Donny Benét - The Don

Si vous n'avez jamais entendu parler de Donny Benét, c'est tout à fait normal. D'après quelques échos captés ici et là, le travail de l'intéressé parviendrait souvent aux oreilles de l'auditoire par pur hasard, au cours d'une virée sur l'algorithme YouTubien, du côté de ce qu'une poignée (de géant) d'internautes nomme "The Good Part of YouTube" : ce pays virtuel recensant moult artistes alternatifs peu communicatifs mais à l'activité prolifique.

Donny Benét ferait donc partie intégrante de cette immense bande de zèbres qui repoussent les frontières de l'audace dans leur coin illuminé.

En ce mois d'avril bipolaire, il se décide à sortir du bois en brandissant sa dernière potion magique de druide marginal : The Don. L'artiste réapparaît quatre années après l'exubérant Weekend at Donny's, album collaboratif sur lequel il invitait six artistes des deux genres à agrémenter l'esthétique musicale qu'il incarne depuis ses débuts, celle d'un crooner italien kitsch susceptible d'être sollicité pour composer la B.O. d'un long-métrage érotique du milieu des années 1970. Le portrait n'est pas emphatique, Donny cultive le clinquant, mais le clinquant adroit.

Avec The Don donc, le thème se perpétue. Synthétiseurs volubiles et vaporeux, saxophone, moments de voix parlée, lignes de slap rageuses et chant languissant, tout s'assemble pour former ce vortex disco rétro. On pourrait facilement s'y perdre mais on ne s'y perd pas, le second degré et le groove fusionnent comme si ça allait de soi. Derrière cette façade fastueuse se cache un artiste tatillon qui maîtrise ses instruments avec une aisance limpide. Un beau gâteau à étages.

Tracklist

Donny Benét - The Don (Remote Control Records, 06 avril 2018)

01. Working Out
02. Love Online
03. You're Too Good
04. Santorini
05. Reach The Top
06. Konichiwa
07. Night In Rome
08. Just Leave Him


Sister Iodine - Venom

Venom. Le venin, la morsure. Sorti il y a deux mois déjà, c’était peut-être le temps nécessaire pour mettre des mots sur l’expérience et appréhender la douleur que Sister Iodine nous inflige ici. Quelques minutes à peine pour se mettre dans le bain. Les premières secondes sont une sorte de sas entre le silence et le chaos musical absolu qui suivra et durera tout le long de l’album. 1 heure et 5 minutes, une épreuve en un seul bloc, de la noise pure, beaucoup de bruits et de la douleur aussi. Si la violence, c’est l’action ou la volonté d’engendrer de la douleur (aussi bien physique qu’émotionnelle), alors oui, Venom est probablement l’un des albums les plus violents jamais écrits.

Les sons stridents et métalliques sont douloureux, soutenus par un drone qui revient tout au long de l’album et rend l’écoute (un peu) plus douce. Venom fait mal, littéralement comme symboliquement, il s’insinue partout et blesse chacune des cellules qu’il fait vibrer, il créé le malaise, il fait ressortir tout ce qu’on voudrait cacher. Il esthétise la violence pure, la sublime. Le côté organique donné par cette noise à instruments quand de plus en plus de musiciens se tournent vers les machines donne une profondeur et une vie encore plus frappantes à l’album. Les voix aussi, même criées et blindées d’effets humanisent toujours. Là où les machines rendent souvent une musique froide et même distante, le son de Sister Iodine est chaud, organique, humain, et prend au tripes. Difficile alors de rester à distance et de ne pas se laisser atteindre.

La violence sonore et musicale est poussée à son paroxysme, et on se rend vite compte que lutter est inutile. Au contraire, si on se laisse aller et si on accepte cette violence alors l’expérience change du tout au tout, et une atmosphère presque apaisante se créée. Le son se répand dans tout le corps, et on s’abandonne, on se laisse malmener, agresser sans se battre, et si on prend les coups sans chercher à les rendre, alors seulement on accède à l’essence de cet album. On comprend que ce qui pourrait sonner comme un exercice de style est en fait une oeuvre musicale et artistique complexe, où du chaos émerge la paix.

Très peu de percussions à proprement parler, des sons stridents, agressifs, Venom n’est pas un album facile. Il n’y a pas de mélodies, au sens traditionnel du terme en tout cas : on aurait bien du mal à le fredonner. Pas de mélodies, pas de percussions, essentiellement du bruit, et pourtant de la musique, pure. Ce disque repousse les limites et contours de ce qu’on appelle la musique et nous rappelle que la musique n’a pas d’essence, c’est toujours le contexte qui la fait exister.

La douleur. C’est étrange cette volonté qu’on peut avoir de se faire mal, de s’exposer soi-même à la douleur, d’aller jovialement se faire agresser. Là où la plupart des gens diraient que ce n’est pas de la musique, que c’est inécoutable, insupportable, que ce n’est que du bruit, que ça fait mal aux oreilles, il y a bien pourtant quelques fous pour écouter ce dernier album de Sister Iodine. Cet album s’adresse à un public averti et volontaire, un peu comme un rite de passage. Un public qui prend du plaisir à se faire malmener, qui veut qu’on lui fasse mal, qui en redemande. Mais pourquoi s’inflige-t-on ça ? Ne serait-ce pas un peu plus confortable de jouer un album de pop, et se détendre un peu ? Peut-être les musiques extrêmes nous paraissent-elles simplement plus sincères, elles regardent le monde en face et rendent telle quelle la violence d’exister en son sein. L’écoute d’un album tel que Venom, c’est se réserver un moment pour faire face aux choses, face à la violence, ne pas l’éviter mais la contempler, la ressentir et même l’apprécier. Un genre de memento mori, un pause dans cette continuité de fausse légèreté, un moment à soi, où on ne peut plus faire semblant.

On l’a dit, Venom est un album difficile, et rien n’est fait pour le rendre plus facile d’accès. Il y a un refus clair de la part de Sister Iodine de donner des clés de compréhension. Comme dans toutes les musiques sans textes audibles, le récit est caché et n’est pas servi comme un plateau, on n’est clairement pas là pour vous raconter une histoire. Par contre, souvent on trouve quelques éléments de récits, comme dans les mélodies, dans les titres des morceaux, etc. Ici les titres de morceaux ne donnent aucune indication, parfois en français, parfois en anglais, utilisant des caractères spéciaux, tout est fait pour brouiller les pistes, et surtout n’en donner aucune. La seule clé de compréhension sur le récit est le titre « venom », et effectivement, il se suffit à lui-même pour savoir à quoi on a affaire.

Et pourtant, le récit est bien là. La place laissée par le mystère et par le refus d’expliquer laisse l’auditeur se construire son propre récit, ses propres images. On peut même se surprendre à une certaine introspection, être soi-même surpris par les images que l’écoute de cet album peuvent évoquer, qui disent autant de nous mêmes que de la musique écoutée.

Venom est un excellent album, de ceux qui posent les questions mais ne prétendent jamais y répondre.

Vidéo

Tracklist

Sister Iodine - Venom (Nashazphone, 20 février 2018)

01. BLAACK
02. ØUTRE-MER
03. NOUS SOMMES SURANNÉS (VIVONS DE NOS IDÉAUX PASSÉS)
04. I’M GAME (feat Stephen Bessac)
05. ÆMBRE
06. REFONDER
07. I T (feat Stephen Bressac)
08. PHAZE /\
09. THE FEMALE
10. GLÓCK
11. VENOM HORIZOV\


Gift Wrap - Losing Count

Passer par l'étape des antécédents musicaux d'un musicien de groupe qui se lance dans un projet solo peut parfois me sembler légèrement rébarbatif. Ici, le croisement me semble plutôt nécessaire pour parvenir à comprendre la suite.

Gift Wrap est le projet de Brendon Avalos qui officie en tant que bassiste au sein du groupe de "post-punk" qu'il forme avec deux amis dissipés depuis les alentours de l'année 2014 : B Boys, signés sur le label Captured Tracks. Deux entreprises novices donc, mais dont les influences sonores ne manquent pas de résonner en écho à l'urgence de notre quotidien tantôt tourmenté tantôt canalisé par notre conscience plus ou moins clairvoyante et réfractaire.

Avec Losing Count, une fois de plus, on a affaire à quelque chose de beaucoup trop rêche et provocateur pour ne pas en déceler rapidement le sens. Toutes les tracks de l'album semblent parfaitement incarner l'état psychique dans lequel on se trouverait après une surdose de xanax, amplifiée par un chauffage central réglé trop fort pendant une fin de mois d'août moite.

Boucles obsessionnelles, fond sonore persistant de radio pirate parasitée et boîte à rythme hystérique entretiennent une atmosphère d'exode urbain massif touchant une ville quelconque du Midwest. Losing Count est à mi-chemin entre l'angoisse que figure la musique industrielle et le pied de nez punk. On aurait presque envie d'ériger Avalos en Stockhausen de son temps, tiens.

Vidéo

Tracklist

Gift Wrap - Losing Count (Captured Tracks, 02 mars 2018)

01. Present
02. Losing Count
03. Current Expulsion
04. Change My Mind
05. Either Way
06. Mirage
07. Past
08. Comatose
09. Half Of Nothing
10. The Situation
11. I Cry
12. A Moment Of Reflection
13. Future


Death & Vanilla - The Tenant

Quoi de plus logique pour le fabuleux trio suédois Death & Vanilla que de s’attaquer à la bande originale d’un vieux Polanski ? Une sombre histoire d’appartement hanté, des personnages out of place, une psychologie fascinante, le cadre du Locataire, sorti en 1976 et réalisé d’après le livre de Roland Topor, était tout désigné pour accueillir les éclats luminescents de la petite bande de Malmö.

Baigné d’une pop cinématographique indéniable et d’une aura psychédélique à la flamme vacillante, Death & Vanilla retisse la toile de ses obsessions sur grand écran, fait montre d’un pouvoir d’évocation plus incarné que jamais et projette sur ses notes graciles toute la splendeur des ambiances picturales d’autrefois. Le charme du mellotron continue d’envoûter, de napper l’atmosphère délétère par petites touches qui viennent tour à tour éclairer une psychose d’avant-garde un peu obscure et désormais datée. Ou rétro. Mais au charme terrible.

Vertigo menaçant, chaque composante de cette grande pièce sonore insuffle sa propre version de l’angoisse : Labyrinthe, Dioz Delirium. Lente descente poétique et néanmoins fatale, cette antichambre expérimentale s’offre le luxe de jouer un dédale de thèmes en noir et blanc, taillé pour être apprécié dans de grands fauteuils rouges. Alors que le compositeur initial du film, Philippe Sarde, s’était servi d’un harmonica de verre, le son cristallin est ici loué dans son caractère le plus angoissant et dans son couffin le plus grandiose, parfois pas loin des magnétiques compositions de Philip Glass. Ciné-concert de grande qualité.

Audio

Tracklist

Death & Vanilla - The Tenant (Fire Records, 02 février 2018)

01. Locataire - intro
02. Zy And Choule
03. Church Music
04. Walls Have Teeth
05. Labyrinthe
06. Mouvement Panique
07. Free Design Kung-Fu
08. ”Do You Have Any Trouble With Your Neighbours?
09. If You Cut Off My Head, What Do I Say? Me And My Head Or Me And My Body?
10. Dioz Delirium
11. Everything Is Always Happening
12. Solitaire
13. The Bouncing Head
14. Music Box - outro


Vox Low - Vox Low

Vox Low, ça vous parle ? Si vous répondez non, c’est que vous avez dû zapper pas mal de festoches cet été, ce jeune groupe s’étant imposé en moins de deux ans comme une référence et un challenger de poids catégorie revival disco-punk, coldwave & more à la sauce frenchie... Bon, ça, c’est ce que vous lirez partout. Parce que pour être franc, Vox Low est avant tout l’âge de raison d’un petit groupe de potes et d’artistes qui gravitent dans le milieu underground depuis une quinzaine d’années. Donc revoyons les bases. Derrière ce nom de band obscur se cache les ex-membres de Think Twice, qui ont fait les beaux jours de l’ex-label de Laurent GarnierF Com. Duo précurseur qui, déjà à l’orée des années 2000, avait prédit le retour de la new/cold/dark-wave à travers l’indispensable Unemployed. Après une longue période de gestation, de réflexion et de remise en question, Jean-Christophe Couderec retrouve ses anciens compagnons de route et s’engage dans un nouveau projet qui va au-delà de toutes nos attentes.

On préviendra tout de suite, afin de savourer cet album au maximum de son potentiel, il faudra plusieurs écoutes. Il est vrai qu’au premier passage, ce disque éponyme pourra nous passer à travers... Et alors ? Qui se rappelle de sa première écoute de Movement de New Order ou de XTRMNTR de Primal Scream ? Il y a des disques qui se savourent, s’apprécient avec le temps. Et Vox Low en fait partie. La voix lourde et monocorde de JC rappelle les intonations de David Best de Fujiya & Miyagi avec qui une accointance semble s’être formée.

Coincé quelque part entre le classicisme obscurantiste de Joy Division et l’expérimentation novatrice proche du dernier LCD Soundsystem, voire les fulgurances de Jeopardy de The Sound, Vox Low prêche des mélodies qu’il est bien difficile de lier à une période précise tant leur musique traverse les époques et les modes. Des titres comme Now We’re Ready To Spend, Some Words Of Faith ou encore Something Is Wrong convoquent autant les fantômes de Can, des Psychedelic Furs ou de Colin Newman, la voix de JC se rapprochant souvent de la sienne.

Encore une fois, Born Bad fait mouche et mise sur le bon cheval tant Vox Low promet, autant par son bagage que son engagement à nous livrer des titres d’une qualité infaillible. La relève du post-punk à la française, pissant sur les clichés type La Femme, est assurée. Vox Low est un groupe sur lequel il faudra désormais compter. On peut dormir sur nos deux oreilles sans pour autant les laisser en alerte... What If The Symbols Fall Down fera bien l’affaire pour cette nuit.

Vidéo

Tracklist

Vox Low - Vox Low (Born Bad, 02 février 2018)

01. Now We’re Ready To Spend
02. You Are A Slave
03. Rides Alone
04. Something Is Wrong
05. We Can’t Be Blamed
06. Some Words Of Faith
07. What If The Symbols Fall Down
08. Trapped On The Moon
09. Rejuvenation


Bamba - Nephilim

Quand je pense à Montpellier, je pense surtout à la gare de Montpellier Saint-Roch, dans laquelle j’ai passé un temps infini à attendre des Intercités théoriquement sur le départ, ou alors à Nicolas Bourriaud, tentant une énième fois de réinventer "l’exposition" comme le dernier ersatz d’un monde hétéro-blanc post-moderne déjà enterré. Rien de sexy a priori. Et franchement, en tombant sur Nephilim de Bamba, je me dis que j’aurais dû mettre ces heures à profit pour aller écouter un peu la musique qu’on produit là-bas.

Imaginiez-vous possible une sorte de croisement parfait entre MHD, afrotrap et Bala Club, néo dancehall, reggaeton, dubstep, grime et autres chelouteries électroniques ? Parce que c’est à peu près comme cela qu’on pourrait parler de Bamba. Le tout chanté en français et en espagnol.

Si on a tous et toutes découvert la puissance musicale de MHD après un buzz YouTube, quelques segway et deux trois moqueries mal placés à son égard, on connait moins, ou en tout cas on envisage moins ce qu’il a apporté, consciemment ou non, comme tentative esthétique. L’afrotrap n’est pas un vain mot, un vain concept marketing. C’est un genre possible. Une sorte de digestion entre le hip hop autotuné à la française, le zouk, l'afro-beat et l'électronique des plus monstrueuses. On connaît aussi la vivacité de la scène hip hop française SoundCloud, de Thanas à Jäde en passant par les productions de Rolla, Bon Gamin et tout le crew Retro X. Sans parler de la scène électronique bizarre qui tourne autour de Bala Club (lire) ou Janus - dont on a déjà abondamment commenté l’intérêt.

Et bien Bamba croise tout ça pour produire un album dont les tracks ne laissent pas de marbre. On y retrouve le demi-dieu King Doudou, qui produit quasiment tout ce qui se fait d’intéressant à travers le monde, B Skippy, Endgame, Wwwings ou encore l’incontournable DJ NA. Bref, la grande classe des internets réunie dans un album français. Bamba réussit donc un pari étrange et plein de promesses, un grime à la française, un néo-afrobeat, un dancehall bizarre, un reggaeton chelou, une sorte de bailefunk voire, si on peut parler de zoukbass, de la zoukbass. Presque un genre à lui tout seul.

On entend sur Nephilim aussi bien des références au hip hop le plus connu, Booba, MHD, PNL, en tout cas beaucoup d’autotune, que des productions néo-kuduro à la Lycox ou encore un truc assez Gqom. C'est une incarnation de l’hybridation comme mode de production, un album aussi singulier que brillant.

Ce qui, peut-être, caractérise le changement d’époque et de paradigme qu’on vit, dans la musique comme ailleurs, c’est une hybridation réelle. Une hybridation qui n’est plus injonction à l’ironie permanente mais au contraire pratique concrète. Pratique concrète dont le matériau est un ensemble de genres ou de matériaux d’habitude relégué à la moquerie ou aux gros yeux des critiques. Peut-être qu’au fond, c’est cela le changement : la fin post-moderne, une fin de l’ironie comme injonction et un retour à une sincérité réelle qui a sans doute plus à voir avec les monstres et les sorcières qu’avec un énième nouveau placement produit. Plus à voir avec une production sans a-priori. Bref, plus à voir avec l’art et la vie vraiment confondus.

Vidéo

Tracklist

Bamba - Nephilim (07 janvier 2018)

01. Hummin
02. Badman Place (prod. by B Skippy)
03. Tarpé (prod. by ENDGAME x Wwwings)
04. Deseo
05. Heartless
06. Dans le mood (prod. by Ahadadream)
07. LB (Ft. LosBelamigos)
08. Atsuko Jackson
09. Aku-Aku (prod. by King Doudou x Daniel Haaksman)
10. Vampira (prod. by DJ NA)
11. Rebirth


Bitchin Bajas - Bajas Fresh

Encore un disque du trio Bitchin Bajas qui filera l’envie de se trimballer pieds nus sur des torrents de tapis crochetés aux couleurs poussiéreuses. Un truc à la Madrigal, style patchwork des temps modernes, un peu zarb - ésotérique, si j’ose dire. Pourtant hyper détente et rafraichissant.

La dernière fois, je m’en souviens, ils étaient là à s’engouffrer des montagnes de fortune cookies trippés avec Bonnie ‘Prince’ Billy et à déblatérer sur le sens de la vie. Du moins autant que synapse se peut, branchés sur deux de tension, véritablement victimes d’une sévère illumination. Un moment chillax au max, orchestré à huit mains au milieu de salon, assis en tailleur devant la toile de leurs câbles électriques. Une fée électricité qui leur va si bien.

Même délire ici, tout le fourbi de l’esprit vagabond et fécond qui est le leur est déballé, les boucles n’en finissent plus d’onduler et de pénétrer nos êtres. La richesse des matières déployées inspire une sorte de transe méditative, une compilation Nature & Découvertes underground et dix fois plus puissante. Portés par un paroxysme musical qui vaut son pesant de buvards, les motifs s’étirent et les vapeurs de patchouli se respirent à pleins poumons. Un flow de synthétiseurs bien étalé dans lequel il est de bon ton de se vautrer à l’envi, les sens en alerte et l’esprit ankylosé.

Derrière ses volutes de drone, Bajas Fresh est une pièce de collection qui pousse les murs de l’expérimentation du trio et explore toujours plus loin. Cooper Crain, Rob Frye et Dan Quinlivan ramènent la fraise de leurs influences (Sun Ra, par exemple, dont Angels And Demons At Play est ici repris) avant de leur tordre le coup en redessinant les contours des caractéristiques mêmes de leur identité. La beauté du mouvement, lentement et sûrement. Derrière les vapeurs de patchouli.

Tracklist

Bitchin Bajas - Bajas Fresh (Drag City, 17 novembre 2017)

01. Jammu
02. Circles On Circles
03. Angels And Demons At Play
04. Yonaguni
05. 2303
06. Chokayo
07. Be Going


Rabit - Les Fleurs du Mal

"Ainsi aurons-nous vu linguistes, sémiologues, sociologues, psychanalystes...; s'emparer, avec la suffisance des spécialistes, de ce qui dans la peinture ou la poésie des XIXe et XXe siècles avait hautement attenté à l'ordre des choses. Et il est loin d'être indifférent que le surréalisme et ses choix en aient électivement fait les frais. Non plus pour être occultés comme ce fut longtemps le cas mais au contraire pour devenir matière à la fabrication d'une esthétique surréaliste qui n'a jamais existé, à la seule fin de faire oublier quelle révolte fondamentale est à l'origine de ce qui aura été au XXe siècle la plus large tentative pour repenser tout l'homme, et qui plus est en donnant la prérogative à la sensibilité. D'où l'urgence d'en finir avec son projet de "repassionner la vie", en ce qu'il justifie toutes les formes d'insoumission sensibles, passées ou à venir, comme autant de réponses inventées à la seule question qui vaille et qui est de savoir comment vivre. Inassignable à quelque programme théorique qui soit, c'est précisément d'avoir misé, à l'encontre de toute préoccupation culturelle [...]" - Du trop de Réalité, Annie Le Brun

Que peut la poésie ? Voilà une question jamais résolue, une question qui, néanmoins, reste d’un maintenant très actuel. Une question à laquelle Rabit (lire), avec Les Fleurs du Mal, essaie peut-être d’apporter une tentative, une piste de réponse.

Est-ce un hasard complet si le producteur texan et boss du label Halcyon Veil en vienne à produire un LP intitulé Les Fleurs du Mal ? Est-ce un hasard complet si ce qu’on nomme parfois les musiques monstrueuses s’emparent des radicalités sensibles d’une poésie qui propose comme horizon des infinis possibles ? Est-ce un symptôme si plusieurs albums sortis ces derniers mois se questionnent sur la poésie en convoquant dls textes plus ou moins radicaux de cette matière de l’art ?

Que peut la poésie ? En voilà une question… On a l’impression d’être à la fin du XIXe, à la fin d’une époque. Avec quoi peut-on sortir de l’époque pour en faire une autre, ou essayer en tout cas d’en inventer une autre ? Il y a le trouble et, pour y répondre, deux possibilités : soit le renier, l’exclure, le classer, le dominer, soit s’en emparer, en faire une matière, un matériau de possibles et d’inconnus à inventer.

Si "je" est "un corps qui fait aussi être le monde, de cette manière-là" comme le théorise Jean-Luc Nancy, alors peut-être que "je", et les phénomènes que perçoit et restitue "je", est une possibilité d’étendre cette matière commune de la perception. De faire de "je" un "on". Un "on" comme puissance et non comme Bloom. "Les grands Veilleurs sont morts. Sans doute, on les a tués" disait Tiqqun dans Théorie du Bloom. Peut-être qu’au contraire on peut, doit les abolir pour se redonner sa commune puissance.

La poésie est monstrueuse. C’est une abolition permanente. Une dégradation qui dure, encore, toujours. Elle est communication sans communication. Elle est débarrassée. Elle démembre. Elle désidentifie. Elle dit, sensiblement. Elle est pour elle. Elle n’est jamais ce qu’elle est. Elle est toujours bizarre et hors. La dégradation est ce moment d’une infamante destitution, d’une métaphysique vitale, d’une diminution morale et d’une action qui cause un dommage, qui rend quelque chose inutilisable, qui rend l’usage impossible. Alors comment vivre ? Et comment Rabit répond à cette question fondamentale ?

"Confusion dans le détail, diffusion dans l'ensemble ; c'était toute la quantité de contour et de relief qui peut s'ébaucher dans de la nuit. L'effet de profondeur et de perte du réel était terrible. Et cependant le réel était là" - Victor Hugo

Les Fleurs du Mal de Rabit sont habitées d’une matière trouble et tordue, louche et interlope. Accumulation de couches, de voix, puis des frôlements, des bouts du poème de Baudelaire, un abandon au profit du son seul, et à nouveau le poème. Rabit produit un album qui s’empare de Baudelaire, pour en convoquer son irréductible maintenant. Des synthétiseurs hésitants, des monstruosités électroniques, une matière assez électro-acoustique qui joue sur une stratégie de tension et de silence, d’accumulation et de respiration, d'élévation et de déréliction. Une matière comme un poème, une matière où le blanc aurait un son, où le rythme serait non plus une perspective mais la tentative sensible même.

Les Fleurs du Mal offre une curieuse atmosphère, entre l’intensité d’une beauté chelou et l’inconfort de la nécessité d’une écoute attentive. Rabit provoque dans son LP une piste sonore volontairement flou, étrange, bizarre. Une hybridation entre électronique, poésie et expérimentation sonore. Ce n’est pas une mise en son ou en musique du recueil de Baudelaire mais bel et bien un essai sonore et plastique. Il y a une matière ambigüe, difficilement saisissable, non immédiate. Une force, une puissance qui se fait jour peu à peu, une inquiétante étrangeté qui ne peine pas à convaincre mais qui fait exister le moment, le maintenant de l’écoute.

Comment vivre alors ? Est-ce que cet album de Rabit nous donne des pistes ? Si rien n’est évidant, si tout est imbriqué et bizarre, il n’en est pas moins question d’une intensité et d’une puissance VNR. Les samples nous troublent, l’accumulation agit comme confrontation. C’est un LP beau et étrange, qui donne une image sonore à l’hybridité que l’on retrouve partout et qui fait trait à l’époque. C’est aussi un agencement particulier qui offre une prestation forte, une radicalité sensible. Une radicalité qui grince et qui dérange les sens et l’écoute. Ça grouille et ça ne cesse de grouiller. Il y a des sons partout, des samples et des morceaux de voix, des collages, des grincements, des ruptures permanentes dans les linéarités envisagées à l’écoute. C’est vraiment de l’ordre d’une tension permanente, sans équilibre ou en tout cas sans centre. C’est un LP décentrée où l’auditeur se retrouve dépourvu de tout confort connu. C’est brillant et bouleversant, c’est très puissant et très mental.

Cette convocation de la poésie par Rabit (et d’autres) semble redonner une responsabilité à l’art - la responsabilité inhérente aux arts en général, celle de pouvoir changer la vie. Pour un moment ou une durée infinie, cette convocation replace l’art dans son contexte social, politique et vital. Rabit travaille un matériau trouble, d’un poème trouble. Il fait entrevoir la puissance des monstruosités qui habitent le monde. Des monstruosités loin d’être négatives, au contraire. Des monstruosités qui, par leur apparence sensible, produisent du sens. Du sens dans une réalité qui en manque cruellement.

Avec Les Fleurs du Mal, Rabit re-passionne la vie, en fait le pari. Donner une responsabilité à l’art, ça n’est pas lui retirer sa spontanéité ou le contraindre à produire tel ou tel contenu, c’est lui permettre de trouver les matières, les expériences, les phénomènes qui sonnent comme des solutions à une situation saturée de signaux mous et avilissants. C’est redonner la possibilité à l’art de toucher la vie même. L’art et la vie confondus. Par le sensible, une insurrection mentale. Par le sensible, beau et trouble, permettre à chacun-e d’envisager une puissance commune.

La poésie est monstrueuse, elle est vitale. Jamais elle ne pourra se résigner. Espérons que les arts non plus, jamais ne finiront par se résigner et toujours produiront des "formes d'insoumission sensibles, passées ou à venir, comme autant de réponses inventées à la seule question qui vaille et qui est de savoir comment vivre".

Tracklist

Rabit - Les Fleurs du Mal (Halcyon Veil, 02 novembre 2017)

01. Possessed
02. Bleached World
03. Roach
04. Ontological Graffiti
05. Dogsblood Redemption
06. Prayer
07. The Whole Bag
08. Humanitys Daughter
09. Rosy Cross
10. Ontological II
11. Prayer II (Gemme)
12. Elevation


Escape-Ism - Introduction To Escape-Ism

Escape-Ism, inconnu au bataillon ? Cherche plutôt à Ian Svenonius, une entrée synonyme de Chain & The Gang, de David Candy, des Make-Up, de Nation Of Ulysses, de Weird War, de XYZ, et tu comprendras alors pourquoi parler de premier album fait doucement rigoler. Le grand dadais de D.C. est du coin. Il connaît même plutôt bien la chanson, auteur d’un paquet de brûlots bien engagés comme il faut, du genre à briser les chaînes pour se libérer du gang.

Une fois de plus, il n’y a qu’à lire le nouveau patronyme qu’il s’est dégoté et le nom du disque pour comprendre qu’Ian Svenonius n’est pas près de lâcher le morceau ; Introduction To Escape-Ism sera libertaire ou ne sera pas. C’est donc délesté de tout superflu, avec pour seuls alliés boîte à rythmes, cassette et guitare, qu’il s’est mis en tête de composer son nouveau pamphlet. Un truc qui a de la gueule, plein d’une énergie vintage envoyée le souffle court, et qui te requinque volontiers. Ce pourrait être la traduction musicale d’un Alan Vega plus jeune qui aurait foutu des beignes à Prince. Comme ça, juste pour le plaisir. Avant que ses potes des Black Lips (Zumi et Cole Alexander), gavés aux Gories, maravent à leur tour avec les titres The Stars Get In The Way et Lonely At The Top comme si c’était Lora Logic qui la ramène sous l’œil averti de Kim Fowley. Ou des frères Asheton sur Rome Wasn’t Burnt In A Day, hein ?

Pour parfaire le reluisant tableau, I Don’t Remember You explose le compteur émotionnel, ballade chantée ou mouchée en réalité augmentée, sublime et moche d’un amour-propre un peu piétiné. Iron Curtain est un lieu de perdition qui donne envie de tout abandonner sur place pour se jeter à corps perdu dans cette diatribe sensuelle, soulignée de lignes de guitare enivrantes. Il y a aussi They Took The Waves qui balance des hanches avec une classe folle, et le reste… C’est dire si Merge, adepte des recettes dépouillées à l’insolence punk depuis le bon flair de Sneaks, a eu raison de poser ses pattes sur ce damn good Introduction To Escape-Ism qui hurle à pleins poumons son pouvoir de rébellion. Putain, on voudrait mille satires électriques comme celle-ci.

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Tracklist

Escape-Ism - Introduction To Escape-Ism (Merge, 10 novembre 2017)

01. Walking In The Dark
02. Lonely At The Top
03. Rome Wasn’t Burnt In A Day
04. Iron Curtain
05. Almost No One (Can Have Me Love)
06. They Took The Waves
07. The Stars Get In The Way
08. I Don’t Remember You
09. Crime Wave Rock


Ariel Pink - Dedicated To Bobby Jameson

par Xavier Mazure

Au siècle dernier, ce filou de Jorge Luis Borges inventa dans sa nouvelle Pierre Ménard, auteur du Quichotte (Fictions, 1944) un étonnant écrivain. Ce personnage nourrit le projet de réécrire à l'identique le premier tome du Don Quichotte de Cervantes. Borges nous explique alors, en divers arguments savants, la nouveauté et la supériorité de la réécriture de Pierre Ménard sur l’œuvre originale. Cette célèbre nouvelle au ton satyrique, exemple typique du postmodernisme littéraire, revient toujours en mémoire lorsqu'il s'agit de gloser sur un nouvel album d'Ariel Pink, le personnage de réinventeur imaginé par Ariel Rosenberg. La comparaison – encore plus marquante depuis l'EP Myth 002 avec Weyes Blood – pourrait néanmoins faire passer le Californien pour un terrible raseur, en occultant le caractère immédiat de ses mélodies et son amour presque naïf pour la pop.

En plus de quinze années d'enregistrements, en solitaire puis en groupe, peu de choses ont changé dans l’œuvre de recréation du génial Ariel Pink. Celle-ci, en apparence disparate (entre la lo-fi des débuts et les récents passages en studio), retrouve son unité lorsqu'on répertorie les quelques éléments constants de la discothèque rose de notre éternel nostalgique. Pour commencer, il y a cette obsession pour l'âge d'or des différentes formes de la musique pop radiophoniques des années 1960 à 1980 (de la soul à la new wave) auxquelles viennent se marier toutes sortes d'expérimentations et autres hérésies de production, des ponts improbables et un humour absurde. On retrouve aussi le refus permanent de sacrifier aux modes de production de l'époque ; le choix systématique de l'enregistrement sur bande magnétique et de sa compression lo-fi en est l'exemple le plus flagrant. Dès Another Weekend, le premier single issu de Dedicated To Bobby Jameson, on reconnaît un style, une manière inimitable de concevoir des refrains magnifiques. Le sourire aux lèvres, on se demande qui d'autre – même parmi ses nombreux copistes – serait capable d'écrire une aussi belle mélodie, d'un tel équilibre entre l'humour et la confidence mélancolique. On repense à la splendide Dazed In Daydreams qui venait clore Pom Pom...

En cela, le nouvel album n'est guère une surprise, on retrouve aussi à plusieurs reprises l'ancienne habitude qu'avait notre Hibernatus de la pop de bruiter la batterie à la bouche et de juxtaposer des couches et des couches de voix. Les fantaisies expérimentales de Death Patrol (sa disco et son violon déglingués), Santa's In The Closet (épopée haletante et burlesque), Time To Live (invraisemblable hymne hard-glam rythmé par un fragile cri de guerre) et Acting (sorte d'hybride de soul et de G-funk) rappellent les plus grandes fresques imaginatives de Worn Copy. Notons aussi que la chanson I Wanna Be Young, réenregistrée pour l'occasion, était déjà présente sur Scared Famous, paru en 2001. S'il existe une évolution dont témoigne Dedicated To Bobby Jameson, elle n'est pas à rechercher d'un point de vue formel où se côtoient les habituelles dévotions d'Ariel Pink : la dream pop (Feels Like Heaven, Kitchen Witch), The Doors (Dedicated To Bobby Jameson), The Shadows (Dreamdate Narcissist) et la bubblegum (Bubblegum Dreams). En faisant appel au personnage de Bobby Jameson, chanteur de folk des sixties détruit par l'industrie du disque, présumé mort puis réapparu dans les années 2000 au fil d'une série de vidéos autobiographiques publiées sur YouTube, le timide Ariel a trouvé un moyen pudique de nous livrer sa musique et ses émotions. Si c'est ça, la maturité ; qu'elle soit louée ! Un disque d'Ariel Rosenberg a rarement été aussi émouvant, drôle et éloigné de l'image de fanfaron qui lui colle aux pompes. À peu de choses près, Dedicated To Bobby Jameson est un chef-d’œuvre d'inventivité et de sensibilité. Mais pouvait-il en être autrement ? Gageons qu'à quatre-vingt berges, Ariel Rosenberg écrira toujours des chansons merveilleuses !

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Tracklist

Ariel Pink - Dedicated To Bobby Jameson (Mexican Summer, 15 septembre 2017)

01. Time To Meet Your God
02. Feels Like Heaven
03. Death Patrol
04. Santa's In The Closet
05. Dedicated To Bobby Jameson
06. Time To Live
07. Another Weekend
08. I Wanna Be Young
10. Dreamdate Narcissist
11. Kitchen Witch
12. Do Yourself A Favor
13. Acting (feat. DāM-Funk)


Brian Case - Spirit Design

Brian Case n'est pas que le mec qui a réussi à radiner dans son groupe, depuis implosé, le subtil et légendaire Steve Shelley (lire). Faut dire que Disappears, aux ressorts pourtant érodés et rouillés sur le conclusif Irreal (lire), se suffisait à lui-même, le plus souvent capable d'étreindre l'auditeur suffocant d'une poigne acérée et gantée de fer, vitupérant l'ennui en le recrachant en assourdissantes mélodies noires. Pas mal donc pour un groupe de Chicago, expurgeant sur Kranky les tablatures d'un post-rock aujourd'hui muséifié. Frontman déchu, Brian Case sait aussi être seul, bien entouré d'un innommable bordel, mais seul. Un homme moderne ou post- quelque chose, sachant porter son fardeau discographique sur des sentiers déjà moult fois rebattus, prenant ainsi le risque de l'aventure anodine et ressassée. Mais effleurant, à force d'épures amoncelées et éperdument retravaillées, quelques sommets d'électronique industrielle, nébuleusement dardés de grisaille, où la tension que ses claviers triturés induise supplante celle qu'autrefois il grimait d'électricité et de batterie revêche. Brin Case, un homme seul, à la voix froide et éparpillée, inquiétante et laminée, hantant épisodiquement les plages labyrinthiques de ce second disque, Spirit Design, en totale discontinuité avec les circularités de son premier essai Tense Nature paru en juin 2016, déjà sur Hands in the Dark (lire). Et ce par d'infinis dédales minimalistes, aux entournures chahutées de psalmodies lysergiques (Shipbuilding, Said Your Name), et par une inquiétante liturgie, où la lex humana semble irrémédiablement détournée au profit de machines sonnant le glas, dès l'introductive Uncanny Valley ou White Chapel. Brian Case offre un glaçon à l'orée de l'été, un glaçon confondant de beauté sournoise.

Deux morceaux sont à écouter en exclusivité ci-après : No Immediate Threat et White Chapel. 

Audio (PREMIERE)

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Tracklisting

Brian Case - Spirit Design (Hands in the Dark, 25 août 2017)

01. Uncanny Valley
02. Shipbuilding
03. No Immediate Threat
04. White Chapel
05. Ubu
06. Control
07. Cold Space
08. Divider
09. Said Your Name
10. Spirit Design


Jay Watson remixe Le SuperHomard

par Gaël Bouquet

Le SuperHomard, c’est l’histoire d’un projet sorti en 2015 et injustement passé au travers de beaucoup trop de radars. Pas tous, fort heureusement, ce qui nous aura permis entre autres de voir le quintette avignonnais sur scène au festival This Is Not A Love Song à Nîmes au début de l’été. Séance de rattrapage pour les plus tête en l’air d’entre vous.

Vous en seriez presque excusés tant l’ambiance de ce premier mini-album appelle au rêve, carrément iodée pour le tubesque Dry Salt In Our Hair, remixé en juin par Jay Watson, multi-instrumentiste dans Pond, Gum, Tame Impala, etc.

Une pop classe et élaborée qui évoque tantôt les mélodies vaporeuses de Sean O’Hagan (The High Llamas) période Hawaii comme sur Bituminized ou l’émotionnel From My Window. Mais aussi quelque chose de plus Stereolabesque dans la voix sur Mister Corn ou Maple Key. Rayon influences, si certains évoquent des ressemblances avec Jacco Gardner - et l'on se demande encore pourquoi -, on sent chez Le SuperHomard une ambiance psyché sixties avec ce petit quelque chose en plus dans l’efficacité de la ligne de basse, dont on sent qu’elle pourrait à tout moment nous échapper et s’emparer du morceau, un peu à la manière de l’excellent Bertrand Burgalat Meets A.S Dragon.

Alors qu’il se murmure qu'un deuxième album est dans les tuyaux, nous en sommes convaincus, si l'un des projets pop le plus sexy de 2016 était Bon Voyage Organisation, pour nous 2017 devrait être l’année du SuperHomard.

Audio

Tracklist

Le SuperHomard - Maple Key (Mega Dodo, 25 mars 2016)

01. Intro
02. Maple Key
03. On A Sofa
04. Bituminized
05. Dry Salt In Our Hair
06. On A Sofa (Part 2)
07. Mr Corn
08. From My Window


The Bug Vs Earth - Concrete Desert

Au départ, on n'aurait pas vraiment misé un kopeck sur Concrete Desert tant l’aventure nous paraissait casse-gueule. D’un côté The Bug, figure de proue du renouveau dubstep UK et, de l’autre, les Américains de Earth, légendes du drone doom. Sur le papier, la rencontre des genres orchestrée par Ninja Tune sentait l’écorchage d’oreilles à plein nez, pourtant le pari est réussi et le projet fait l’unanimité. Il faut dire que si le label londonien a longtemps été l’étiquette de jazz sous acide, de hip-hop ambient ou de breakbeat vaporeux, la maison de disque piloté par Matt Black et Jonathan More s’attache depuis trois quatre ans à renouveler son catalogue en s’ouvrant à des registres plus osés. Et, qu’on le veuille ou non, Concrete Desert offre un curieux contraste alchimique entre les univers de Kevin Martin et le groupe de Dylan Carlson, et fonctionne de façon détonante. Augmentée de deux tracks où le toujours vénéneux JK Flesh vient pousser quelques vocalises bien gutturales, cette nouvelle version se révèle être un must-have d’expé comme on n'en avait plus entendu depuis longtemps.

Dès l’ouverture, on se retrouve happé dans cet univers somptueusement nébuleux qui nous emporte très loin. City Of Fallen Angels se pose ici en introduction parfaite, une entrée en matière à la fois lyrique et inquiétante au fur et à mesure que le titre prend de la hauteur. On sort des sentiers battus pour se retrouver pris au piège d’un tunnel, nous plongeant dans un incroyable morceau de sludge seulement rompu par un Gasoline où les beats et les fractales synthétiques viennent reprendre leurs droits. Agoraphobia emprisonne l’air de son aura suffocante et met le feu à l’oxygène, nous préparant à la déflagration Snake Vs Rats, gros morceau de l’album. Symbiose de drone maladif et de 2-step industriel, le track pioche autant dans les itérations bruitistes d’un J.G. Thirlwell que dans une approche minimaliste d’un merzbow sous valium. Justin Broadrick, invité à remanier deux titres, touchera à peine au track tant celui-ci frôle la perfection, y apposant uniquement sa voix caverneuse et en ajoutant une bonne dose de noirceur à ce Snake Vs Rats, renommé Dog pour l’occasion. Pray, quant à lui, est une véritable ode à la noirceur où les instincts primitifs semblent prendre le dessus. Alors certes, après tant de majesté et d’ingéniosité, le reste pourrait sembler anecdotique, pourtant, que ce soit sur Don’t Walk These Streets, petit bijou dubstep ténébreux et visqueux, Hell A, tourbillon de bass saturé, véritable hymne à la noirceur ou encore Concrete Desert, morceau épopée aussi flamboyant que funeste, The Bug et Earth continuent de se montrer à la hauteur de leurs ambitions.

On ne va pas se mentir, si des exercices comme celui-ci sont aujourd’hui légion, peu restent gravés dans nos mémoires et à jamais dans le vinyle. Mais Concrete Desert a cet avantage d’être accessible sans forcement plaire au tout venant, l’album est assez bien foutu pour séduire à la fois les fans de dubstep, de métal, d’expé ou d’ambient. Une bien belle œuvre qui devrait s’offrir de belles années avant d’être surpassée.

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Tracklist

The Bug Vs Earth - Concrete Desert (Ninja Tune, 24 mars 2017)

01. City Of Fallen Angels
02. Gasoline
03. Agoraphobia
04. Snakes Vs Rats
05. Broke
06. American Dream
07. Don't Walk These Streets
08. Other Side Of The World
09. Hell A
10. Concrete Desert
11. Dog feat. JK Flesh
12. Pray feat. JK Flesh
13. Another Planet


Jane Weaver - Modern Kosmology

Berceau du groupe considéré (à juste titre) comme la plus grande formation pop de tous les temps, Liverpool avait tout pour devenir la capitale européenne de l’indépendance musicale, celle-là même capable d’insuffler ce fameux esprit de liberté à toute personne décidant d’emprunter les sentiers les moins balisés de la culture dite "populaire". Mais force est de constater que cinquante ans plus tard, dans l’idéologie des adorateurs de musique indie, c’est sa voisine mancunienne qui remporte aisément le titre de ville la plus influente dans ce domaine artistique. Il est vrai qu’entretemps, Tony Wilson et sa Factory avait balayé toute concurrence, assénant un premier uppercut du droit à sa voisine à l’orée des années 1980 en donnant naissance à une flopée de groupes aussi indispensables que novateurs, dont les fers de lance Joy Division et New Order. Une décennie plus tard, Manchester mettra la cité liverpuldienne définitivement au tapis, lui administrant un fatidique direct du gauche via le mouvement Madchester dont l’Haçienda, les Stones Roses et autres Happy Mondays seront les plus emblématiques représentants. Ajoutez à cela les quatre à cinq années glorifiées par les productions de The Smiths et vous comprendrez aisément que le défi s’avérait particulièrement difficile à relever pour la Merseyside. Pour autant, Liverpool, au fil des années, n’a pas été avare de talents, loin s’en faut. Des personnalités comme Michael Head au travers des Pale Fountains, Shack, des formations comme The La’s ou encore The Coral se sont montrées et se montrent encore largement à la hauteur de leurs voisins mancuniens. Mais, dans l’imagerie collective, leur influence est rarement considérée comme étant aussi majeure que celle de leurs meilleurs ennemis.

Jane Weaver, artiste liverpuldienne basée depuis plusieurs années à... Manchester, ne déroge nullement à cette règle. Déjà plus de quinze années qu’elle distille à intervalles réguliers des albums aussi merveilleux qu’indispensables dans une indifférence quasi-totale, quinze ans que son essai inaugural, l’inaltérable Like An Aspen Leaf, émeut au plus haut point à chaque écoute. Teintant sa pop-folk initiale (jetez une oreille à sa somptueuse reprise de Heart Of Gold de Neil Young) d’une coloration plus électronique depuis quelques années maintenant (le mirifique The Silver Globe sorti il y a trois ans étant certainement le représentant le plus emblématique de cette évolution), son huitième album, Modern Kosmology, sorti chez Fire Records le 19 mai, mérite amplement d'être mis à l’honneur de la plus respectueuse des manières que ce soit tant les dix pièces d’orfèvrerie le composant sont en tout point renversantes.

En effet, au travers de ce nouvel essai, véritable invitation au voyage et à l’évasion, Jane Weaver nous ouvre les portes d’un monde kaléidoscopique empreint d’une culture psychédélique totalement assumée mais également porteur d’une constante recherche de sonorités résolument à la pointe de la modernité pop. Elle conjugue ainsi sa musique à tous les temps, cherchant à retranscrire le krautrock des seventies tout en l’alimentant de gimmicks et autres trouvailles résolument contemporaines afin d’insuffler à son œuvre une dimension résolument futuriste. L’introductif et ascensionnel H>A>K, ode à l'artiste abstraite suédoise Hilma af Klint en est la parfaite illustration, ce morceau nous remémorant les émotions ressenties lors des premières écoutes de The Echo Show de Yeti Lane, dernier grand voyage cosmique en date qu’il nous ait été donné d’entreprendre. Il ne reste alors plus à Jane Weaver qu’à dérouler le fil de ses émotions. Du classicisme de Did You See Butterflies, jonglant entre couplets aériens tout droit sortis d’un inédit de Lush et refrains dans la plus pure tradition de Stereolab, à l’élégance de Modern Kosmology aux accents "Broadcastiens" jusque dans l’évocation de la si regrettée Trish Keenan, les mélodies en apesanteurs s’enchainent avec une aisance en tout point déconcertante. Et lorsqu’il s’agit d’accentuer le caractère psychédélique du propos, la Liverpuldienne dose ses effets avec ingéniosité afin de ne pas tomber dans la caricature du genre, témoin ce Loops In The Secret Society qui n’est pas sans rappeler la délicatesse et la subtilité des meilleures compositions de The New Lines. Un retour au classicisme de ses débuts (tant Valley pourrait figurer sur Like An Aspen Leaf), une accentuation du caractère électronique du propos, d’abord discrète sur The Lightning Back, morceau à la boucle synthétique et aux cœurs envoûtants lorgnant sans vergogne du côté de Still Corners, puis ouvertement affirmée sur l’explosif The Architect, autant de subtiles variations que la songwriter se plaît à mélanger sur sa palette musicale afin d’illuminer sa toile. Ingénieux mélange des genres qui, sur Ravenspoint, prend son virage le plus surprenant grâce à la collaboration de Malcom Mooney, premier chanteur de Can, qui vient marteler de son inimitable phrasé une architecture musicale synthétique des plus raffinées. Ce même Malcom Mooney qui avait d’ailleurs déjà travaillé, à l’orée des années 2000, avec (le Mancunien !) Andy Votel, fondateur du feu label Twisted Nerve et compagnon de Jane Weaver. Mais c’est très certainement au travers de Slow Motion, ritournelle électro-pop aux richesses insoupçonnées rappelant une Sally Shapiro empreinte de mélancolie, que cette alchimie des sens atteint l'apogée. Un morceau taillé pour la reconnaissance qu’il serait extrêmement dommageable de considérer comme un simple trésor caché. Puisse cette véritable pépite mener un maximum de dénicheurs vers le coffre à merveilles que représente la discographie de cette (très) grande artiste. L'ultime et délicat morceau sobrement intitulé I Wish semblerait presque porter en lui cette aspiration.

Soutenue par une distribution plus importante pour ce dernier essai, l’espoir de voir Jane Weaver accéder à une notoriété plus conséquente et enfin recevoir toute la considération qu’elle mérite apparait envisageable. Non pas que ce soit une ambition affichée de la part de la créatrice de Modern Kosmology, elle qui se plaît à assumer son extrême lenteur en matière de création artistique, produisant elle-même ses albums au rythme de ses envies. Mais ce disque, sans doute le plus abouti de sa carrière, recèle en lui cet équilibre nécessaire entre références usitées à bon escient et explorations musicales novatrices, cette alchimie transformant notre intérêt pour une œuvre musicale en véritable affection. Il est si rare et difficile d’être à la fois originel et original. Et cette fois-ci, sans aucun doute possible, c’est bien la native de Liverpool qui survole les débats.

Tracklist

Jane Weaver - Modern Kosmology (Fire Records, 19 mai 2017)

01. H>A>K
02. Did You See Butterflies
03. Modern Kosmology
04. Slow Motion
05. Loops In The Secret Society
06. The Architect
07. Lightning Back
08. Valley
09. Ravenspoint
10. I Wish


Chino Amobi - Paradiso

"L’individu ne peut être considéré ni comme un néant ni comme un absolu mais comme un terme de relation réelle"

"L’histoire de la pensée ne doit donc pas être nécessairement considérée comme séparée des autres processus d’individuation ; elle est seulement condition sine qua non de l’explication à une époque donnée de telle ou telle forme d’individuation, ce qui est la condition à l’accès à l’existence de telle forme ultérieure qui exige l’antériorité de telle autre forme réfléchie ; le postulat de cette méthode est que l’accès à la réflexivité d’une forme d’individuation peut se comporter comme condition d’apparition d’une forme (…)" Gilbert Simondon

"Welcome to Paradiso, it’s Chino Amobi" - Il serait outré de parler d’une composition symphonique, pour parler du dernier coup de maître de Chino Amobi. Comment décrire ça ? Un album qui rentre directement dans l’histoire. Sample, ritournelle, poésie, field recording, radicalisation de tout, carte mentale, géographie musicale d’une diaspora vécue, électronique bizarre, vraiment bizarre, absence de rythmique linéaire, création de tropes sonores, Paradiso est un putain de chef d’œuvre dense. Un monstrueux patchwork, un prêche bien chelou, un manifeste d’une avant-garde qui n’est finalement peut-être plus sans avant-garde. On vit peut-être enfin un temps où il n’est plus le moment de jouer avec ironie sur les codes d’un vieux monde occidental en désuétude et en proie à des démocraties fantoches, à des entreprises et des applications qui remplacent peu à peu des intensités vécues en suggestions et inductions tellement intégrées qu’elles ont l’air plus réelles que le réel encore possible.

Paradiso est une fresque épique qui requalifie une certaine idée de l’intensité, du politique, et de la composition, au sens le plus strict du terme. Il n’est pas question d’une nature morte sonore mais bel et bien d’une intensité dense, d’un récit puissant couturé autour des figures angoissantes d’un monde empêché dans sa "vérité". La vérité n’est qu’une fiction politique parmi d’autres et, s’il ne reste que la mort comme vérité ultime, il faut bien dégager des voies pour vivre un peu sérieusement, un peu conséquemment.

Chino Amobi, ex-Diamond Black Hearted Boy, cofondateur de NON Worldwide, dont on a déjà beaucoup parlé et dont le but avoué et manifeste est un rejet de la culture de masse dominante blanche digérée internationalisée, et des conditions politiques existantes. Paradiso, comme NON, compte un nombre assez fou de collaborations : Nkisi, FAKA, Haleek Maul, le modèle trans Aurel Haize Odogbo, Benja SL, Rabit, Dutch E Germ aka Tim DeWit, ex-Gang Gang Dance et, pour ouvrir le tout, un poème d’Edgar Allan Poe, The City In The Sea, qu’Elysia Crampton récite sur des bruits de vagues et de tonnerre.

Paradiso est une sorte de zigzag plein d’entraves sonores, de collages de textes et de détritus mentaux et sonores. Indus des années 1980, pop music, électronique lancinante, rythmique latino méga ralentie, synthés d’un autre âge, tout se cogne et se contre-cogne, tout rentre en collision, en intrusion dans les linéarités habituellement binaires entre mélodique et rythmique. Tout se télescope toujours dans Paradiso. Déchets sonores de la vie urbaine, jingles radio démoniaques, gadgets défectueux et alarmes de voiture sont là comme autant d’embuches et d’éléments d’une critique radicale de ce qui ressemble à un purgatoire contemporain.

Peut-être que ce qui conviendrait le mieux à Paradiso pour le décrire, c’est cette idée de chant épique… une sorte de Dante sonore. Il y a quelque chose de séduisant, de malin, qui pourtant surgit, déborde toujours de cette apparente cacophonie déjà plus que post-moderne. Aucune perception linéaire n’est possible dans ce manifeste, le flux est constamment interrompu et le chaos semble y être une certaine règle de composition. Impossible de faire l’expérience d’une écoute passive de cet album tant la fragmentation et les torsions sont inhérentes à la composition. Il y a quelque chose d’une tentative de ramener l’auditeur dans un présent vécu, dans un ici et maintenant, ou peut-être même dans le postulat d’une temporalité qui serait celle d’un "no présent" radical mais pas nihiliste. Quelque chose de l’ordre de trouver le chemin vers une intensité sensible insurrectionnelle. Certains tropes sont tordus à l’extrême jusqu’à en devenir quasiment surréalistes. On connaît la prépondérance de l’usage du bris de verre dans les productions de NON et d’une certaine scène club de la déconstruction, dans Paradiso il y a une torsion extrême de ces tropes mêmes. Une critique in progress. Radicaliser jusqu’à produire la sensation d’un cauchemar épuisant ou le son d’une parade monstrueuse qui viendrait réveiller un degré enfoui d’une forme de conscience au monde ; horror show politique.

Paradiso fonctionne sur le modèle d’une prolifération sensible, d’une surcharge sensorielle chaotique, une sorte de bombardement sensible. Pour autant, il n’est pas question d’être effrayé mais bien de sortir de ce marché de la peur, de la norme qui n’en a plus l’air et de réagir avec vitalité à des circonstances de plus en plus extrêmes politiquement. Plus personne ne semble se cacher pour produire son fascisme potentiel. Paradiso est une insurrection sensible contre un espace qui peut sembler de plus en plus vide. Une tentative de sens par surcharge au milieu d’un vide et d’une solitude de plus en plus crasse. Contre les oppressions, quelles qu’elles soient, il reste une arme massive, celle de l’intensité de nos vies vécues, bizarres et chaotiques.

Paradiso décrit un monde sauvage et propose, si ça n’est une radicalisation, en tout cas une politique du sauvage, sauvage non pas au sens Rousseauiste, occidental, mais bien au sens de politique de l’émeute sensible, du souterrain, et de l’intensité réelle. Il n’y a plus d’éthique de la vérité possible ni souhaitable, seulement un maintenant à radicaliser pour s’extraire, autant que faire se peut, d’un marasme politique et intellectuel qui ressemble de plus en plus à une tentative de castration organisée des têtes et des corps. Une castration mentale et sensible induite, enjointe et acceptée sans broncher au détour de son agenda Google ou de son flirt Tinder. Paradiso a le mérite de proposer une voie, celle de la surcharge sensible comme mode de lutte et de production possible contre la désintensification d’un espace vécu toujours plus vide, segmenté et routinier.

La collision, le rythme, la surcharge sensible comme autant de court-circuits possibles, comme autant d’armes critiques et pratiques contre un espace lisse et plat qui semble de plus en plus infini. Peut-être finalement que pour radicaliser maintenant, il n’est plus question de s’interroger sur la vérité au sens strict et étymologique du terme, ou bien d’envisager des modes de vie alternatifs, mais bien d’armer nos luttes par des modèles visant à détruire tout le connu, tous les espoirs encore souhaités pour rentrer dans le désespoir radical d’une destruction complète de toute idée de vérité au profit d’ensembles intenses. En somme, produire des tentatives fluides de formes de vie sensibles, se désassimiler par collision et surcharge permanente de productions de sensations et de sensibles politiques inconnus. En d’autres termes, simplement tenter de faire sens. Faire sens non plus en cherchant la vérité, l’universel mais bel et bien en pratiquant l’hybridation extrême utile à la création de monstruosités chimériques, nécessaires pour punir et sortir de la médiocrité du réel. Voilà en tout cas une des fictions possibles que dégage Paradiso, voilà en tout cas une manière d’envisager le monstrueux comme forme d’ingouvernabilité nécessaire. Paradiso est un fragment de réel chaotique et politique possible et c’est une arme dense pour penser et envisager le Maintenant.

Audio

Tracklist

Chino Amobi - Paradiso (NON, 05 mai 2017)

01. Law I (The City In The Sea)
02. Gænova
03. Blood Of The Covenant
04. Negative Fire III
05. The Failed Sons And Daughters Of Fantasia
06. Blackout
07. Antikeimenon
08. Nkisi (edit)
09. Eigengrau (Children Of Hell II)
10. Law II (Demolition)
11. Polizei
12. White Mætel
13. White Mætel Narrative
14. Radical Zero
15. Paradiso
16. Law III (Adam)
17. The Floating World pt. 1
18. The Floating World pt. 2
19. Dixie Shrine
20. Kollaps
21. End (The City in the Sea)