Caandides l’interview

Il y a un peu plus de deux ans, j’ai découvert la pop itinérante et énigmatique de Caandides et je m’en souviens comme d’une rencontre à la fois difficile et évidente. Droits et concentrés sur scène, les jeunes membres de ce groupe parisien portaient des masques placides et je ne comprenais pas toujours très bien ce qu’ils tramaient sur scène. D’emblée pourtant, j’ai été impressionnée par leur sérieux et leur beauté mathématique. Aujourd’hui, je crois que la musique de Caandides me semble intime et familière dans son étrangeté même, j’ai renoncé à trop la décortiquer. À l’écoute de leur premier EP, je me suis simplement laissée prendre par les arrangements et la structure graphique de leurs mélodies. Stylistiquement apatride, Before The Art est ainsi un objet dense et glissant ; et s’il échappe en déviant par des détours électroniques, c’est malgré tout pour raconter des choses très simples, profondément tangibles.

Le prétexte de cet « acte de naissance » discographique et de quelques dates ambitieuses m’a semblé idéal pour interroger Théo (chant, guitare, claviers), Dylan (guitare), Jules (basse, claviers, laptop) et Noé (percussions) sur leur petit parcours et leurs grandes théories. Cette rencontre légère et parfois drôle a principalement servi à détruire quelques unes de mes hypothèses les plus romanesques sur le groupe. Et si je ne sais toujours pas bien ce que c’est que Caandides, je sais désormais que derrière les techniques et toute cette rigueur numérique, il y a du doute. Un doute lumineux, vorace et créateur qui semble jaillir fiévreusement de leur peau et de leurs doigts quand ils jouent. C’est un doute sérieux mais d’une amplitude extravagante et presque indéfiniment élastique.

Cela fait un petit moment que Caandides existe, mais est-ce que vous pouvez me décrire rapidement votre parcours : quand et comment vous vous êtes formés ?

Dylan : Il y a une version très longue et une version un peu plus courte… Brièvement, l’histoire a d’abord pris forme dans deux directions différentes : Noé et moi avions un groupe et Théo et Jules avaient de leur côté un duo électro. On a ensuite commencé à jouer ensemble dans une série de formations organisées autour des morceaux de Théo : Thirteen Dead Cats, Gato Amarillo et enfin Caandides. Ça fait maintenant un peu plus de six ans qu’on joue ensemble sous une appellation ou une autre. De façon parallèle sinon, Noé a un autre groupe, Fitzgerald Superband, qui sonne plutôt blues, « à l’ancienne »… Il existe aussi un projet « à tiroirs » avec plusieurs membres de Caandides : il n’a pas de nom fixe mais il est né de la fusion des compositions plutôt folk et épurées de Théo avec mon groupe Llullaillaco et des compositions que j’avais écrites en Argentine.

Ainsi, il y a eu des groupes avant Caandides et il y a des projets parallèles qui se superposent à Caandides… Mais depuis que je vous connais, il y a aussi eu des changements de membres et donc plusieurs configurations au sein de la formation elle-même. Est-ce que cette géométrie mouvante est première, caractéristique du groupe, ou est-ce que vous pensez être fixés maintenant que vous êtes tous les quatre ?

Théo : On pense chaque fois être fixé mais je pense malgré tout que c’est le propre de Caandides d’avoir cette géométrie un peu variable. L’idée de départ, c’était d’avoir une sorte de collectif qui évolue et se métamorphose. Chaque changement est finalement plutôt dans la continuité de cet idéal.

Question obligatoire mais plutôt logique étant donné le bazar de sonorités qui débordent de votre musique : qu’est-ce qui vous a musicalement influencés ? Et qu’est-ce que vous écoutez dans la production actuelle ?

Dylan : On a tous un noyau dur de rock et de folk anglo-saxon qu’on a enrichi avec des influences plus contemporaines. Un grand retournement pour moi, ça a bien sûr été Animal Collective même si ce n’est pas forcément le groupe par lequel je jure aujourd’hui.

Théo : Il y a d-les écoles Bob Dylan et Tom Waits… Et aussi une école Queen dans le groupe !

Jules : Personnellement, je suis plutôt électro. Mais ce qui nous rassemble, c’est un goût commun pour le « songwriting ». C’est le sens de la composition qui nous intéresse, même dans l’électro que j’écoute par exemple. Et disons que Flying Lotus est aujourd’hui ce par quoi j’aimerais bien me laisser influencer…

Noé : Par contre, moi je n’écoute pas du tout d’électro et je crois même que je déteste les influences directes de Caandides. J’ai une formation plutôt classique et jazz que j’ai assimilée à ma manière… Aujourd’hui, j’écoute majoritairement de vieilles chansons américaines. Beaucoup de blues.

Il y a une forte thématique de l’exotisme dans Caandides. Vous avez un titre qui s’appelle Rio avec un clip qui décrit une sorte de fantasme de l’exil, votre musique est elle-même assez métissée en termes d’influences : c’est quoi cet ailleurs que vous semblez chercher ?

Théo : Musicalement, nous ne cherchons pas à sonner exotique bien qu’on nous compare souvent à des musiques folkloriques ou à des groupes indie-pop branchés qui s’en revendiquent… Comme ces groupes-là par contre, on assimile un millier de musiques et cela s’exprime de façon consciente ou pas dans nos morceaux. Je pense que c’est aussi valable pour l’auditeur actuel d’ailleurs qui projette naturellement ses propres références sur la musique qu’il écoute, même si ces références sont différentes de celles des musiciens. Et sinon, la thématique de l’exil est assez récurrente mais elle nous évoque d’abord un univers textuel et visuel. Après, c’est vrai aussi que certains textes ont été écrits au Mexique…

Noé : L’exotisme, c’est vraiment un cliché qu’on nous accole ! Mais on ne peut pas nier par contre que durant les débuts de Caandides, le livre Au Cœur des Ténèbres de Conrad a été une référence très structurante pour chacun de nous en terme d’imaginaire.

En parlant d’imaginaire visuel, le vôtre semble extrêmement lié au travail de projection qui est mis en place pendant vos concerts. Quel est le sens de la démarche et comment s’est-elle intégrée dans le projet ?

Dylan : L’idée initiale était d’effacer l’importance du musicien sur scène pour le faire advenir au travers de quelque chose qui le transcende. Les projections, en s’ajoutant à lui, magnifient ainsi sa performance. Ce que j’aime bien, c’est que les projections aplanissent un spectacle vivant qui devrait logiquement être en 3D et, en même temps, notre présence met en relief des aplats graphiques qui auraient été de l’ordre du papier peint sans les musiciens. Il y a une sorte de mise en vie de l’animation et réciproquement. Cela ne marcherait pas du tout pareil si l’animation était projetée derrière nous comme c’est souvent le cas.

Jules : Moins conceptuellement aussi, on était ami avec deux graphistes Gabriel Weber et Lolita Do Peso Diego et on a un jour essayé de faire un concert avec des projections. C’était au départ très tâtonnant et c’est devenu petit à petit un dispositif plus construit.

Mais si votre idée est de vous cacher derrière des images, vous n’avez pas peur que les projections se substituent à la musique elle-même et vous fassent parfois disparaître ?

Dylan : L’idée de disparaître est un risque assumé. Dans notre démarche, on se questionne sur la nature du musicien, s’il n’est finalement pas devenu qu’un technicien. Mais peut-être que le dispositif est inapproprié, on s’interroge encore beaucoup sur la valeur de cette mise en forme…

Théo : Tu es en train de dire qu’on est une machine dysfonctionnelle, là ? Dylan rationalise beaucoup à cause de son passé d’architecte et parce qu’il a eu une période un peu math-rock ! Disons que l’animation est aussi un moyen de nous rassurer vis-à-vis du malaise qu’on peut ressentir sur scène. C’est d’ailleurs un malaise qui s’est construit petit à petit, à cause des exigences de ceux qui ont commencé à juger notre travail. Avant, on avait un rapport très innocent à la scène et c’est sûr qu’en réfléchissant à une mise en forme adéquate de notre musique, on a perdu une certaine fraîcheur et une certaine immédiateté. Notre musique est très difficile à délivrer scéniquement car on recherche toujours le bon compromis entre la prestation vivante et les séquences électroniques. La géométrie variable qu’on a déjà évoquée vient aussi de cette recherche régulière de trouver ce compromis. On se remet beaucoup en cause vis-à-vis de ça.

Jules : Ensuite le lien entre la mise en forme et la musique vient naturellement : les graphistes et les musiciens interagissent avec des séquences déjà créées par les ordinateurs. C’est grâce à l’interaction un peu instinctive des différents artistes avec la machine qu’il n’y a pas trop de hiatus entre fond et forme.

Et musicalement, vous acheminez-vous vers plus de démocratisation et d’évidence pop comme ça semble être la trajectoire de pas mal de groupes initialement expérimentateurs ? Est-ce qu’au contraire le concept et la recherche risquent de l’emporter avec le temps ?

Noé : Tout d’abord, je pense que la démocratisation n’est pas du tout un choix de facilité, c’est même sans doute plus facile de bidouiller des guitares que d’écrire une bonne chanson… Mais je crois cependant qu’on tend naturellement à triturer de plus en plus les « pop songs ». Le format chanson est premier chez nous et il va demeurer mais une esthétique plus expérimentale et folle risque de plus en plus d’émerger pour se superposer à cette essence pop.

Caandides dans les prochains mois, qu’est-ce que ce sera ?

Noé : A priori, on a quelques dates notables. On jouera notamment au Printemps de Bourges le 27 avril, le 17 mars à Caen au festival De l’Ouïe Dans L’Air, le 20 mars au Baron, le 19 avril chez Colette…

Pour conclure, Caandides, alors, qu’est-ce que c’est ?

Jules : C’est le moment de grimper dans les sphères de l’imagination ? Caandides, c’est une rumeur…

Théo : C’est un réflexe lacanien à la mort de Dark Vador.

Noé : C’est une animation PowerPoint.

Dylan : C’est surtout un groupe de musique au sens actuel du terme qui travaille la matière et le multimédia. C’est une association d’artistes et en tout six personnes qui essaient de faire des concerts et de la musique.

Et à quoi ça sert ?

Dylan : Ça sert à faire de la bonne musique. Et ça sert à faire quelque chose de nous.

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