effet de post-punk dont on parle ici, à grands renforts de guitares estampillées Manchester, de synthés antiques et de batterie martiale. Seulement, à la différence de wagons entiers de groupes en toc se contentant de verser dans l'hommage, le quintette français, lui, a digéré depuis longtemps ses influences, et n'en est plus au stade de se demander si sa musique sera bien accueillie par les thuriféraires de la sainte-chapelle mancunienne. Non, Frustration serait plutôt dans l'idée de continuer simplement le boulot, et décoche avec Uncivilized 12 titres comme autant de coups de pelle dans la gueule, mais infligés avec une classe indéniable. Car contrairement à ce qu'annonce le titre de l'album, civilisés, les membres de Frustration le sont. Ils donnent simplement raison à Freud qui expliquait que l'état civilisé, à l'origine de nombreuses frustrations, pouvait souvent conduire à de sérieux accès de violence. Sur cet album, les cinq Parisiens se font leur propre thérapie, à base de chansons directes et tranchantes, mais pas barbares pour autant : il y a indéniablement du travail, et un sacré niveau d'exigence. La production, assurée par les gredins de Blackmail, n'y est sans doute pas étrangère. Mais l'essentiel, ce sont bien ces chansons à l'efficacité redoutable, qui tantôt nous donnent envie de conquérir la piste de danse - les tubes It's Gonna Be The Same ou I Can't Forget You, la synthétique et implacable Dying City - tantôt nous poussent à casser du mobilier urbain, voire domestique, et en plus avec Premeditation. Sur One of Them, on envisagera même de se faire une petite balade nocturne dans un entrepôt désaffecté de Düsseldorf, alors même que l'introductive Worries nous avait déjà quand même bien mis les chocottes, le chant sombre et habité de Fabrice Gilbert aidant. Avec Uncivilized, le groupe risque bien de faire de sacrés dégâts et de s'affranchir de toute concurrence dans l’hexagone, voire au-delà. Espérons donc seulement que leur popularité grandissante ne les affranchisse pas non plus de leurs instincts destructeurs.

Audio

Tracklist

Frustration - Unicivilized (Born Bad Records, 2013)

1. Worries
2. Assassination
3. Around
4. It's Gonna Be the Same
5. Uncivilized
6. Angle Grinder
7. Believe Me or Not
8. Dying City
9. We Miss You
10. Premeditation
11. I Can't Forget You
12. One of Them?


Autre Ne Veut - Anxiety

Il existerait un mouvement musical, littéraire, cinématographique, pataphysique, appelé "avant-pop", dont Autre Ne Veut ferait partie. "Avant" comme dans "avant-garde", donc. Dans les grandes lignes, cela consisterait à concilier des exigences musicales ambitieuses aux intentions fédératrices et décomplexées de la pop la plus accrocheuse. Si le terme est utilisé par certains pour qualifier de la musique créée dès les années 1960, il renvoie aujourd'hui surtout à un groupe de musiciens contemporains (Rhye, How To Dress Well, voire le Mikky Ekko produit par Clams Casino) qui cherchent à marier des instrumentations électroniques modernistes et sophistiquées à des vocalises dignes des plus grosses têtes du R'n'B et de la pop mainstream.

Les plus sceptiques considèreront que des divas qui chantent sur des petits prouts électro-pop, cela n'a plus rien de très avant-gardiste, et que le simple fait de se dire avant-quoi-que-ce-soit relève, au mieux, du prétentieux. Les plus positivistes, eux, trouveront cela assez enthousiasmant que l'on puisse encore envisager une avant-garde musicale, en 2013, alors que même votre petite sœur de 15 ans se proclame post-moderne.

Arthur Ashin, alias Autre Ne Veut, trentenaire de Brooklyn, petit chouchou de Pitchfork et heureux détenteur d'un Master de psychologie, serait donc à compter dans le rang des avant-popistes. Effectivement, si son penchant pour les vocalises lascives à gorge déployée suggère un goût certain pour Usher et R. Kelly, ses compétences de producteur électro-pop évoquent autant les beats ouatée de Clams Casino que les grooves opiacés de The Weeknd ou l'excentricité sensuelle de Purity Ring.

Les dix chansons qui composent Anxiety, le second album d'Autre Ne Veut, forment un florilège exaltant de sons abstraits, de beats langoureux et de lignes vocales aguicheuses. Seule composante organique, la voix d'Ashin est incontestablement l'élément central d'Autre Ne Veut. Surnageant et virtuose, le chant progresse toutes brides lâchées, le but étant de mettre en voix l'anxiété sans fatalisme mais avec beaucoup de dramatisme et, surtout, avec un maximum de souffle, les lèvres grandes ouvertes et la tête dans le guidon.

Malheureusement, Ashin tend à pêcher par excès, et la performance vocale devient parfois une démonstration pompeuse et maniériste qui s'avère un peu usante. D'autant qu'Autre Ne Veut cultive une esthétique du heurt et de la rupture qui rend le fil des morceaux parfois assez difficile à suivre. Autre Ne Veut est donc à écouter avec parcimonie, en privilégiant les meilleurs titres. À savoir Counting, single langoureux au possible à falseto et claquements de doigt et featuring de Mykki Blanco ; Play by Play, titre maximaliste qui joue avec les codes mainstream pop les plus aguicheurs ; ou encore World War, lente balade déchirante, sombre et éthérée de 5'42 qui conclut l'album.

Ainsi, malgré ses débordements, Anxiety reste une ode sentimentaliste et grandiloquente assez grisante. C'est un plaisir coupable intelligent, ambitieux et sincère à jeter au visage des plus rabat-joie.

English version

There would exist a music, literary, cinema, pataphysics movement, called 'avant-pop,' and Autre Ne Veut would be part of it. 'Avant' as in avant-garde. In broad outline, it would be about reconciling demanding music ambition and the federative and complex-free intentions of the most catchy mainstream pop. If some use 'avant-pop' to qualify music created as early as the 60s, the term now mainly refers to a group of contemporary musicians (Rhye, How To Dress Well, and, why not, Clams Casino produced Mikky Ekko) that try to mix modernist and sophisticated electronic instrumentations and vocal lines inspired by the biggest badasses in sequin r'n'b/pop music.

The toughest skeptics might think that divas singing over electronics blops is not such a avant-garde thing anymore and that, actually, pretending you're avant-gardiste is, at best, pretention. The merriest positivists, though, might find it quite enthusing that one could imagine a thing such as an avant-garde, in 2013, when even you're 15-year-old sister proclaims herself post-modernist.

So Arthur Ashin, aka Autre Ne Veut, thirty-something Brooklyner, Pitchfork fav and Psychology grad, would be part of the avant-popers. Indeed, his penchant for lascivious vocal noodling suggests a certain fondness for Usher and R. Kelly, and his electropop producer skills evokes as much the cottony beats of Clams Casino as the opiated grooves of The Weeknd or the eccentric sensuality of Purity Ring.

Anxiety, Autre Ne Veut second album, is a thrilling ten-song anthology of abstract lush sounds, languid beats, and enticing vocal lines. The only organic component, Ashin's voice is the unquestionably the central element of Autre Ne Veut. Floating high, crisp and virtuoso, the singing goes on bridlelessly, the aim being to chant anxiety and uneasiness without fatalism, but with a great deal of drama and, above all, with as much breath as possible, lips wide open and head to the grindstone.

Unfortunately, Ashin, at times, tries too hard to do too much, leaving the vocal display sounding like a rather pompous and mannered diva show -- which can quickly become wearing. Moreover, Autre Ne Veut cultivates a jerky aesthetic where breaks and rupture prevail, making the flow hard for the listener to follow. For the better, Autre Ne Veut is to be appreciated with parsimony, favoring the highlights. Which are, in order of appearance: Play By Play, a maximalist track that smartly plays with catchy mainstream pop gimmicks; Counting, an utmost languid song with fragile falsetto and clever finger snapping; and World War, an unbearably slow and harrowing soulful 5'42 ballad, somber and ethereal, which ends the album.

So in spite of his excesses, Anxiety is a heady sentimentalist and grandiose ode to feeling bad and yelling so. It's a smart, ambitious and sincere guilty pleasure to be thrown to the faces of the worst party poopers.

Vidéo

Tracklist

Autre Ne Veut - Anxiety (Mexican Summer/Software Recording Co, 2013)

1. Play by Play
2. Counting
3. Promises
4. Ego Free Sex Free
5. A Lie
6. Warning
7. Gonna Die
8. Don't Ever Look Back
9. I Wanna Dance With Somebody
10. World War


My Bloody Valentine - MBV

En 1991, j'avais 11 ans. Autant dire que la déflagration Loveless a eu lieu sans moi. On n'est pas sérieux quand on a 11 ans. D'ailleurs, à cette époque, la notion de découverte musicale se résumait pour moi à trifouiller dans les vinyles de mes parents. Bon, de ce côté-là j'ai eu de la chance, malgré le vague souvenir d'avoir côtoyé un disque de Vangelis, ils avaient plutôt bon goût. Et puis forcément, à 15-16 ans, les choses ne sont plus les mêmes. Parce qu'à cet âge, Nirvana, Dinosaur Jr ou Teenage Fanclub étaient passés par là. Je me sentais un peu esseulé dans mon environnement direct, mais j'étais dépositaire d'un secret qui n'appartenait qu'à moi : non mais qui, à part moi, pourrait apprécier ces disques à leur juste valeur ? J'avais découvert - essentiellement, il faut le dire, avec le Grand Prix de mes Écossais préférés - que guitare noisy et romantisme, violence et délicatesse pouvaient faire bon ménage. Une bande-son qui pouvait à la fois résonner avec les affres du romantisme adolescent et le besoin physiologique de se défouler. Enfin, j'avais découvert... Forcément, pour les découvrir, j'avais eu besoin d'un passeur. Et à l'époque, je lisais frénétiquement Les Inrockuptibles, qui eux aussi - époque bien lointaine et surtout définitivement révolue - représentaient à mes yeux une sorte de subversion. Et à force de les lire, il fallait bien un jour que je m’intéresse au cas de My Bloody Valentine. Apparemment, j'avais raté quelque chose de Huge... Un disque qui me ferait oublier tous les autres. Là, c'est sûr, on me promettait du rêve : non seulement mon petit cœur allait se serrer, mais en plus j'allais me vriller les tympans comme il se doit. J'allais décoller le papier peint de ma chambre. Promesse tenue. Enfin, pas complètement : quelques années ont passé, et je n'ai pas oublié Teenage Fanclub, loin de là. Mais il n'empêche : Loveless, je l'avais pris en pleine poire, et des étoiles, j'en avais vu tourner des galaxies entières, étourdi par tant de beauté vénéneuse, de violence sourde, de fragilité maladive. Alors si pour moi, l'attente aura été moins longue que pour ceux qui avaient assisté, médusés, à la naissance de Loveless, elle n'en aura pas moins été interminable. J'ai vieilli, écouté des tonnes de disques, découvert des artistes incroyables, mais la sortie d'un nouveau My Bloody Valentine, là, quand même, ça mérite une petite seconde d'hystérie introspective. Mais la question principale est bien de savoir, avant écoute, quoi en attendre. Mon désir est-il de retrouver le groupe là où je l'avais laissé à l'époque ? Ou ai-je le secret désir de voir à quel point Kevin Shields a pu évoluer en vingt ans, alors que des cohortes d'héritiers plus ou moins lointains et talentueux sont passés par là, ont continué le travail d'exploration sonore et de mutation de textures alors inédites ? Ai-je envie que ce m b v soit un nouveau choc esthétique, faisant s'écrouler, comme jadis, les fondations d'un genre qui fut alors propulsé dans une autre dimension ? En somme, est-ce que j'attends quelque chose de nouveau de la part du groupe ? C'est finalement dès les premières notes du nouvel album que j'aurai ma réponse : le frisson dû à mes retrouvailles avec cet univers inimitable dépasse largement celui provoqué parfois par la nouveauté. Car il faut bien le reconnaitre, rien n'a foncièrement changé en vingt ans chez My Bloody Valentine : on se retrouve en territoire éminemment connu, avec ces textures supersoniques, ce chant intemporel de la sirène Bilinda Butcher, cette toxicité sournoise. Et c'est bon, sacrément bon, de retrouver tout ça. Des chose ont évolué, quand même : les rythmes semblent plus marqués, sans aller jusqu'à dire qu'ils seraient martiaux, comme sur l'étonnamment pop new you, réponse à la planante is this and yes et ses orgues cosmiques. Mais avant d'entrer dans le détail de ces 9 nouveaux titres tant espérés, il faudra encore bien du temps. Laisser le temps à l'esprit de reprendre le pas sur le corps, transpercé si aisément par ces nouvelles saillies. Laisser la raison l'emporter sur les émotions. Parce que pour le moment, on se dit juste qu'on a de la chance d'avoir ce nouvel os à ronger, et que la concurrence, si d'aventure il en existe une, ne s'en remettra pas. Non seulement parce qu'on a retrouvé tout ce qu'on avait finalement perdu, mais aussi parce que Kevin Shields se paye  le luxe, avec nothing is et surtout wonder 2, hallucinante tempête sonique, d'explorer des territoires sonores encore jusque là inexploités par son cerveau malade, ni par aucun autre, d'ailleurs. À l'image de l'artwork de ses albums, My Bloody Valentine, s'il ne change pas vraiment de style, change toutefois de coloris. Une fois n'étant pas coutume, on se sentira donc proche de l'anecdotique Sébastien Tellier : oui, en 2013, My God Is Blue.

Audio

Tracklist

My Bloody Valentine - m b v (2013)

01. she found now
02. only tomorrow
03. who sees you
04. is this and yes
05. if i am
06. new you
07. in another way
08. nothing is
09. wonder 2


A$AP Rocky - Long. Live. ASAP

« Pussy, money, weed ». A$AP Rocky aime les filles faciles, l’argent qui brille, la drogue qui clôt à demi les yeux. Ce n’est pas original pour un rappeur mais ce qu’il aime, A$AP Rocky a su le raconter de manière inventive. Avec des beats en chopped & screwed rusés, une langueur urbaine, des basses oppressantes et beaucoup de certitudes moites. Il y a un peu moins de deux ans, A$AP, ce jeune garçon ayant grandi sur la côte est, avait émoustillé les milieux de la musique indépendante : sa mixtape Live. Love. ASAP avait tout de suite semblé passionnément innovante. À cette époque il faut dire (où le terme swag était encore mystérieux, comme un mot indien utilisé dans un jargon d’initiés), le clip du titre Purple Swag avait rappelé l’ambiance trash et vaine des films d’Harmony Korine. On avait crié au génie comme on l’avait fait avec Tyler, the Creator quelques mois auparavant. On s’était passionné pour une bande-son qui semblait annoncer le hip-hop du futur.

La sortie d’un duo avec la belle quoiqu’insignifiante Lana Del Rey a changé la donne. A$AP Rocky, se sont demandé certains, serait-il un pur produit de consommation ? Surferait-il sur la vague d’une indie pop commerciale pour capter un auditoire large et à l’affût de la vogue ? Pour répondre à ces questions, il faudrait sans doute se rappeler que le hip-hop n’est pas pur. Il s’est compromis dans des logiques consuméristes, a joué le jeu du système, flatté les passions vulgaires de jeunes gens cherchant à s’encanailler. Ce caractère obscène et séduisant à la fois est déjà vieux : A$AP Rocky n’est pas le premier à dire qu’il aime les filles faciles, l’argent qui brille, la drogue qui clôt à demi les yeux. Mais aujourd’hui, alors que son style redoutablement efficace est même plagié par ce vieux roublard de Kanye West, les centres d’intérêts d’A$AP Rocky ont quelque chose d’un peu décevant. Et certains de ses choix artistiques semblent plus opportunistes que créatifs.

C’est ce qui frappe en premier lieu dans son premier album si attendu, Long. Live. ASAP. Pourtant, il serait absolument hypocrite de nier la force d’un grand nombre de chansons de ce disque. Si les titres semblent tout d’abord surproduits, ils n’ont en fait pas perdu la méchanceté teigneuse des premiers enregistrements. Le titre liminaire, éponyme de l’album, est ainsi d’une intelligence incroyable : on entend tout d’abord des instrus conventionnelles mais percutantes, puis des parties chantées densifient peu à peu la chanson en instaurant une tension bizarre. Le déséquilibre est mis en place. Il ne quittera pas le reste de l’album.

D’autres titres retiennent l’attention, on pense à Goldie bien sûr mais la plupart des très bons morceaux du disque, A$AP Rocky ne les a pas créés tout seul. À diverses reprises en effet, Rocky reprend les codes esthétiques de ses aînés californiens du label Black Hippy ou semble influencé par le travail de ses contemporains de talent. Déférent, il le fait savoir en invitant ces mêmes artistes à poser leur voix sur des featurings souvent inspirés. A$AP tisse en effet avec son premier album une sorte d’anthologie des meilleurs rappeurs de la nouvelle décennie : il se paie le luxe d’inviter Schoolboy Q pour le titre P.M.W, mixe les flows de Gucci Mane et Wacka Flocka avec bonheur sur le superbe Jodye et crée même un réel miracle en réunissant Joey Bada$$ et Kendrick Lamar sur une même chanson. L’ensemble crée un album mélangé et étrange, moderne par sa diversité mais cohérent par le réseau de correspondances qu’il génère sans cesse. Et, grâce à cette élégance stylistique, A$AP Rocky  prouve qu’il est bien celui qu’il avait promis d’être.

Vidéo

Tracklist

ASAP Rocky - Long. Live. ASAP (RCA Records, 2012)

1. Long Live A$AP
2. Goldie
3. PMW (All I Really Need)
4. L.V.L
5. Hell
6. Pain
7. Fuckin Problems
8. Wild for the Night
9. 1 Train
10. Fashion Killa
11. Phoenix
12. Suddenly
13. Jodye
14. Ghetto Symphony
15. Angels
16. I Come Apart


Les recommandations de Pop Culture Shop : John Carpenter & Alan Howarth – Halloween II Soundtrack

Ainsi nous inaugurons notre nouvelle rubrique "coup de cœur du disquaire". Chez Hartzine, nous sommes amateurs de musique en tout genre, voire tout support, mais rien ne vaut un bon vinyle ou une bonne vieille cassette. Et quand nous sommes en manque d’inspiration, c’est dans la boutique de Fred Paquet que nous allons nous ressourcer. Situé en plein milieu de Bastille, plus exactement au 23 rue Keller, Pop Culture Shop se révèle être une vraie mine d’or pour le profane comme pour l’auditeur exigeant. Entre comic store et disquaire de haute volée, la boutique de Fred regorge de multiples trésors dont celui-ci nous offre une visite guidée à travers une sélection personnelle, nous permettant de découvrir quelques perles sélectionnées exclusivement par notre hôte. Chaque mois, retrouvez donc le conseil de notre disquaire que nous décortiquerons pour vous.

The Thing, Halloween, Assault On Precinct 13 ou encore Dark Star… Pour les plus vieux d’entre vous, ces noms ne sont pas anodins. Eh bien oui, car il s’agit effectivement de petits films d’auteurs réalisés dans les seventies par un certain Jean Charpentier - réalisateur bisseux qui eut son petit succès en réalisant quelques films de frayeur. Cependant notre cinématographe ne s’arrêta pas là puisque, fils de prof de musique, il se met en tête d’écrire les partitions de ses propres longs métrages. Notre cher Jean, se débrouillant pas si mal, se coltine même les BO des franchises qu’il a lui-même enfantées, notamment celle d’Halloween, narrant l’histoire d’un barjot fratricide qui, ayant oublié sa sœur benjamine sur sa liste, retourne dans la petite ville d’Haddonfield, arborant un masque de William Shatner (mettant ainsi fin à la carrière du Capitaine Kirk ! sic !) afin de zigouiller sa frangine… Et aussi tout ce qui bouge !

Bref, vous l’aurez compris, Big John est aussi habile derrière la caméra que quand il pianote sur ses synthés. Et cette bande originale d’Halloween II en est effectivement une preuve des plus flagrantes. Loin d’être une resucée du premier volet, Carpenter y injecte un peu plus de fièvre et de froideur, stigmatisant sans le vouloir le mouvement post-synth qui inspirera des groupes comme Zombi, Zombie Zombie, Umberto et bien d’autres encore… Carpenter revisite ici le thème de son film devenu mythique avec verve, jouant sur un montage plus glacial, troquant le claquement de notes de pianos désaccordés pour la grandiloquence d’orgues affolés. Ces mélodies, Carpenter les doit à Alan Howarth, qui restera très longtemps le compositeur attitré du cinéaste-musicien. Carpenter l’avouera d’ailleurs de lui-même : “Je ne sais pas écrire de musique, en revanche, je sais en jouer…”. Des titres comme Still He Kills ou Mrs Alves ne feront aucunement montre de ce handicap. Et si effectivement, on peut peut-être reprocher à cet album de trop jouer sur des variations du thème principal, on oublierait presque au fil de l’écoute qu’il ne s’agit là que d’une BO et non d’un album originalement construit pour une écoute domestique. Et puis c’est non sans déplaisir que nous retrouvons le Mr. Sandman des Chordettes, véritable classique pop, venant clôturer ce chef-d’œuvre à la fois mésestimé et inestimable.

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John Carpenter & Alan Howarth - Halloween II Soundtrack (Death Waltz, 2012)

1. Halloween II Theme
2. Laurie’s Theme
3. He Know’s Where She Is
4. Laurie And Jimmy
5. Still He Kills
6. The Shape Enters Laurie’s Room
7. Mrs. Alves
8. Flats In The Parking Lot
9. Michael’s Sister
10. The Shapes Stalks Again
11. Operation Room
12. Mr. Sandman


Mount Eerie - Clear Moon/Ocean Roar

Responsable des expérimentations de The Microphones puis de l'éblouissante discographie de Mount Eerie - Phil Elverum est un personnage atypique et décalé, à rebours de l'artiste contemporain. Son besoin de solitude, son désir d'exil, cette relation quasi organique entre ses aspirations musicales et cette nature qui l’obsède - de la beauté froide des grands espaces aux violents soubresauts des océans -, tout semble l’inscrire en porte-à-faux d'une génération de compositeurs ne rechignant jamais à se montrer, ou, tout du moins, à communiquer. Ma dizaine de questions envoyée, c'était feindre d'espérer que, même si l'homme possède un compte twitter, il serait volubile sur sa personnalité tout autant que sur sa musique. Un marécage intime et charnel, défloré ici à l'aune de rares confessions. D'évidence, la plus touchante d'entre toutes reste celle évoquant son rapport solitaire au monde. Un rapport nécessitant une cohérence et une discipline absolues avec soi-même : mise à part une parenthèse de cinq années à Olympia du temps de The Microphones, Phil Elverum est né et vit à nouveau Anacortes - au nord de Seattle dans l'état du Washington -, ville dans laquelle il compose, enregistre et distribue lui-même sa musique par le biais de son propre label, P.W. Elverum & Sun. Ascète dédié à sa propre musique, ledit label n'est que l’idoine artéfact permettant à celui-ci d'explorer de nouvelles idées, tant en terme de packaging - No Flashlight (2005) était par exemple enveloppé dans un immense poster -, que de concept créatif. Le diptyque composé de Clear Moon et d'Ocean Roar, respectivement parus en mai et septembre de cette année, en est le témoignage le plus récent, d'autant qu'une version condensée et égrainée fin octobre sur-ajoute une touche expérimentale à l'ensemble (écouter) - chaque album étant mixé en une seule plage de quelque minutes.

Indéniablement, depuis trois ans Phil Elverum sait où il va. Si son regard exhume tout doute à ce sujet, sa discographie accidentée peut néanmoins confondre d'incertitudes. Depuis 2009 et le ténébreux et Wind's Poem - Phil Elverum scarifiant la plupart de ses compositions d'influences black métal, exceptions faites de Wind Speaks et de l’éternelle Between Two Mysteries, empruntant de troubles résonances à la bande originale du film Twin Peaks -, seul le 7" To The Ground (lire), sorti exceptionnellement via la micro-structure Atelier Ciseaux, brise ce silence finalement loin d'être anodin, puisque successivement Clear Moon et Ocean Roar portent à six le nombre de LP sous le patronyme Mount Eerie.

Loin d'éclipser Clear Moon, Ocean Roar en constitue une sorte de double antithétique fonctionnant, comme au théâtre, en perpétuelle association : la lune paisible et mystérieuse annonce le déchaînement des éléments quand, inversement, de la funeste tempête éventrée procède l'harmonieuse clarté. L'un comme l'autre possèdent donc leur dominante, une thématique ne trouvant son sens qu'au regard de l'autre : de la forêt de cordes, de résonances et de vocalises rassérénées de Clear Moon (Though The Trees Pt.2, The Place I Live, Yawning Sky), de la quiétude de ses embardées célestes (House Shape) et instrumentales (Something, Synthetizer), prennent corps les tumultes de saturations carénant Ocean Roar. Et ce, de l'introductive sinusoïde Pale Lights à la convulsive Waves, où la rythmique se consume d'elle-même sur un tonnerre de distorsions. Les deux Instrumental n’obèrent en rien cette violence viscérale et primaire que la reprise de Popol Vuh, Engel Der Luft, ne fait qu'intensifier.

L’ordonnancement des choses aurait cependant été trop simple si un jeu de miroir ne s’immisçait pas entre les deux LP. Ancient Times et I Walked Home Beholding d'Ocean Roar sont baignés d'une luminosité ne dépareillant en rien de celle inondant Clear Moon, tandis qu'Over Dark Water, contenu sur ce dernier, s'agencerait sans anicroche au sein d'Ocean Roar. Entremêlés à l'extrême, les deux disques trouvent leur ineffable synthèse sur la suscitée Pale Lights, où la voix diaphane de Phil Elverum, drapée d'infimes notes de piano, interrompt et interroge la déferlante bruitiste se tramant dès l’orée du morceau. Une synthèse que l'on piaille d'impatience de voir s'édifier sur scène, sous les coups de boutoirs d'un songwriter ayant le DIY dans les veines, dépareillant comme quelques grands avant lui - de Daniel Johnston et Tom Waits aux regrettés Mark Linkous (lire) et Vic Chesnutt (lire) - à cette somme incalculable et innommable d'artistes interchangeables. Qu'il en soit ainsi, le grand disque de 2012 est un double album, aussi rare que précieux.

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Tracklisting

Mount Eerie - Clear Moon (P.W. Elverum & Sun, 2012)

01. Through The Trees pt. 2
02. the Place Lives
03. the Place I Live
04. (something)
05. Lone Bell
06. House Shape
07. Over Dark Water
08. (something)
09. Clear Moon
10. Yawning Sky
11. (synthesizer)

Mount Eerie - Ocean Roar (P.W. Elverum & Sun, 2012)

01. Pale Lights
02. Ocean Roar
03. Ancient Times
04. Instrumental
05. Waves
06. Engel Der Luft (Popol Vuh)
07. I Walked Home Beholding
08. Instrumental


Èl G - Mil Pluton

Le nom de cet album a de quoi intriguer : l'association d'un groupe de céréales largement utilisées en Afrique (à moins que ce ne soit le code générique pour les aéroports de Milan) et d'une planète naine violemment boutée hors du système solaire (à moins que ce ne soit le Dieu des Enfers chez les Romains) est en effet inédite. Mais pour qui connaît un peu le parcours d'Èl G, brillant musicien touche-à-tout installé à Bruxelles, il y a là une certaine logique. Moitié du duo Opéra Mort et membre du trio Reines d'Angleterre avec le célèbre Ghedalia Thazartès, l'homme aime brouiller les pistes, de somptueuses errances folk acides (l'album Tout Ploie sur Kraak) en tours de force schizophrènes et fantastiquement créatifs (l'album Capitaine Présent 5 sur Nashazphone) jusqu'aux expérimentations électroniques tangentielles que nous tentons de décrypter sur Mil Pluton.
Empilant les couches sonores, Èl G construit d'étonnants morceaux-météorites sur la base de réflexes percussifs, de répétitions, de mille voix hallucinatoires croisant les trajectoires imprévisibles de ces étranges objets de l'imaginaire qui semblent filer, chacun à leur rythme, dans un coin de cosmos. Puisant subtilement dans la nuit des temps des musiques électroniques, croisant à l'occasion musique concrète et coups de chaud technoïdes de night-clubs perdus dans la campagne froide de l'univers, Mil Pluton installe chez l'auditeur une indicible sensation de flottement stellaire qu'aucune parade stratosphérique dopée à la taurine ne pourra jamais égaler. On rejoint directement cette masse innommable de corps en perdition dans le grand vide galactique jusqu'à échouer avec Pol Culte sur cette bonne vieille planète Mars sous l'objectif interloqué d'un robot Curiosity en manque de découvertes. Déchet humain ou entité extraterrestre, la question n'est plus là.

Four Acts Amazon, pièce maîtresse mijotée dans un grand saladier en forme de poubelle de la NASA avec l'aide de quelques pointures comme Bill Kouligas (boss du label PAN), TG Gondard et Tomutonttu achève de nous couler dans une voie lactée totalement psychotonique, sorte d'inévitable rivière du non-retour. Les lasers claquent mais sont vite suivis d'échos de sirènes perdues dans une jungle urbaine terrienne qui semble soudain tellement improbable. On croît même reconnaître le droïde C-3PO en train d'essayer de se rebrancher. Des incantations l'auront vite éloigné, immédiatement suivies par un foutraque mélange de rythmiques proto-industrielles, bourdonnements synthétiques et déclamations dans des langues non-identifiées, tantôt enjouées et suraiguës, tantôt calmes et posées. Au final, avec ce disque magistral, Èl G construit rien de moins qu'un nouveau langage, aux frontières de notre imaginaire, titillant l'inconnu avec la fièvre des grands explorateurs.

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Psyche – As The Brain Collapses

Mais quelle sainte idée que l’édition de ce nouveau best-of du groupe synth-pop/dark wave canadien Psyche. Éternels abonnés absents des rayonnages de nos chers disquaires, voilà une occasion en or de découvrir quelques uns des titres emblématiques de cet obscur combo surtout célèbre pour sa reprise de Goodbye Horses, illustrant avec un romantisme morbide les attentions sordides du tueur Buffalo Bill pour sa proie effrayée dans l'inoubliable Silence des Agneaux de Jonathan Demme. Comme quoi, on peut être cinéphile et fan de musique à la fois. Cet album met à l’honneur la période eighties du groupe, au contraire du putassier Legacy, et dévoile à travers de nombreux singles leur parcours croisant EBM, musique industrielle et influences gothiques.

Le groupe mené par les frères Huss (Stephen et Darrin), ainsi qu’un certain Dwayne Goettel (qui ne tardera pas à quitter le combo pour rejoindre Skinny Puppy) s’inspire énormément de Fad Gadget, Suicide, mais aussi de Killing Joke et de toute la vague cold et new wave outre-Atlantique du début des années quatre-vingt, et cela se ressent à l’écoute d’Insomnia Theater dont nous retrouvons ici le titre le plus emblématique, The Brain Collapses. Une perle new wave aussi froide que sanguinaire mais qui fera son petit effet sur les dancefloors. Viendra ensuite Unveilling The Secret, certainement le plus gros succès du groupe en cette période de démocratisation indus et musique bruitiste. Le ton se durcit sur ce titre éponyme où la voix de Darrin se fait à la fois plus détachée et saccadée, et que dire de The Saint Became A Lush, brûlot acide, marqué par ligne de synthé suraiguë et tyrannisante. Plus violent encore, Caught In Act lorgne vers une new wave souffreteuse, quasi maladive, emportée par le souffle d’une mélodie électro dégingandée mais tellement avant-gardiste. Bien plus sage, le titre Dreamstreet apparaît pour la première fois sur l’album Mystery Hotel, comme le morceau Nocturnal Passenger qui nous est livré ici dans une version plus hardcore, dirons-nous, la plage instrumentale ayant été revisitée pour l’occasion, et à coup de sécateurs. Le ton étant bien plus lourd, Darrin Huss hache les harmonies à grands coups de lame, les rendant coupantes comme des rasoirs.  Il en va de même pour The Crawler, loin d’être une caracole bon enfant, ce sont ici deux minutes cinquante-huit de pure dance industrielle qui nous sont livrées, collant parfaitement à son jumeau The Wrench, sorti à la même époque, et qui en outre d’être l’un des hits indétrônables de Psyche, se révèle être également une référence d’innovation synth-pop, se permettant d’emprunter des chemins où Suicide n’osera aller s’aventurer. On goûtera à une touche de romantisme pop sur le succulent Misery avant de sombrer à nouveau dans une dark wave des plus putrides sur l’effrayant Mr. Eyeball Ooze.

Pas besoin de s’extasier plus longtemps, cette compilation est indéniablement un must-have de cette fin d’année. C’est aussi le meilleur moyen de (re)découvrir l’un des groupes les plus mésestimés de sa génération. Surtout que ce best-of met un point d’honneur à nous offrir le meilleur, et aura le bon goût de ne pas nous servir la bouillabaisse pondue par le groupe depuis le milieu des années 90. À défaut d’être constants, ils nous auront offert de bien belles jeunes années.

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Tracklist

Psyche - As The Brain Collapses (Infacted Recordings, 2012)

01. The Brain Collapses
02. Mr. Eyeball Ooze
03. Wrench
04. The Saint Became A Lush
05. The Crawler (Dark Side Re-Edit)
06. Caught In The Act
07. Nocturnal Passenger (Exclusive Mix)
08. Dreamstreet
09. Children Carry Knives
10. Mind Over Matter
11. Unveiling The Secret
12. Screamin’ Machine
13. Waiting For The Stranger
14. Misery
15. Insaintable (Chamber Mix)
16. Prisoner To Desire