Balam Acab – Wander/Wonder

Avec sa langueur particulière, l’album Wander/Wonder du jeune Alec Boone, alias Balam Acab, hypnotise. C’est qu’à 20 ans, le musicien américain propose une approche neuve, numérique mais aussi intemporelle de la nostalgie.

On parle beaucoup de witch house pour décrire les ambiances sombres et vaporeuses de cet album. C’est vrai qu’on reconnaît les caractéristiques de ce sous-genre musical dans le disque : synthétiseurs hantés, beats hantés, et voix hantées. Le spectre du rap atmosphérique du sud des États-Unis est aussi très prégnant : comme chez DJ Screw ou les mecs du merveilleux label texan Swishahouse, tous les morceaux sont composés en chopped & screwed, un mixage qui ralentit et hachure les morceaux jusqu’à les rendre aussi élastiques que fantomatiques. Ce qui étonne cependant, c’est que malgré des sonorités surnaturelles, le terme ‘witch’ ne colle pas bien à la musique de Balam Acab. Le mot ‘sorcière’ est même parfaitement incorrect car lorsque l’on écoute le disque, on est avant tout frappé par la sensibilité et la sensualité qu’il dégage – des qualités qui ne sont pas du tout occultes. La beauté de Wander/Wonder est humaine, elle est  gorgée de fluides et d’humeurs naturelles. Sang, sueur, salive glissent tranquillement dans chaque titre : ces samples aqueux, ces clapotis répétitifs, finissent même par baigner l’oreille dans un certain confort.

Ce n’est pas un confort serein. C’est un confort instable, fiévreux : l’espace musical est à la fois spacieux et exigu tandis que le temps apparaît toujours plus long au fur et à mesure des morceaux. Comme les chansons défilent mollement, on ressent en effet une sorte d’ennui un peu accablant à certains moments de l’écoute. Ce n’est pas que le format de l’album soit ennuyeux en lui-même, les huit titres sont même relativement courts (4 minutes en moyenne) ; mais l’album distille des ondes anesthésiantes et certes poétiques, mais qui provoquent à la longue une légère nausée. Le sentiment est moins désagréable qu’il n’y paraît, on finit par se rendre compte que cet état nous est familier, on s’y fixe et on s’y installe alors comme dans un apaisant souvenir de l’époque fœtale. La métaphore amniotique n’est pas anodine. La musique de Balam Acab recroqueville véritablement les membres, immobilise doucement, ferme les yeux et éveille en même temps : c’est une musique prénatale, une échographie mélancolique qui recherche un lieu tout à la fois universel et inaccessible, proche et lointain.

Il apparaît alors difficile d’isoler les morceaux les uns des autres ; aucun ne paraît vraiment indispensable et ils forment pourtant ensemble les vertèbres nécessaires d’un corps fragile. Les titres des chansons sont courts et énigmatiques mais ils construisent de vagues îlots de sens : Welcome entame symboliquement le disque, Fragile Hope le clôt tout aussi symboliquement ; les autres chansons Apart et Expect seront des étapes indispensables. Lorsqu’on essaie de comprendre quelque chose, d’intellectualiser ces bruits, seul l’omniprésent motif de l’eau fait sens : il lie tous les morceaux entre eux en s’infiltrant dans les interstices les plus distendus. Les sons liquides remplissent les nombreux silences. Mais l’eau rassure, dans ce monde étrange, les voix trafiquées, tantôt aiguës et enfantines, tantôt graves et lyriques, sont plus vénéneuses ; elles ont un charme suranné car elles semblent venues de passés révolus, elles s’enlacent et se délacent sur des boucles obsessionnelles. Les voix inquiètent pourtant. Dans le très beau titre Oh, Why, on est happé par la douceur éthérée de la voix féminine mais sa tranquillité contraste de façon angoissante avec la question qu’elle répète à l’infini : « Oh, why?« . Et il n’y aura pas de réponse. A la place, il y aura une inondation de silences et de doutes qui n’en finiront pas de se propager.

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Tracklist

Balam Acab – Wander/Wonder (Tri Angle/Module, 2011)

1. Welcome
2. Apart
3. Motion
4. Expect
5. Now Time
6. Oh, Why
7. Await
8. Fragile Hope