A$AP Rocky – Long. Live. ASAP

« Pussy, money, weed ». A$AP Rocky aime les filles faciles, l’argent qui brille, la drogue qui clôt à demi les yeux. Ce n’est pas original pour un rappeur mais ce qu’il aime, A$AP Rocky a su le raconter de manière inventive. Avec des beats en chopped & screwed rusés, une langueur urbaine, des basses oppressantes et beaucoup de certitudes moites. Il y a un peu moins de deux ans, A$AP, ce jeune garçon ayant grandi sur la côte est, avait émoustillé les milieux de la musique indépendante : sa mixtape Live. Love. ASAP avait tout de suite semblé passionnément innovante. À cette époque il faut dire (où le terme swag était encore mystérieux, comme un mot indien utilisé dans un jargon d’initiés), le clip du titre Purple Swag avait rappelé l’ambiance trash et vaine des films d’Harmony Korine. On avait crié au génie comme on l’avait fait avec Tyler, the Creator quelques mois auparavant. On s’était passionné pour une bande-son qui semblait annoncer le hip-hop du futur.

La sortie d’un duo avec la belle quoiqu’insignifiante Lana Del Rey a changé la donne. A$AP Rocky, se sont demandé certains, serait-il un pur produit de consommation ? Surferait-il sur la vague d’une indie pop commerciale pour capter un auditoire large et à l’affût de la vogue ? Pour répondre à ces questions, il faudrait sans doute se rappeler que le hip-hop n’est pas pur. Il s’est compromis dans des logiques consuméristes, a joué le jeu du système, flatté les passions vulgaires de jeunes gens cherchant à s’encanailler. Ce caractère obscène et séduisant à la fois est déjà vieux : A$AP Rocky n’est pas le premier à dire qu’il aime les filles faciles, l’argent qui brille, la drogue qui clôt à demi les yeux. Mais aujourd’hui, alors que son style redoutablement efficace est même plagié par ce vieux roublard de Kanye West, les centres d’intérêts d’A$AP Rocky ont quelque chose d’un peu décevant. Et certains de ses choix artistiques semblent plus opportunistes que créatifs.

C’est ce qui frappe en premier lieu dans son premier album si attendu, Long. Live. ASAP. Pourtant, il serait absolument hypocrite de nier la force d’un grand nombre de chansons de ce disque. Si les titres semblent tout d’abord surproduits, ils n’ont en fait pas perdu la méchanceté teigneuse des premiers enregistrements. Le titre liminaire, éponyme de l’album, est ainsi d’une intelligence incroyable : on entend tout d’abord des instrus conventionnelles mais percutantes, puis des parties chantées densifient peu à peu la chanson en instaurant une tension bizarre. Le déséquilibre est mis en place. Il ne quittera pas le reste de l’album.

D’autres titres retiennent l’attentionon pense à Goldie bien sûr mais la plupart des très bons morceaux du disque, A$AP Rocky ne les a pas créés tout seul. À diverses reprises en effet, Rocky reprend les codes esthétiques de ses aînés californiens du label Black Hippy ou semble influencé par le travail de ses contemporains de talent. Déférent, il le fait savoir en invitant ces mêmes artistes à poser leur voix sur des featurings souvent inspirés. A$AP tisse en effet avec son premier album une sorte d’anthologie des meilleurs rappeurs de la nouvelle décennie : il se paie le luxe d’inviter Schoolboy Q pour le titre P.M.W, mixe les flows de Gucci Mane et Wacka Flocka avec bonheur sur le superbe Jodye et crée même un réel miracle en réunissant Joey Bada$$ et Kendrick Lamar sur une même chanson. L’ensemble crée un album mélangé et étrange, moderne par sa diversité mais cohérent par le réseau de correspondances qu’il génère sans cesse. Et, grâce à cette élégance stylistique, A$AP Rocky  prouve qu’il est bien celui qu’il avait promis d’être.

Vidéo

Tracklist

ASAP Rocky – Long. Live. ASAP (RCA Records, 2012)

1. Long Live A$AP
2. Goldie
3. PMW (All I Really Need)
4. L.V.L
5. Hell
6. Pain
7. Fuckin Problems
8. Wild for the Night
9. 1 Train
10. Fashion Killa
11. Phoenix
12. Suddenly
13. Jodye
14. Ghetto Symphony
15. Angels
16. I Come Apart