Coldgeist - Unknown Bodies

Cela faisait un moment que l’on avait parlé des potos de DEMENT3D avec qui on partage l’amour de la techno rugueuse et des rythmiques industrielles. La sortie du mini LP de Mattieu Ruben aka Coldgeist par le collectif parisien est donc l’occasion parfaite de mettre en avant le talent de l’artiste qui nous avait ravi de son Under The Bright Light sous son autre pseudonyme, Modern Eleven. Inspiré, semble-t-il, par les virées nocturnes des bosozoku, ces motards-racailles japonais reconnaissables par leurs vestes amples, leurs motos vintages, tunnés et customisés, ainsi que leurs bananes XXL, Coldgeist livre une bande originale crépusculaire plongeant l’auditeur dans l’enfer des néons. Et si on est bien loin des déflagrations punk inhérentes aux voyous nippons, notamment sacralisés par les films de Sogo Ishii (Crazy Thunder Road, Burst City, etc.) abordant le sujet en long et en large, Coldgeist nous livre sa vision toute personnelle de ces nuits faites de bruit et de fureur. Unknown Bodies pue la tôle froissée, un axiome croisant techno rageuse, indus métallique, darkwave crépusculaire et ambient craspec. La production est impeccable et l’enchainement implacable. Rarement un label frenchie nous avait offert un tel coup d’éclat. Unknown Bodies ressemble à long dérapage aussi noisy qu’éclatant. Les mélodies aux odeurs d’asphaltes côtoient les crissements du métal. D’une puissance infinie, ce disque s’ancre dans nos têtes, brûlant nos tympans de son atmosphère perfide mais résolument addictive. Le son d’une balade avant un crash. Attachez vos ceintures.

Vidéo

Tracklist

Coldgeist - Unknown Bodies (Dement3d, 19 mai 2018)

A1. Martyr Of Beauty
A2. Ambivalent
A3. Secluded
B1. Unknown Bodies
B2. Provoke
B3. Despite


Donny Benét - The Don

Si vous n'avez jamais entendu parler de Donny Benét, c'est tout à fait normal. D'après quelques échos captés ici et là, le travail de l'intéressé parviendrait souvent aux oreilles de l'auditoire par pur hasard, au cours d'une virée sur l'algorithme YouTubien, du côté de ce qu'une poignée (de géant) d'internautes nomme "The Good Part of YouTube" : ce pays virtuel recensant moult artistes alternatifs peu communicatifs mais à l'activité prolifique.

Donny Benét ferait donc partie intégrante de cette immense bande de zèbres qui repoussent les frontières de l'audace dans leur coin illuminé.

En ce mois d'avril bipolaire, il se décide à sortir du bois en brandissant sa dernière potion magique de druide marginal : The Don. L'artiste réapparaît quatre années après l'exubérant Weekend at Donny's, album collaboratif sur lequel il invitait six artistes des deux genres à agrémenter l'esthétique musicale qu'il incarne depuis ses débuts, celle d'un crooner italien kitsch susceptible d'être sollicité pour composer la B.O. d'un long-métrage érotique du milieu des années 1970. Le portrait n'est pas emphatique, Donny cultive le clinquant, mais le clinquant adroit.

Avec The Don donc, le thème se perpétue. Synthétiseurs volubiles et vaporeux, saxophone, moments de voix parlée, lignes de slap rageuses et chant languissant, tout s'assemble pour former ce vortex disco rétro. On pourrait facilement s'y perdre mais on ne s'y perd pas, le second degré et le groove fusionnent comme si ça allait de soi. Derrière cette façade fastueuse se cache un artiste tatillon qui maîtrise ses instruments avec une aisance limpide. Un beau gâteau à étages.

Tracklist

Donny Benét - The Don (Remote Control Records, 06 avril 2018)

01. Working Out
02. Love Online
03. You're Too Good
04. Santorini
05. Reach The Top
06. Konichiwa
07. Night In Rome
08. Just Leave Him


Sister Iodine - Venom

Venom. Le venin, la morsure. Sorti il y a deux mois déjà, c’était peut-être le temps nécessaire pour mettre des mots sur l’expérience et appréhender la douleur que Sister Iodine nous inflige ici. Quelques minutes à peine pour se mettre dans le bain. Les premières secondes sont une sorte de sas entre le silence et le chaos musical absolu qui suivra et durera tout le long de l’album. 1 heure et 5 minutes, une épreuve en un seul bloc, de la noise pure, beaucoup de bruits et de la douleur aussi. Si la violence, c’est l’action ou la volonté d’engendrer de la douleur (aussi bien physique qu’émotionnelle), alors oui, Venom est probablement l’un des albums les plus violents jamais écrits.

Les sons stridents et métalliques sont douloureux, soutenus par un drone qui revient tout au long de l’album et rend l’écoute (un peu) plus douce. Venom fait mal, littéralement comme symboliquement, il s’insinue partout et blesse chacune des cellules qu’il fait vibrer, il créé le malaise, il fait ressortir tout ce qu’on voudrait cacher. Il esthétise la violence pure, la sublime. Le côté organique donné par cette noise à instruments quand de plus en plus de musiciens se tournent vers les machines donne une profondeur et une vie encore plus frappantes à l’album. Les voix aussi, même criées et blindées d’effets humanisent toujours. Là où les machines rendent souvent une musique froide et même distante, le son de Sister Iodine est chaud, organique, humain, et prend au tripes. Difficile alors de rester à distance et de ne pas se laisser atteindre.

La violence sonore et musicale est poussée à son paroxysme, et on se rend vite compte que lutter est inutile. Au contraire, si on se laisse aller et si on accepte cette violence alors l’expérience change du tout au tout, et une atmosphère presque apaisante se créée. Le son se répand dans tout le corps, et on s’abandonne, on se laisse malmener, agresser sans se battre, et si on prend les coups sans chercher à les rendre, alors seulement on accède à l’essence de cet album. On comprend que ce qui pourrait sonner comme un exercice de style est en fait une oeuvre musicale et artistique complexe, où du chaos émerge la paix.

Très peu de percussions à proprement parler, des sons stridents, agressifs, Venom n’est pas un album facile. Il n’y a pas de mélodies, au sens traditionnel du terme en tout cas : on aurait bien du mal à le fredonner. Pas de mélodies, pas de percussions, essentiellement du bruit, et pourtant de la musique, pure. Ce disque repousse les limites et contours de ce qu’on appelle la musique et nous rappelle que la musique n’a pas d’essence, c’est toujours le contexte qui la fait exister.

La douleur. C’est étrange cette volonté qu’on peut avoir de se faire mal, de s’exposer soi-même à la douleur, d’aller jovialement se faire agresser. Là où la plupart des gens diraient que ce n’est pas de la musique, que c’est inécoutable, insupportable, que ce n’est que du bruit, que ça fait mal aux oreilles, il y a bien pourtant quelques fous pour écouter ce dernier album de Sister Iodine. Cet album s’adresse à un public averti et volontaire, un peu comme un rite de passage. Un public qui prend du plaisir à se faire malmener, qui veut qu’on lui fasse mal, qui en redemande. Mais pourquoi s’inflige-t-on ça ? Ne serait-ce pas un peu plus confortable de jouer un album de pop, et se détendre un peu ? Peut-être les musiques extrêmes nous paraissent-elles simplement plus sincères, elles regardent le monde en face et rendent telle quelle la violence d’exister en son sein. L’écoute d’un album tel que Venom, c’est se réserver un moment pour faire face aux choses, face à la violence, ne pas l’éviter mais la contempler, la ressentir et même l’apprécier. Un genre de memento mori, un pause dans cette continuité de fausse légèreté, un moment à soi, où on ne peut plus faire semblant.

On l’a dit, Venom est un album difficile, et rien n’est fait pour le rendre plus facile d’accès. Il y a un refus clair de la part de Sister Iodine de donner des clés de compréhension. Comme dans toutes les musiques sans textes audibles, le récit est caché et n’est pas servi comme un plateau, on n’est clairement pas là pour vous raconter une histoire. Par contre, souvent on trouve quelques éléments de récits, comme dans les mélodies, dans les titres des morceaux, etc. Ici les titres de morceaux ne donnent aucune indication, parfois en français, parfois en anglais, utilisant des caractères spéciaux, tout est fait pour brouiller les pistes, et surtout n’en donner aucune. La seule clé de compréhension sur le récit est le titre « venom », et effectivement, il se suffit à lui-même pour savoir à quoi on a affaire.

Et pourtant, le récit est bien là. La place laissée par le mystère et par le refus d’expliquer laisse l’auditeur se construire son propre récit, ses propres images. On peut même se surprendre à une certaine introspection, être soi-même surpris par les images que l’écoute de cet album peuvent évoquer, qui disent autant de nous mêmes que de la musique écoutée.

Venom est un excellent album, de ceux qui posent les questions mais ne prétendent jamais y répondre.

Vidéo

Tracklist

Sister Iodine - Venom (Nashazphone, 20 février 2018)

01. BLAACK
02. ØUTRE-MER
03. NOUS SOMMES SURANNÉS (VIVONS DE NOS IDÉAUX PASSÉS)
04. I’M GAME (feat Stephen Bessac)
05. ÆMBRE
06. REFONDER
07. I T (feat Stephen Bressac)
08. PHAZE /\
09. THE FEMALE
10. GLÓCK
11. VENOM HORIZOV\


Gift Wrap - Losing Count

Passer par l'étape des antécédents musicaux d'un musicien de groupe qui se lance dans un projet solo peut parfois me sembler légèrement rébarbatif. Ici, le croisement me semble plutôt nécessaire pour parvenir à comprendre la suite.

Gift Wrap est le projet de Brendon Avalos qui officie en tant que bassiste au sein du groupe de "post-punk" qu'il forme avec deux amis dissipés depuis les alentours de l'année 2014 : B Boys, signés sur le label Captured Tracks. Deux entreprises novices donc, mais dont les influences sonores ne manquent pas de résonner en écho à l'urgence de notre quotidien tantôt tourmenté tantôt canalisé par notre conscience plus ou moins clairvoyante et réfractaire.

Avec Losing Count, une fois de plus, on a affaire à quelque chose de beaucoup trop rêche et provocateur pour ne pas en déceler rapidement le sens. Toutes les tracks de l'album semblent parfaitement incarner l'état psychique dans lequel on se trouverait après une surdose de xanax, amplifiée par un chauffage central réglé trop fort pendant une fin de mois d'août moite.

Boucles obsessionnelles, fond sonore persistant de radio pirate parasitée et boîte à rythme hystérique entretiennent une atmosphère d'exode urbain massif touchant une ville quelconque du Midwest. Losing Count est à mi-chemin entre l'angoisse que figure la musique industrielle et le pied de nez punk. On aurait presque envie d'ériger Avalos en Stockhausen de son temps, tiens.

Vidéo

Tracklist

Gift Wrap - Losing Count (Captured Tracks, 02 mars 2018)

01. Present
02. Losing Count
03. Current Expulsion
04. Change My Mind
05. Either Way
06. Mirage
07. Past
08. Comatose
09. Half Of Nothing
10. The Situation
11. I Cry
12. A Moment Of Reflection
13. Future


Death & Vanilla - The Tenant

Quoi de plus logique pour le fabuleux trio suédois Death & Vanilla que de s’attaquer à la bande originale d’un vieux Polanski ? Une sombre histoire d’appartement hanté, des personnages out of place, une psychologie fascinante, le cadre du Locataire, sorti en 1976 et réalisé d’après le livre de Roland Topor, était tout désigné pour accueillir les éclats luminescents de la petite bande de Malmö.

Baigné d’une pop cinématographique indéniable et d’une aura psychédélique à la flamme vacillante, Death & Vanilla retisse la toile de ses obsessions sur grand écran, fait montre d’un pouvoir d’évocation plus incarné que jamais et projette sur ses notes graciles toute la splendeur des ambiances picturales d’autrefois. Le charme du mellotron continue d’envoûter, de napper l’atmosphère délétère par petites touches qui viennent tour à tour éclairer une psychose d’avant-garde un peu obscure et désormais datée. Ou rétro. Mais au charme terrible.

Vertigo menaçant, chaque composante de cette grande pièce sonore insuffle sa propre version de l’angoisse : Labyrinthe, Dioz Delirium. Lente descente poétique et néanmoins fatale, cette antichambre expérimentale s’offre le luxe de jouer un dédale de thèmes en noir et blanc, taillé pour être apprécié dans de grands fauteuils rouges. Alors que le compositeur initial du film, Philippe Sarde, s’était servi d’un harmonica de verre, le son cristallin est ici loué dans son caractère le plus angoissant et dans son couffin le plus grandiose, parfois pas loin des magnétiques compositions de Philip Glass. Ciné-concert de grande qualité.

Audio

Tracklist

Death & Vanilla - The Tenant (Fire Records, 02 février 2018)

01. Locataire - intro
02. Zy And Choule
03. Church Music
04. Walls Have Teeth
05. Labyrinthe
06. Mouvement Panique
07. Free Design Kung-Fu
08. ”Do You Have Any Trouble With Your Neighbours?
09. If You Cut Off My Head, What Do I Say? Me And My Head Or Me And My Body?
10. Dioz Delirium
11. Everything Is Always Happening
12. Solitaire
13. The Bouncing Head
14. Music Box - outro


Vox Low - Vox Low

Vox Low, ça vous parle ? Si vous répondez non, c’est que vous avez dû zapper pas mal de festoches cet été, ce jeune groupe s’étant imposé en moins de deux ans comme une référence et un challenger de poids catégorie revival disco-punk, coldwave & more à la sauce frenchie... Bon, ça, c’est ce que vous lirez partout. Parce que pour être franc, Vox Low est avant tout l’âge de raison d’un petit groupe de potes et d’artistes qui gravitent dans le milieu underground depuis une quinzaine d’années. Donc revoyons les bases. Derrière ce nom de band obscur se cache les ex-membres de Think Twice, qui ont fait les beaux jours de l’ex-label de Laurent GarnierF Com. Duo précurseur qui, déjà à l’orée des années 2000, avait prédit le retour de la new/cold/dark-wave à travers l’indispensable Unemployed. Après une longue période de gestation, de réflexion et de remise en question, Jean-Christophe Couderec retrouve ses anciens compagnons de route et s’engage dans un nouveau projet qui va au-delà de toutes nos attentes.

On préviendra tout de suite, afin de savourer cet album au maximum de son potentiel, il faudra plusieurs écoutes. Il est vrai qu’au premier passage, ce disque éponyme pourra nous passer à travers... Et alors ? Qui se rappelle de sa première écoute de Movement de New Order ou de XTRMNTR de Primal Scream ? Il y a des disques qui se savourent, s’apprécient avec le temps. Et Vox Low en fait partie. La voix lourde et monocorde de JC rappelle les intonations de David Best de Fujiya & Miyagi avec qui une accointance semble s’être formée.

Coincé quelque part entre le classicisme obscurantiste de Joy Division et l’expérimentation novatrice proche du dernier LCD Soundsystem, voire les fulgurances de Jeopardy de The Sound, Vox Low prêche des mélodies qu’il est bien difficile de lier à une période précise tant leur musique traverse les époques et les modes. Des titres comme Now We’re Ready To Spend, Some Words Of Faith ou encore Something Is Wrong convoquent autant les fantômes de Can, des Psychedelic Furs ou de Colin Newman, la voix de JC se rapprochant souvent de la sienne.

Encore une fois, Born Bad fait mouche et mise sur le bon cheval tant Vox Low promet, autant par son bagage que son engagement à nous livrer des titres d’une qualité infaillible. La relève du post-punk à la française, pissant sur les clichés type La Femme, est assurée. Vox Low est un groupe sur lequel il faudra désormais compter. On peut dormir sur nos deux oreilles sans pour autant les laisser en alerte... What If The Symbols Fall Down fera bien l’affaire pour cette nuit.

Vidéo

Tracklist

Vox Low - Vox Low (Born Bad, 02 février 2018)

01. Now We’re Ready To Spend
02. You Are A Slave
03. Rides Alone
04. Something Is Wrong
05. We Can’t Be Blamed
06. Some Words Of Faith
07. What If The Symbols Fall Down
08. Trapped On The Moon
09. Rejuvenation


Bamba - Nephilim

Quand je pense à Montpellier, je pense surtout à la gare de Montpellier Saint-Roch, dans laquelle j’ai passé un temps infini à attendre des Intercités théoriquement sur le départ, ou alors à Nicolas Bourriaud, tentant une énième fois de réinventer "l’exposition" comme le dernier ersatz d’un monde hétéro-blanc post-moderne déjà enterré. Rien de sexy a priori. Et franchement, en tombant sur Nephilim de Bamba, je me dis que j’aurais dû mettre ces heures à profit pour aller écouter un peu la musique qu’on produit là-bas.

Imaginiez-vous possible une sorte de croisement parfait entre MHD, afrotrap et Bala Club, néo dancehall, reggaeton, dubstep, grime et autres chelouteries électroniques ? Parce que c’est à peu près comme cela qu’on pourrait parler de Bamba. Le tout chanté en français et en espagnol.

Si on a tous et toutes découvert la puissance musicale de MHD après un buzz YouTube, quelques segway et deux trois moqueries mal placés à son égard, on connait moins, ou en tout cas on envisage moins ce qu’il a apporté, consciemment ou non, comme tentative esthétique. L’afrotrap n’est pas un vain mot, un vain concept marketing. C’est un genre possible. Une sorte de digestion entre le hip hop autotuné à la française, le zouk, l'afro-beat et l'électronique des plus monstrueuses. On connaît aussi la vivacité de la scène hip hop française SoundCloud, de Thanas à Jäde en passant par les productions de Rolla, Bon Gamin et tout le crew Retro X. Sans parler de la scène électronique bizarre qui tourne autour de Bala Club (lire) ou Janus - dont on a déjà abondamment commenté l’intérêt.

Et bien Bamba croise tout ça pour produire un album dont les tracks ne laissent pas de marbre. On y retrouve le demi-dieu King Doudou, qui produit quasiment tout ce qui se fait d’intéressant à travers le monde, B Skippy, Endgame, Wwwings ou encore l’incontournable DJ NA. Bref, la grande classe des internets réunie dans un album français. Bamba réussit donc un pari étrange et plein de promesses, un grime à la française, un néo-afrobeat, un dancehall bizarre, un reggaeton chelou, une sorte de bailefunk voire, si on peut parler de zoukbass, de la zoukbass. Presque un genre à lui tout seul.

On entend sur Nephilim aussi bien des références au hip hop le plus connu, Booba, MHD, PNL, en tout cas beaucoup d’autotune, que des productions néo-kuduro à la Lycox ou encore un truc assez Gqom. C'est une incarnation de l’hybridation comme mode de production, un album aussi singulier que brillant.

Ce qui, peut-être, caractérise le changement d’époque et de paradigme qu’on vit, dans la musique comme ailleurs, c’est une hybridation réelle. Une hybridation qui n’est plus injonction à l’ironie permanente mais au contraire pratique concrète. Pratique concrète dont le matériau est un ensemble de genres ou de matériaux d’habitude relégué à la moquerie ou aux gros yeux des critiques. Peut-être qu’au fond, c’est cela le changement : la fin post-moderne, une fin de l’ironie comme injonction et un retour à une sincérité réelle qui a sans doute plus à voir avec les monstres et les sorcières qu’avec un énième nouveau placement produit. Plus à voir avec une production sans a-priori. Bref, plus à voir avec l’art et la vie vraiment confondus.

Vidéo

Tracklist

Bamba - Nephilim (07 janvier 2018)

01. Hummin
02. Badman Place (prod. by B Skippy)
03. Tarpé (prod. by ENDGAME x Wwwings)
04. Deseo
05. Heartless
06. Dans le mood (prod. by Ahadadream)
07. LB (Ft. LosBelamigos)
08. Atsuko Jackson
09. Aku-Aku (prod. by King Doudou x Daniel Haaksman)
10. Vampira (prod. by DJ NA)
11. Rebirth


Bitchin Bajas - Bajas Fresh

Encore un disque du trio Bitchin Bajas qui filera l’envie de se trimballer pieds nus sur des torrents de tapis crochetés aux couleurs poussiéreuses. Un truc à la Madrigal, style patchwork des temps modernes, un peu zarb - ésotérique, si j’ose dire. Pourtant hyper détente et rafraichissant.

La dernière fois, je m’en souviens, ils étaient là à s’engouffrer des montagnes de fortune cookies trippés avec Bonnie ‘Prince’ Billy et à déblatérer sur le sens de la vie. Du moins autant que synapse se peut, branchés sur deux de tension, véritablement victimes d’une sévère illumination. Un moment chillax au max, orchestré à huit mains au milieu de salon, assis en tailleur devant la toile de leurs câbles électriques. Une fée électricité qui leur va si bien.

Même délire ici, tout le fourbi de l’esprit vagabond et fécond qui est le leur est déballé, les boucles n’en finissent plus d’onduler et de pénétrer nos êtres. La richesse des matières déployées inspire une sorte de transe méditative, une compilation Nature & Découvertes underground et dix fois plus puissante. Portés par un paroxysme musical qui vaut son pesant de buvards, les motifs s’étirent et les vapeurs de patchouli se respirent à pleins poumons. Un flow de synthétiseurs bien étalé dans lequel il est de bon ton de se vautrer à l’envi, les sens en alerte et l’esprit ankylosé.

Derrière ses volutes de drone, Bajas Fresh est une pièce de collection qui pousse les murs de l’expérimentation du trio et explore toujours plus loin. Cooper Crain, Rob Frye et Dan Quinlivan ramènent la fraise de leurs influences (Sun Ra, par exemple, dont Angels And Demons At Play est ici repris) avant de leur tordre le coup en redessinant les contours des caractéristiques mêmes de leur identité. La beauté du mouvement, lentement et sûrement. Derrière les vapeurs de patchouli.

Tracklist

Bitchin Bajas - Bajas Fresh (Drag City, 17 novembre 2017)

01. Jammu
02. Circles On Circles
03. Angels And Demons At Play
04. Yonaguni
05. 2303
06. Chokayo
07. Be Going


Rabit - Les Fleurs du Mal

"Ainsi aurons-nous vu linguistes, sémiologues, sociologues, psychanalystes...; s'emparer, avec la suffisance des spécialistes, de ce qui dans la peinture ou la poésie des XIXe et XXe siècles avait hautement attenté à l'ordre des choses. Et il est loin d'être indifférent que le surréalisme et ses choix en aient électivement fait les frais. Non plus pour être occultés comme ce fut longtemps le cas mais au contraire pour devenir matière à la fabrication d'une esthétique surréaliste qui n'a jamais existé, à la seule fin de faire oublier quelle révolte fondamentale est à l'origine de ce qui aura été au XXe siècle la plus large tentative pour repenser tout l'homme, et qui plus est en donnant la prérogative à la sensibilité. D'où l'urgence d'en finir avec son projet de "repassionner la vie", en ce qu'il justifie toutes les formes d'insoumission sensibles, passées ou à venir, comme autant de réponses inventées à la seule question qui vaille et qui est de savoir comment vivre. Inassignable à quelque programme théorique qui soit, c'est précisément d'avoir misé, à l'encontre de toute préoccupation culturelle [...]" - Du trop de Réalité, Annie Le Brun

Que peut la poésie ? Voilà une question jamais résolue, une question qui, néanmoins, reste d’un maintenant très actuel. Une question à laquelle Rabit (lire), avec Les Fleurs du Mal, essaie peut-être d’apporter une tentative, une piste de réponse.

Est-ce un hasard complet si le producteur texan et boss du label Halcyon Veil en vienne à produire un LP intitulé Les Fleurs du Mal ? Est-ce un hasard complet si ce qu’on nomme parfois les musiques monstrueuses s’emparent des radicalités sensibles d’une poésie qui propose comme horizon des infinis possibles ? Est-ce un symptôme si plusieurs albums sortis ces derniers mois se questionnent sur la poésie en convoquant dls textes plus ou moins radicaux de cette matière de l’art ?

Que peut la poésie ? En voilà une question… On a l’impression d’être à la fin du XIXe, à la fin d’une époque. Avec quoi peut-on sortir de l’époque pour en faire une autre, ou essayer en tout cas d’en inventer une autre ? Il y a le trouble et, pour y répondre, deux possibilités : soit le renier, l’exclure, le classer, le dominer, soit s’en emparer, en faire une matière, un matériau de possibles et d’inconnus à inventer.

Si "je" est "un corps qui fait aussi être le monde, de cette manière-là" comme le théorise Jean-Luc Nancy, alors peut-être que "je", et les phénomènes que perçoit et restitue "je", est une possibilité d’étendre cette matière commune de la perception. De faire de "je" un "on". Un "on" comme puissance et non comme Bloom. "Les grands Veilleurs sont morts. Sans doute, on les a tués" disait Tiqqun dans Théorie du Bloom. Peut-être qu’au contraire on peut, doit les abolir pour se redonner sa commune puissance.

La poésie est monstrueuse. C’est une abolition permanente. Une dégradation qui dure, encore, toujours. Elle est communication sans communication. Elle est débarrassée. Elle démembre. Elle désidentifie. Elle dit, sensiblement. Elle est pour elle. Elle n’est jamais ce qu’elle est. Elle est toujours bizarre et hors. La dégradation est ce moment d’une infamante destitution, d’une métaphysique vitale, d’une diminution morale et d’une action qui cause un dommage, qui rend quelque chose inutilisable, qui rend l’usage impossible. Alors comment vivre ? Et comment Rabit répond à cette question fondamentale ?

"Confusion dans le détail, diffusion dans l'ensemble ; c'était toute la quantité de contour et de relief qui peut s'ébaucher dans de la nuit. L'effet de profondeur et de perte du réel était terrible. Et cependant le réel était là" - Victor Hugo

Les Fleurs du Mal de Rabit sont habitées d’une matière trouble et tordue, louche et interlope. Accumulation de couches, de voix, puis des frôlements, des bouts du poème de Baudelaire, un abandon au profit du son seul, et à nouveau le poème. Rabit produit un album qui s’empare de Baudelaire, pour en convoquer son irréductible maintenant. Des synthétiseurs hésitants, des monstruosités électroniques, une matière assez électro-acoustique qui joue sur une stratégie de tension et de silence, d’accumulation et de respiration, d'élévation et de déréliction. Une matière comme un poème, une matière où le blanc aurait un son, où le rythme serait non plus une perspective mais la tentative sensible même.

Les Fleurs du Mal offre une curieuse atmosphère, entre l’intensité d’une beauté chelou et l’inconfort de la nécessité d’une écoute attentive. Rabit provoque dans son LP une piste sonore volontairement flou, étrange, bizarre. Une hybridation entre électronique, poésie et expérimentation sonore. Ce n’est pas une mise en son ou en musique du recueil de Baudelaire mais bel et bien un essai sonore et plastique. Il y a une matière ambigüe, difficilement saisissable, non immédiate. Une force, une puissance qui se fait jour peu à peu, une inquiétante étrangeté qui ne peine pas à convaincre mais qui fait exister le moment, le maintenant de l’écoute.

Comment vivre alors ? Est-ce que cet album de Rabit nous donne des pistes ? Si rien n’est évidant, si tout est imbriqué et bizarre, il n’en est pas moins question d’une intensité et d’une puissance VNR. Les samples nous troublent, l’accumulation agit comme confrontation. C’est un LP beau et étrange, qui donne une image sonore à l’hybridité que l’on retrouve partout et qui fait trait à l’époque. C’est aussi un agencement particulier qui offre une prestation forte, une radicalité sensible. Une radicalité qui grince et qui dérange les sens et l’écoute. Ça grouille et ça ne cesse de grouiller. Il y a des sons partout, des samples et des morceaux de voix, des collages, des grincements, des ruptures permanentes dans les linéarités envisagées à l’écoute. C’est vraiment de l’ordre d’une tension permanente, sans équilibre ou en tout cas sans centre. C’est un LP décentrée où l’auditeur se retrouve dépourvu de tout confort connu. C’est brillant et bouleversant, c’est très puissant et très mental.

Cette convocation de la poésie par Rabit (et d’autres) semble redonner une responsabilité à l’art - la responsabilité inhérente aux arts en général, celle de pouvoir changer la vie. Pour un moment ou une durée infinie, cette convocation replace l’art dans son contexte social, politique et vital. Rabit travaille un matériau trouble, d’un poème trouble. Il fait entrevoir la puissance des monstruosités qui habitent le monde. Des monstruosités loin d’être négatives, au contraire. Des monstruosités qui, par leur apparence sensible, produisent du sens. Du sens dans une réalité qui en manque cruellement.

Avec Les Fleurs du Mal, Rabit re-passionne la vie, en fait le pari. Donner une responsabilité à l’art, ça n’est pas lui retirer sa spontanéité ou le contraindre à produire tel ou tel contenu, c’est lui permettre de trouver les matières, les expériences, les phénomènes qui sonnent comme des solutions à une situation saturée de signaux mous et avilissants. C’est redonner la possibilité à l’art de toucher la vie même. L’art et la vie confondus. Par le sensible, une insurrection mentale. Par le sensible, beau et trouble, permettre à chacun-e d’envisager une puissance commune.

La poésie est monstrueuse, elle est vitale. Jamais elle ne pourra se résigner. Espérons que les arts non plus, jamais ne finiront par se résigner et toujours produiront des "formes d'insoumission sensibles, passées ou à venir, comme autant de réponses inventées à la seule question qui vaille et qui est de savoir comment vivre".

Tracklist

Rabit - Les Fleurs du Mal (Halcyon Veil, 02 novembre 2017)

01. Possessed
02. Bleached World
03. Roach
04. Ontological Graffiti
05. Dogsblood Redemption
06. Prayer
07. The Whole Bag
08. Humanitys Daughter
09. Rosy Cross
10. Ontological II
11. Prayer II (Gemme)
12. Elevation


Obsequies - Organn

"Rien… si ce ne sont les campagnes qui dansent en tourbillons avec les arbres et avec les longues files d’oiseaux qui traversent les airs. Cela me trouble le sang et le cerveau… Qui donc, sur la tête, me donne des coups de barre de fer, comme un marteau frappant l’enclume ?" - Les Chants de Maldoror, Isidore Ducasse

La musique ne cesse de produire des surfaces sensibles inattendues. Des étendues d’imagination et d’interprétation multiples, des étendues de puissance et de sensations, des mondes entiers. Organn, l’EP d’Obsequies, artiste belge, sorti chez le très impressionnant label anglais Knives (Kuedo, v1984, J.G. Biberkopf ou encore d’Eon) fait partie de ces miracles inattendus. Organn s’inspire d’une œuvre canonique et bouleversante de la poésie : Les Chants de Maldoror d’Isidore Ducasse, dit Comte de Lautréamont. "A record about love and duality" nous dit-on dans le descriptif de l’EP. Amour et dualité. C’est surtout un EP troublant ; troublant d’une troublante beauté comme seule, parfois, la poésie peut nous en saisir.

Entre électronique et électro-acoustique, entre calme et monstruosité, tout l’EP tient sur un équilibre sensible. Une danse mentale, cérébrale qui confond, avec une tentative de travail sur ce que pourrait être une beauté monstrueuse, hybride, compliquée, entre terreur et douceur, entre violence et passion. Il y a un sensible bouleversant dans Organn, une poésie propre qui se fait jour dans l’entrechoquement de samples de piano, de voix et de froissements électroniques monstrueux. Quelque chose de l’ordre de la beauté hybride et non lisse. Quelque chose de la surprise et de l’inattendu de l’événement. C'est la force poétique comme moteur d’une force et d’une puissance sensible traduite dans le son, dans la musique. Organn crée ces brèches si précieuses à l’art, des ouvertures, des surprises, des temps et des contre-temps. Des reliefs dans une matière plate, une étendue infinie dans l’imagination. Organn crée des possibles, des agencements mentaux, des court-circuits, des temps dans le temps.

Organn est intense et produit des intensités, l'EP d'Obsequies densifie des manières d’envisager la poésie par le sonore. Il densifie quelque chose qui s’extraie sans cesse et toujours du réel. Organn est une force brute et douce, rugissante et vindicative, trouble et neutre, une force commune, un ensemble de mondes qui fait briller les yeux, une monade poétique. C'est un élan, poétique et sensible, un espace strié, une forme de conjuration du réel. Et conjurer le réel par des élans et des tentatives sonores sensibles et poétiques, c’est aussi là une manière, si ça n’est de "punir le réel", au moins de saisir l’effondrement des choses, de combattre l’accumulation des fantômes en produisant la nécessité partagée d’une politique sensible hors d’une critique du spectacle.

Organn a quelque chose à voir avec Isidore Ducasse, cela est certain, mais peut-être aussi avec cette fête trouble d’un tableau de Goya. Celle de l’enterrement de la sardine, beauté terrifiante, inquiétante et vitale, ô combien nécessaire dans un présent incapable de produire autre chose que son éternelle reproduction infinie.

Il est peut-être l’heure de produire les beautés et les horreurs monstrueuses pour conjurer le monde. Il est peut-être l’heure de convoquer les âmes troubles et complexes pour conjurer la vie morne. Il est peut-être l’heure de produire des mondes intenses dans la chute finale (espérons-le, enfin) du post-modernisme.

Il faut croire aux forces des monstres troubles, à ces puissances politiques et poétiques en devenir, à cette invasion des hybridités folles et galopantes. Il faut y croire et les produire. Organn nous fait toucher cela de notre oreille la plus attentive et c’est beau, définitivement très beau.

"Les membres paralysés, et la gorge muette, je contemplai quelque temps ce spectacle" - Isidore Ducasse

Audio

Tracklist

Obsequies - Organn (Knives, 17 novembre 2017)

01. Grace
02. Languish
03. Cell
04. Asthme
05. Consumed
06. But Beautiful...


Escape-Ism - Introduction To Escape-Ism

Escape-Ism, inconnu au bataillon ? Cherche plutôt à Ian Svenonius, une entrée synonyme de Chain & The Gang, de David Candy, des Make-Up, de Nation Of Ulysses, de Weird War, de XYZ, et tu comprendras alors pourquoi parler de premier album fait doucement rigoler. Le grand dadais de D.C. est du coin. Il connaît même plutôt bien la chanson, auteur d’un paquet de brûlots bien engagés comme il faut, du genre à briser les chaînes pour se libérer du gang.

Une fois de plus, il n’y a qu’à lire le nouveau patronyme qu’il s’est dégoté et le nom du disque pour comprendre qu’Ian Svenonius n’est pas près de lâcher le morceau ; Introduction To Escape-Ism sera libertaire ou ne sera pas. C’est donc délesté de tout superflu, avec pour seuls alliés boîte à rythmes, cassette et guitare, qu’il s’est mis en tête de composer son nouveau pamphlet. Un truc qui a de la gueule, plein d’une énergie vintage envoyée le souffle court, et qui te requinque volontiers. Ce pourrait être la traduction musicale d’un Alan Vega plus jeune qui aurait foutu des beignes à Prince. Comme ça, juste pour le plaisir. Avant que ses potes des Black Lips (Zumi et Cole Alexander), gavés aux Gories, maravent à leur tour avec les titres The Stars Get In The Way et Lonely At The Top comme si c’était Lora Logic qui la ramène sous l’œil averti de Kim Fowley. Ou des frères Asheton sur Rome Wasn’t Burnt In A Day, hein ?

Pour parfaire le reluisant tableau, I Don’t Remember You explose le compteur émotionnel, ballade chantée ou mouchée en réalité augmentée, sublime et moche d’un amour-propre un peu piétiné. Iron Curtain est un lieu de perdition qui donne envie de tout abandonner sur place pour se jeter à corps perdu dans cette diatribe sensuelle, soulignée de lignes de guitare enivrantes. Il y a aussi They Took The Waves qui balance des hanches avec une classe folle, et le reste… C’est dire si Merge, adepte des recettes dépouillées à l’insolence punk depuis le bon flair de Sneaks, a eu raison de poser ses pattes sur ce damn good Introduction To Escape-Ism qui hurle à pleins poumons son pouvoir de rébellion. Putain, on voudrait mille satires électriques comme celle-ci.

Publicité

Tracklist

Escape-Ism - Introduction To Escape-Ism (Merge, 10 novembre 2017)

01. Walking In The Dark
02. Lonely At The Top
03. Rome Wasn’t Burnt In A Day
04. Iron Curtain
05. Almost No One (Can Have Me Love)
06. They Took The Waves
07. The Stars Get In The Way
08. I Don’t Remember You
09. Crime Wave Rock


Mun Sing - Witness

"It’s designed to be quite an intense record, about finding clarity within madness" - Harry Wright

Harry Wright est la moitié de l’excellent duo de Bristol Giant Swan qui nous a habitué à des sets techno improvisés, déstructurés, diffractés - pour le moins déformés. Un travail assez radical sur l’intensité et la matière électronique qu’on a déjà pu croiser chez les labels Howling Owl et Fuck Punk.

Premier album solo d’Harry Wright, alias Mun Sing, Witness sort chez le très très excellent label Infinite Machine, basé entre New York et Mexico, et c'est un EP brillant. Brillant parce qu’il travaille cette notion d’intensité radicale que peut produire la techno. Pour autant, on est relativement éloigné des canons de la scène et plutôt au coeur des monstruosités hybrides que la nouvelle vague électronique nous fait entendre depuis maintenant quelques années. Witness se propose quelque part de trouver la clarté dans la folie, rien de moins.

De cet EP, Harry Wright déclare dans The Wire : “I’m really interested in cross rhythms, and dialogues between instrument parts. I kind of approached the songs as though each drum had their own voice. It’s about building up a conversation and sometimes a conflict between the parts. I’m also looking at the rise of exclusivity within club culture, whether it’s the rising status of the DJ or the conventions used to elevate artists from their audience. I wanna get rid of this disconnect and look at ways to make club culture more accessible. I didn’t wanna use any fancy drum machines or synths and I’m not scrolling through hours of field recordings and samples, especially for my first release. I wanted the process and the statement to be clear and concise. I like the idea of using really basic common materials (like GarageBand 09). There was no special bit of kit that’s elevating me or separating me from anyone else being able to do the same thing”.

Sortir le DJ de son statut, réfléchir à la déconnexion croissante entre celui-ci et le public, utiliser GarageBand plutôt que des instruments coûteux et classistes, aborder chaque piste comme une polyphonie de voix sonores, créer un dialogue entre les différentes sonorités, hybrider les influences et les sons... Harry Wright dépoussière et croise une techno qui s’en tient souvent à la répétition des même tropes, des même figures où finalement, chaque club, chaque set devient un aller-retour en 4x4 pour une soirée identique à celle du week-end précédent, et cela ad vitam aeternam.

Witness tente, lui, d’amorcer une langue dans le langage global de la techno, c’est une tentative narrative, une fiction possible d’intensité, une manière de proposer un rapport au son et au corps qui est celui d’une puissance d’agir. C’est-à-dire une manière de faire face, de tenir en joue des façons de faire la fête de plus en plus lissées. Ramener et faire entendre le sauvage par l’hybridation des percussions et les dialogues sonores, puis construire des situations autres, petites brèches temporaires dans le lissage sonore global.

Ces cinq pistes présentent aussi un très bon remix du DJ et producteur chilien Tomàs Urquieta, une manière de faire des ponts dont Infinite Machine a le secret. Peut-être ? En tout cas, Witness est un EP qui expérimente sérieusement l’idée de positionnalité, soit de produire une position politique et sociale à travers le sonore.

Déplacer les espaces de la fête dans la fête globale, créer de la langue dans la langue, ouvrir des dialogues et des fictions possibles, vivifier l’imagination et intensifier une production à travers des outils communs, tout en produisant une force, une intensité et des puissances d’agir, voilà sans doute certains des traits de cette scène électronique plus hybride, plus monstrueuse et plus rugueuse que celles que le capitalisme sonore tente de nous faire écouter à longueur de club.

Si la poésie est une monstruosité de la langue, certaines productions sonores sont cette poésie monstrueuse de la musique. Et alors Witness en fait partie. C'est en cela que cet EP est aussi brillant qu’inattendu.

Audio

Tracklist

Mun Sing - Witness (Infinite Machine, 29 septembre 2017)

01. Revenge
02. Eye
03. An Illusion
04. Emerald
05. Revenge (Tomás Urquieta Remix)


Fatima Al Qadiri - Shaneera

"On vit une guerre sémantique avant toute chose" - Fatima Al Qadiri, 2016.

Ok, ok, on va devoir s’arrêter quelques minutes. On connaît Fatima Al Qadiri pour ces deux albums remarquables, Asiatisch et Brute (sortis tout deux comme Shaneera sur l’excellent Hyperdub) ou encore son premier EP Warn-U qui a participé des prémices d’une certaine scène électronique chelou, foutraque, monstrueuse et clairement brillante. Fatima Al Qadiri est Koweïtienne, elle est artiste, curatrice, musicienne et s’intéresse particulièrement à l'expérience de la guerre, à la mémoire, aux perceptions occidentales d'autres cultures et aux identités socioculturelles.

Il ne va pas s’agir de refaire un point sur cette scène qu’on qualifie ici ou là de "monstrueuse", absence de hiérarchie des genres, hybridation totale, non-universalisme, rupture de l’ethnocentrisme musical occidental, bizarreries "queer-s", art du sample, de la boucle et critique du rythme, même si par prétérition on vient d’en faire une très brève cartographie. Là, il est question d’un album qui a la force de la politique, la force de creuser à l’endroit du plat et du gris conforme du monde occidental comme il aime à se penser et à se montrer. La force de la politique comme fiction réelle d’une tentative de brèche, de court-circuit dans cette étendue inétendue qu’est notre matière du monde. Une tentative de faire par le sonore un espace non lissé, bref une tentative de faire un peu de consistance dans l’oppression diffuse d’une normalité physique et sonore intégrée par chacun-e-s.

Le pitch de Shaneera est insurrectionnel et l’insurrection tient ses promesses. Shaneera est la prononciation anglo-saxonne du mot arabe shanee'a (شنيعة), littéralement "scandaleux, néfaste, hideux, majeur et fétide". Shaneera, argot queer utilisé au Koweït et dans certains pays arabes, argot de forces monstrueuses auxquelles on donne une puissance possible. Shaneera est une figure qui défie le genre, c’est une sorte de reine maléfique. Les paroles sont suggestives, implorantes, lugubres et tendres, elles viennent d’échanges réenregistrés de Grindr, des dragues en ligne et des sketches de femmes. La langue utilisée dans les différents textes est un mélange d'arabe koweïtien et égyptien, et de proverbes irakiens. Musicalement, Fatima Al Qadiri croise rythmiques occidentales, Khaleeji du golf persique et mélodies des musiques arabes. Synthétiseurs et boîtes à rythme.

Shaneera est un album qui révèle quelque chose d’un infra, quelque chose d’un dissimulé intime, d’une langue propre à la rencontre queer-s, pédé-e ou lesbienne. Après Brute, qui s’intéressait aux formes de répressions étatiques et policières, Shaneera s’intéresse à une forme de répression intégrée dans les corps, répression de l’intime, où chacun-e doit trouver des stratégies pour détourner, renverser, retourner la répression afin d’affirmer et de trouver des puissances d’agir, des puissances de désirs autres, des puissances de vivre. Entre Brute et Shaneera, il y a sans doute une forme de mise en abyme de ce que Foucault a nommé la biopolitique. La biopolitique est un néologisme utilisé pour identifier une forme d'exercice du pouvoir qui porte, non plus sur les territoires mais sur la vie des gens, sur des populations, sur la vie même. Au risque de faire tarte à la crème avec une énième citation de ce concept, Fatima Al Qadiri, avec Shaneera creuse non seulement une brèche dans la tentative générale de normalisation du sensible en expériences de consommation, mais elle produit également un album brillant, loin des discours plats ou exotisés de la musique comme elle se fait. Il n’est pas seulement question de musique ici mais bel et bien de politique. D’une politique ambitieuse et révolutionnaire, qui dégrade le réel pour en extraire des possibles, des puissances, des consistances, des densités. Un espace sensible qui, dans un parcours plus général, propose une critique, au sens étymologique du terme, entre pouvoirs qui agissent sur l’externe et pouvoirs qui agissent sur l’interne, l’intime, les singularités vitales. Faire d’une langue propre aux rencontres queer-s, pédé-e-s et lesbiennes une poésie, une poésie du retournement, de la dégradation, une poésie vitale. Une tentative d’insurrection possible dans la guerre sémantique. La poésie est monstrueuse, elle ne s’inscrit pas dans la communication, elle est a priori inutile, hors d’une sémantique immédiate et par là même elle a cette force de ne jamais pouvoir s’aligner sur l’absurdité creuse de la sémantique officielle.

Faire de l’intériorisation des pouvoirs oppresseurs, des puissances d’agir, des puissances de vivre, c’est là un des tours de force possible de Shaneera. C’est aussi une piste à prendre au sérieux avant de laisser la mollesse générale gagner définitivement nos têtes, nos langues, nos corps dans une robotique de la répétition du mème. C’est une piste que l’on doit retrouver sur nos murs, dans nos têtes, dans nos intimes de plus en plus normalisés. Faire consistance par l’hybridation d’une poésie secrète, cachée, et oubliée ; sonore, corporel et dégradante, c’est peut-être aussi, enfin, une tentative de sortir du fragmenté post-moderne, bref un plan de bataille contre le plat, le gris et la confiscation du sens et du sensible.

Audio

Tracklist

Fatima Al Qadiri - Shaneera (Hyperdub, 13 octobre 2017)

01. Shaneera feat. Bobo Secret and Lama3an
02. Is2aleeha feat. Bobo Secret & Chatham
03. Alkahaf feat Bobo Secret & Chaltham
04. Spiral feat. Bobo Secret
05. Galby feat. Nayglow


Ariel Pink - Dedicated To Bobby Jameson

par Xavier Mazure

Au siècle dernier, ce filou de Jorge Luis Borges inventa dans sa nouvelle Pierre Ménard, auteur du Quichotte (Fictions, 1944) un étonnant écrivain. Ce personnage nourrit le projet de réécrire à l'identique le premier tome du Don Quichotte de Cervantes. Borges nous explique alors, en divers arguments savants, la nouveauté et la supériorité de la réécriture de Pierre Ménard sur l’œuvre originale. Cette célèbre nouvelle au ton satyrique, exemple typique du postmodernisme littéraire, revient toujours en mémoire lorsqu'il s'agit de gloser sur un nouvel album d'Ariel Pink, le personnage de réinventeur imaginé par Ariel Rosenberg. La comparaison – encore plus marquante depuis l'EP Myth 002 avec Weyes Blood – pourrait néanmoins faire passer le Californien pour un terrible raseur, en occultant le caractère immédiat de ses mélodies et son amour presque naïf pour la pop.

En plus de quinze années d'enregistrements, en solitaire puis en groupe, peu de choses ont changé dans l’œuvre de recréation du génial Ariel Pink. Celle-ci, en apparence disparate (entre la lo-fi des débuts et les récents passages en studio), retrouve son unité lorsqu'on répertorie les quelques éléments constants de la discothèque rose de notre éternel nostalgique. Pour commencer, il y a cette obsession pour l'âge d'or des différentes formes de la musique pop radiophoniques des années 1960 à 1980 (de la soul à la new wave) auxquelles viennent se marier toutes sortes d'expérimentations et autres hérésies de production, des ponts improbables et un humour absurde. On retrouve aussi le refus permanent de sacrifier aux modes de production de l'époque ; le choix systématique de l'enregistrement sur bande magnétique et de sa compression lo-fi en est l'exemple le plus flagrant. Dès Another Weekend, le premier single issu de Dedicated To Bobby Jameson, on reconnaît un style, une manière inimitable de concevoir des refrains magnifiques. Le sourire aux lèvres, on se demande qui d'autre – même parmi ses nombreux copistes – serait capable d'écrire une aussi belle mélodie, d'un tel équilibre entre l'humour et la confidence mélancolique. On repense à la splendide Dazed In Daydreams qui venait clore Pom Pom...

En cela, le nouvel album n'est guère une surprise, on retrouve aussi à plusieurs reprises l'ancienne habitude qu'avait notre Hibernatus de la pop de bruiter la batterie à la bouche et de juxtaposer des couches et des couches de voix. Les fantaisies expérimentales de Death Patrol (sa disco et son violon déglingués), Santa's In The Closet (épopée haletante et burlesque), Time To Live (invraisemblable hymne hard-glam rythmé par un fragile cri de guerre) et Acting (sorte d'hybride de soul et de G-funk) rappellent les plus grandes fresques imaginatives de Worn Copy. Notons aussi que la chanson I Wanna Be Young, réenregistrée pour l'occasion, était déjà présente sur Scared Famous, paru en 2001. S'il existe une évolution dont témoigne Dedicated To Bobby Jameson, elle n'est pas à rechercher d'un point de vue formel où se côtoient les habituelles dévotions d'Ariel Pink : la dream pop (Feels Like Heaven, Kitchen Witch), The Doors (Dedicated To Bobby Jameson), The Shadows (Dreamdate Narcissist) et la bubblegum (Bubblegum Dreams). En faisant appel au personnage de Bobby Jameson, chanteur de folk des sixties détruit par l'industrie du disque, présumé mort puis réapparu dans les années 2000 au fil d'une série de vidéos autobiographiques publiées sur YouTube, le timide Ariel a trouvé un moyen pudique de nous livrer sa musique et ses émotions. Si c'est ça, la maturité ; qu'elle soit louée ! Un disque d'Ariel Rosenberg a rarement été aussi émouvant, drôle et éloigné de l'image de fanfaron qui lui colle aux pompes. À peu de choses près, Dedicated To Bobby Jameson est un chef-d’œuvre d'inventivité et de sensibilité. Mais pouvait-il en être autrement ? Gageons qu'à quatre-vingt berges, Ariel Rosenberg écrira toujours des chansons merveilleuses !

Audio

Tracklist

Ariel Pink - Dedicated To Bobby Jameson (Mexican Summer, 15 septembre 2017)

01. Time To Meet Your God
02. Feels Like Heaven
03. Death Patrol
04. Santa's In The Closet
05. Dedicated To Bobby Jameson
06. Time To Live
07. Another Weekend
08. I Wanna Be Young
10. Dreamdate Narcissist
11. Kitchen Witch
12. Do Yourself A Favor
13. Acting (feat. DāM-Funk)


Patience - White Of An Eye

Si Roxanne Clifford n'est pas Rose McDowall, avec qui elle sera en tournée au Japon cet été, Roxanne Clifford n'est pas une inconnue au bataillon pop : Veronica Falls, ferraillant une pop évasive, un brin consensuelle, et responsable de deux albums sur Slumberland Records, c'était en partie elle, au chant. Et il faut croire que l'exil à du bon pour la (rétro)créativité, puisque c'est en se barrant de son Manchester natal pour la cité des Anges, que l'anglaise décide de remiser sa pédale fuzz au placard et dépoussiérer avec sobriété un clavier titillé selon la veine synth-pop propre aux eighties. Première saillie jouvencelle sous le patronyme de Patience l'année dernière avec le maxi The Pressure, pourtant bien détendu du beat, le temps de formaliser avec l'EP White Of An Eye, prévu pour le 22 septembre sur Night School Records, mais déjà épuisé en pré-commande, son véritable chef d’œuvre, condensant avec spontanéité et candeur toute une époque, des synthés anémiques d'Eli et Jacno aux arcanes mélodiques de New-Order, en squattant également les bravades de Chris and Cosey et notamment l’indémodable October Love Song. De quoi s'offrir un clip en bonne et due forme, telle une égérie lynchienne en salopette blanche.

Vidéo

Tracklisting

Patience - White Of An Eye (Night School Records, 22 septembre 2017)

01. White Of An Eye
02. Blue Sparks