Alors que la planète Ovalie célèbre actuellement la grand-messe du Rugby outre-Manche, on pourrait aisément établir un parallèle entre ce sport vertueux et la pop au sens le plus noble du terme. En effet, force est de constater que la France et le Royaume-Uni (plus particulièrement l’Angleterre, pays qui a vu naitre cette discipline sportive) prennent un malin plaisir à se considérer largement au-dessus de la mêlée, alimentant leurs petites rivalités ancestrales au travers d’un tournoi des six nations de moins en moins intéressant, avant que tous les quatre ans, à l’occasion d’une coupe du monde, les nations de l’hémisphère sud viennent leur rappeler à grands coups de dérouillées qu’elles n’ont pas leur pareil pour atteindre leur terre promise et transformer l’essai avec brio. Il en est de même avec la pop. A l’instar de leurs glorieuses sélections, des groupes Néo-Zélandais comme The Bats, The Clean, The Chills ou Australiens comme The Church, The Moles (sic) ou The Go-Betweens n’ont assurément pas une reconnaissance à la hauteur de leur talent dans nos contrées, le fan d’indie pop lambda étant souvent trop occupé à regarder du côté de Manchester ou Glasgow. N’en demeure pas moins que contrées australes rime souvent avec Graal. Et se plonger allègrement dans les discographies des groupes précités en vaut clairement la…chandelle au risque de détrôner certaines de nos idoles du Vieux Continent.

Label jouant la carte de l’alchimie parfaite entre mise en valeur de jeunes pousses, réhabilitation de vieilles gloires et subtiles rééditions plus luxueuses les unes que les autres, Fire Records se tourne abondamment vers l’Océanie afin d’alimenter son catalogue en tout point remarquable. De l’éclosion de Scott & Charlene’s Wedding , Surf City ou encore Full Ugly en passant par le retour de The Chills, il participe ardemment à la perpétuité de la mise en valeur de cette culture pop d’une incommensurable richesse. Autre membre de cette fratrie ayant intégré la maison mère, Blank Realm ne dénote nullement dans le paysage. Cependant, à cette occasion, le quartet de Brisbane déjà détenteur d’une discographie pléthorique et quelque peu désordonnée a du assagir son propos afin de révéler au grand jour l’extrême sens mélodique de ses compositions. Evolution déjà entrevue au sein de leur précédent album, Grassed In, leur nouvel essai, le bien nommé Illegals In Heaven à l’incandescence omniprésente mais maitrisée, éblouit littéralement par son classicisme et son audace quiconque daignant s’y pencher.

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Car la vraie réussite d’Illegals In Heaven consiste assurément dans cette faculté qu’a désormais atteinte le groupe à canaliser ses aspirations noisy et psyché afin de mettre en exergue le caractère pop de ses mélodies sans pour autant renier ses orientations musicales. Si l’inaugural No Views digne des plus grands moments de Royal Trux s’impose telle une course effrénée dont on sort difficilement indemne, il n’apparait au final que l’exutoire parfait et très certainement nécessaire afin d’apaiser le propos par la suite. Et c’est chose faite avec une rare maestria via le sublime River Of Longing, ritournelle évoquant la thématique du temps perdu sur fond de réverb et d’ambiance dreamy faisant presque de l’œil à la perfide albion avec son entêtante mélodie semblant directement sortie de la guitare de Johnny Marr. Et même si les aspirations bruitistes du groupe si fortement inscrites dans son ADN resurgissent de temps à autre (comme sur l’endiablé Costume Drama), c’est bien la variation des effets qui prédomine tout au long de ce disque. Le très « Mazzy Starien » Cruel Night nous entraîne au fin fond des contrées australes les plus obscures, Palace Of Love, en forme d’hommage aux glorieux ainés de Brisbane, sonne comme un inédit des Go-Betweens tandis que Dream Date et sa guitare aux sonorités proches de celles de Maurice Deebank rappelle Felt à bien des égards. Un détour par le lumineuxFlowers In Mind et son crescendo dévastateur et il est temps de se délecter de Gold, véritable pépite ravivant l’inspiration et l’esprit 4AD du début des années 90 tant ce morceau nous remémore les plus belles heures indies de Tanya Donelly et sa comparse Kristin Hersh. Tant de pistes explorées afin de tempérer le propos dans le but de le rendre infiniment plus attractif, tendance définitivement confirmée avec Too Late Now, morceau de clôture à la tension aussi affirmée que maitrisée.

Nous ne parlerons pas d’album de la maturité pour Blank Realm mais plutôt d’une certaine prise de conscience de la part de la formation de Brisbane d’une capacité à jouer sur l’échelle des émotions. Continuer à faire preuve d’impact tout en démontrant certaines aptitudes pour le jeu tout en finesse. Tout au long d’Illegals In Heaven, il est plus question d’évolution que de révolution. Comme la volonté de contrer les aspirations européennes sur leur propre terrain. Toute ressemblance avec des faits rugbystiques actuels ne seraient bien entendu que pure coïncidence…

Audio

Tracklisting

Blank Realm – Illegals In Heaven (Fire Records, 4 septembre 2015)

01. No Views
02. River Of Longing
03. Cruel Night
04. Costume Drama
05. Dream Date
06. Flowers In Mind
07. Gold
08. Palace Of Love
09. Too late Now