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Musique industrielle pour peuple industriel. Le mot est du performer Monte Cazazza à l’encontre du label Industrial Records, fondé par Throbbing Gristle – via lequel celui-ci sortira ses deux premiers EP en 1979 et 1980 avant de migrer pour Sordide Sentimental de Jean-Pierre Turmel et Yves Von Bontee. Que voulait-il dire au moment de glisser ce qui deviendra le slogan de moult formations se réclamant, ou rattaché indûment par la presse, à la mouvance industrielle ? C’était une blague… Je ne pensais pas que l’expression allait être prise avec autant de sérieux. Il n’empêche, la formule est assez générale et laconique pour embrasser l’origine de ce courant du post-punk, historiquement contemporain d’un punk vite asséché de créativité et récupéré, et trouvant ses racines dans quelques esprits issus des milieux artistiques affiliés à la vague des happenings, intellectualisant au sein de COUM Transmissions un actionnisme conciliant improvisations free jazz et rituels chamaniques incorporant automutilation, pratiques sexuelles, sang et scatologie. Les esprits en question, instigateurs d’un rock psychédélique inversé, narrant pour Simon Reynolds un interminable mauvais trip, et ce, en pleine décomposition de la société anglaise aboutissant aux années Thatcher, se nomment Génésis P-Orridge, Cosey Fanni Tutti, Peter Sleazy Christopherson et Chris Carter, qui, ensemble au sein de TG, et sans se départir d’une approche expérimentale, tant au niveau de la recherche que de l’effet sensoriel produit, s’embringueront sur les chemins d’une « anti-musique » bruitiste, faite d’instruments traditionnels, de boîtiers d’effets, de synthétiseurs et de samplers archaïques dont le Gristle-izer bricolés par Carter, ou Tesco-Disco, selon l’expression de P-Orridge, aux rythmiques inspirées des chaines d’assemblages et de la division fordiste mais débilitante du travail. Ce dernier d’ailleurs, lors de l’un des premiers concerts du groupe éructera à la face de quelques punks venus les insulter : Vous ne pouvez pas avoir l’anarchie et avoir de la musique en même temps. Doublant cet effort d’improvisation par une conceptualisation de son activité artistique – lutte frontale contre la monotonie, l’uniformité, le contrôle des masses et la mystification – TG s’imposera au fur et à mesure une organisation quasi paramilitaire, entre bunkerisation de son studio d’enregistrement, adoption de tenues militaristes et création de son propre label destiné à préserver son indépendance totale. Au-delà des aspects plus que limites de leurs paroles et de leur imagerie suggestive – utilisant une photo du camp d’Auschwitz comme logo du label, s’inspirant pour celui de TG de l’éclair qu’avait adopté la British Union of Fascists et jouant avec ambiguïté d’histoires de viols, de tueurs en série, de meurtres d’enfants et de pédophilie pour alimenter ses textes – TG va, par l’entremise de son label et de puissance magnétique, favoriser l’émergence d’une scène industrielle avec notamment Clock DVA, The Leather Nun, ou encore Whitehouse et Nurse with Wound, groupes dans lesquels il ne se reconnaîtra que peu. Dans une interview récente donnée à Vice, Richard H. Kirk du trio Cabaret Voltaire, rattaché à l’étiquette indus du fait de sa pratique du collage sonore, des thématiques abordées et de ses quelques sorties sur IR, va même plus loin, au-delà de toute généralisation abusive : « Il n’y avait qu’un groupe de musique industrielle, c’est Throbbing Gristle, et beaucoup de gens les ont copié après. (…) Tout le monde part du principe que parce que les Cabs viennent de Sheffield, et que Sheffield avait une grosse industrie sidérurgique dans les années 70, on faisait de la musique industrielle. Cabaret Voltaire ne s’est pas mis à la musique pour faire le même bruit qu’une usine, c’est ce qu’on entendait déjà tous les jours, pourquoi faire un truc pareil ? On voulait faire quelque chose qui ressemblait au son d’une autre planète, pas celui d’une putain d’usine à métaux ! » Le débat reste entier.

A mi-chemin entre contextualisation, tentative de définition et mise en perceptive historique de la filiation industrielle, Amelie Ravalec, jeune réalisatrice déjà auteure en 2012 du documentaire Paris/Berlin: 20 Years Of Underground Techno, a sorti en mai dernier avec son acolyte Travis Collins Industrial Soundtrack For The Urban Decay reposant sur des images d’archives et de nombreuses interview de membres de TG – par ailleurs futurs Psychic TV, Coil et Chris & Cosey – Test Dept, Cabaret Voltaire, SPK, Z’EV, In The Nursery et Clock DVA, d’artistes américains tel Boyd Rice de NON, de fanzines avec RE/Search de V. Vale ou encore de labels d’époque tel Sordide Sentimental ou d’autres apparus au début des années 90 tel les allemands Ant-Zen ou Hands Production. Déjà visionné au quatre coins du globe, le film tient enfin ses premières projections parisiennes avec une diffusion dans le cadre de l’Étrange Festival le 4 Septembre en leur présence plus celles additionnelles de Jean-Pierre Turmel et d’Ellen Zweig, réalisatrice d’un documentaire sur Stefan Joel Weisser aka Z’EV également projeté, suivie par une série de projections à La Clef du 17 au 22 septembre. L’occasion était trop belle pour ne pas lui poser quelques questions sur ses motivations.

Amelie Ravalec l’interview

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Peux-tu nous relater la genèse de ce second projet et décrire l’aventure humaine qu’il a représenté pour toi ?
Can you talk about the origins of this second project and describe the human adventure it embodies ?

L’idée de réaliser un documentaire sur la musique industrielle m’est venue il y a quelques années. Voulant me documenter sur la question, j’ai lu de nombreuses publications, livres et fanzines mais n’ai trouvé aucun film exclusivement dédié à la musique industrielle, ce qui m’a donné envie de réaliser Industrial Soundtrack For The Urban Decay. Quelques mois après avoir sorti Paris/Berlin, j’ai donc contacté les artistes que je voulais interviewer et nous avons commencé à tourner. J’ai ensuite monté le film, ce qui a pris une bonne année, et nous avons ensuite passé de longs mois à finaliser la post-production et à négocier les droits. Nous avons littéralement tout fait nous mêmes, tournage, montage, post-production, négociation de droits, distribution, promotion, presse… Cela représente un travail énorme, jour et nuit pendant quasiment 3 ans.

I thought about making a documentary on industrial music a few years ago. When I discovered industrial music, I read numerous publications, books and fanzines but never found a movie devoted to the subject. This led me to start working on Industrial Soundtrack For The Urban Decay. I was busy at the time with my first film Paris/Berlin, but a few months after releasing it, I got in touch with the artists I wanted to interview and we began to shoot. Then I edited the movie, which took a year or so, and Travis and I spent months completing the post-production and licensing the rights. We did everything ourselves: shooting, editing, post production, licensing, distribution, advertising, press… That was a huge amount of work, day and night for almost three years.

Après un premier documentaire consacré à l’underground techno entre Paris et Berlin, pourquoi t’être investi dans un second traitant de la musique industrielle ? Est-ce une façon pour toi d’exposer une filiation de l’un envers l’autre ?
After making a first documentary dealing with underground techno between Paris and Berlin, why choose to make another one dealing with industrial music ? Is it a way to showcase a legacy from one to another ?

J’ai découvert la musique industrielle par les artistes techno que je préférais, comme Ancient Methods ou Adam X, qui mixaient de la musique industrielle avec de la techno depuis des années. Ce fut donc un cheminement personnel plutôt naturel. Bien que les passerelles entres les deux genres existent et soient importantes, ce n’est pas ce que j’ai choisi d’explorer dans le film, car le sujet pourrait presque faire un film à lui tout seul !

I discovered industrial music thanks to some of my favorite techno artists such as Ancient Methods or Adam X, who had been mixing industrial music with techno for years. Though there are obvious bridges between the two genres, this is not what I wanted to delve into in the movie, because the subject could deserve a movie in its own right.

À son encontre, on parle de la musique industrielle comme un violent télescopage entre musiques concrètes et musiques électroniques, avec en toile de fond théorique le futurisme italien du début du siècle. Quelle est la définition de la musique industrielle que tu as voulu faire transparaître du film ?
Industrial music is seen like a violent confrontation between musique concrète and electronic music, with a theoric background in italian futurism from the beginning of the century. What definition of industrial music did you try to convey in this movie ?

La musique industrielle englobe une collection d’influences variées, tels que les mouvements d’art avant-gardistes comme le dadaïsme, le futurisme et le surréalisme, les premières expérimentations électroniques, la musique concrète, les bandes sons de films de science-fiction des années 50/60, la littérature, avec notamment William Burroughs et Brion Gysin et leurs techniques de cut-up, J.G. Ballard, les penseurs et philosophes Foucault, Baudrillard, Deleuze… Ce mélange est ce qui pour moi rend la musique industrielle captivante et c’est ce que j’ai choisi d’explorer dans le film.

Industrial music gathers a collection of various influences, the avant-gardist movements dadaism, futurism and surrealism, electronic experimentations, musique concrete, soundtracks from 50’s or 60’s science-fiction movies, literature from William Burroughs and Brion Gysin and their cut-up techniques, J.G. Ballard and philosophers Foucault, Baudrillard, Deleuze. To me, this mix of influences is what makes industrial music so fascinating, and that’s what I chose to explore in this movie.

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La musique industrielle est-elle intimement liée par sa dimension politique et contestataire au contexte historique qui l’a vu émerger en Europe et plus particulièrement au Royaume-Uni ? Quelles en ont été les manifestations ou conséquences ?
Is industrial music closely related to the historic context it was born in, in Europe and more specifically in the UK, thanks to its political and protest dimension? What has been its expressions or results?

Absolument, et nous en parlons d’ailleurs dans le film. Le contexte politique des années Thatcher a marqué toute une génération d’Anglais, amenant oppression culturelle et chômage important pour toute la classe ouvrière. Paradoxalement, cela a permis à de nombreuses personnes de prendre le temps de se concentrer sur leurs activités artistiques et c’est d’ailleurs grâce à ça que de nombreux groupes de musique industrielle ont vu le jour.

Definitely, and we reflect on this in the movie. The political context of the Thatcher years left its mark on a whole generation of English people, leading the working class into significant cultural oppression and unemployment. Ironically, this allowed many people to take the time to focus on their cultural activities, and that’s how many industrial music bands got started.

Selon toi, quelles sont les principales figures de ce mouvement ? As-tu réussi à toutes les interviewer ?
According to you, who are the main advocates of this movement? Did you manage to interview them all?

Nous avons réuni dans le film une grande partie des figures majeures de la musique industrielle. Nous avons interviewé tous les membres de Throbbing Gristle, premier groupe industriel, mais aussi Cabaret Voltaire, SPK, Clock DVA, Test Dept et bien d’autres groupes et musiciens. Nous nous sommes aussi intéressés à des personnages comme V.Vale, qui a édité la publication de référence sur la musique industrielle (Industrial Culture Handbook, 1983) et Jean-Pierre Turmel, qui édite le fanzine et label Sordide Sentimental depuis 1978 et fut l’un des premiers à faire découvrir Throbbing Gristle en France. Certains groupes comme Neubauten ou Laibach et quelques journalistes n’ont pas souhaité faire partie du film et c’est dommage, mais les artistes que nous avons interviewés nous ont procuré largement assez de matériel pour le film.

We featured most of the major industrial music artists in the film. We interviewed every member of Throbbing Gristle, the first industrial band, but also Cabaret Voltaire, SPK, Clock DVA, Test Dept amongst many other bands and musicians. We also interviewed people like V. Vale, who published Industrial Culture Handbook, 1983, now considered the reference publication on Industrial music, and Jean-Pierre Turmel, owner of fanzine / label Sordide Sentimental since 1978, who was the first person to share Throbbing Gristle’s music in France. Some bands like Neubauten or Laibach and a couple of journalists didn’t want to be included in the movie and that’s a shame, but the artists we interviewed gave us more than enough content to tell the industrial music story.

Comment peux-tu expliquer la relative méconnaissance du public pour la musique industrielle alors que celle-ci reste et restera pour longtemps encore un terreau fertile de créativité pour nombre d’artistes ? Est-ce une musique aujourd’hui uniquement d’initiés ?
How do you explain that people barely know industrial music, event if it offers now and for a long time a fertile ground for creativity to many artists ? Is it only a music for insiders ?

C’était une musique d’initiés au début, et le noyau du mouvement l’est encore aujourd’hui, mais de nombreuses personnes ont maintenant entendu parler de la musique industrielle. Beaucoup d’artistes également se revendiquent aujourd’hui de son influence. Bien que la musique industrielle ne fasse pas intégralement partie de la culture populaire, elle est tout de même aujourd’hui bien plus connue qu’elle ne l’était à ses débuts. Chris Carter nous racontait par exemple que Throbbing Gristle était devenu bien plus populaire quand le groupe s’est reformé en 2004 qu’à leurs débuts. Tout d’un coup, ils se sont mis à vendre des milliers de disques et à jouer en tête d’affiche de gros festivals.

It used to be a niche genre, and it still is for the core of the movement today, but many people have now heard about industrial music. Many artists claim its influence too. Though industrial music isn’t totally part of  pop culture, nowadays it’s far more recognize. Chris Carter was telling us that Throbbing Gristle became far more popular when the band reformed back in 2004 than when they first started. They then began to sell thousands of records and started headlining huge festivals.

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Tu travailles également pour Fondation Sonore qui a édité une belle compilation en support de ton documentaire Paris/Berlin: 20 Years Of Underground Techno. Penses-tu faire de même ? Est-ce le but de la division label de Fondation Sonore ?
You’re working for Fondation Sonore too, they released a nice compilation to support your documentary Paris/Berlin : 20 Years Of Underground Techno. Do you consider doing the same ? Is it the purpose of the label section of Fondation Sonore ?

Nous avons monté Fondation Sonore en 2011 avec Gregorio Sicurezza, et avons lancé le label un an après. Nous sortons la musique que nous aimons, ce n’est pas directement relié à mes films, cependant il était évident de sortir une compilation pour Paris/Berlin car elle regroupe tout nos morceaux technos préférés et de nombreux artistes que nous avons invités à jouer pour la Fondation. J’ai bien sûr pensé à éditer une compilation pour Industrial Soundtrack mais malheureusement je ne pense pas qu’elle verra le jour pour des raisons de droits.

I founded Fondation Sonore with Gregorio Sicurezza back in 2011, and we launched the label a year after. We release music we love and this is not directly related to my films, but doing the Paris/Berlin compilation was obvious to us, as it gathers all of our favorite techno tracks and many artists we invited to play for our gigs. Of course, I’d like to make a compilation for Industrial Soundtrack, but unfortunately I don’t think it will ever be released because of licensing issues.

Comment vas-tu promouvoir ton film désormais ? Ou sera-t-il diffusé ?
How do you plan to promote your movie now ? Where will it be released ?

Le film est sorti en mai 2015, nous avons eu une centaine de projections dans des cinémas, centres culturels et festivals dans le monde entier et nous en confirmons encore tous les jours. Nous allons également sortir le DVD très bientôt. Toutes les infos sont disponibles sur le site.

The movie was released theatrically May 2015. So far, we had more than 100 screenings in cinemas, cultural centres and festivals all around the world, and we’re still confirming more every day. We’re also about to release the DVD. All the info available on our website. 

As-tu d’ores et déjà un nouveau sujet d’étude pour un troisième documentaire ?
Do you think about a new theme for a third documentary already ?

Je réfléchis à plusieurs projets pour la suite mais pense me tourner vers la fiction pour mon troisième film.

I’ve got several projects in mind but my third movie will probably be a feature film.

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